De la dormance aux chiffres records
Pendant la majeure partie de son existence, la Bourse d’Alger — la Société de Gestion de la Bourse des Valeurs (SGBV) — a été le marché de capitaux le plus discret d’Afrique. Constituée en 1997 avec six banques publiques comme actionnaires, la bourse a enregistré sa première cotation le 13 septembre 1999. Elle a ensuite passé plus de deux décennies avec une poignée de titres, des volumes de transactions négligeables et une quasi-inexistence dans l’économie réelle algérienne.
Plusieurs facteurs structurels expliquaient cette dormance. Les plus grandes entreprises algériennes — Sonatrach, Sonelgaz, Air Algérie — sont des entreprises publiques sans mandat de cotation. Les entreprises privées préféraient le crédit bancaire aux exigences de transparence d’une introduction en bourse. Les ménages algériens plaçaient traditionnellement leur épargne dans l’immobilier, l’or et l’économie informelle plutôt que dans les actions. Et le piège de liquidité persistait : peu de cotations signifiait peu d’investisseurs, ce qui signifiait une faible liquidité, ce qui décourageait de nouvelles cotations.
Le premier semestre 2025 a brisé ce cercle vicieux. La capitalisation boursière a atteint 745,4 milliards de DZD (environ 5,73 milliards de dollars), soit une hausse de 43 % par rapport aux quelque 520 milliards de DZD du début d’année. La valeur totale des transactions a atteint 4,5 milliards de DZD, en hausse de 235 % par rapport aux 1,35 milliard de DZD du S1 2024. Le nombre d’actions échangées a progressé de 232,8 % en glissement annuel pour atteindre 2,1 millions d’unités. Deux nouvelles cotations — la Banque de Développement Local (BDL) et la startup Moustachir — ont porté l’essentiel de cette croissance.
BDL et Moustachir : les deux cotations qui ont tout changé
L’introduction de la BDL a été l’événement majeur. La banque publique a lancé l’ouverture de son capital le 20 janvier 2025, offrant 44,2 millions de nouvelles actions à 1 400 DZD par action — une ouverture partielle de 30 % du capital approuvée par le Conseil des Participations de l’État en décembre 2024. La BDL a levé 61,88 milliards de DZD (environ 464 millions de dollars), dont 44,2 milliards provenant de l’augmentation de capital et 17,68 milliards de prime d’émission. Cette seule cotation a ajouté plus de capitalisation boursière que l’ensemble de la bourse n’en avait accumulé durant ses deux premières décennies.
Moustachir, en revanche, était modeste en termes financiers mais considérable en termes symboliques. La startup de conseil — fondée en 2022 et reconnue par le ministère algérien de l’Économie de la Connaissance — est devenue la première startup algérienne à entrer en bourse par voie d’IPO. La COSOB a approuvé la cotation en novembre 2024, avec une période de souscription publique du 1er au 31 décembre 2024. Moustachir a offert 125 000 nouvelles actions à 760 DZD par action, représentant 25 % du capital total. L’offre a été sursouscrite de plus de 119 %, attirant 306 actionnaires : 40 % d’investisseurs institutionnels, 50 % de particuliers et 10 % d’investisseurs qualifiés.
Ce que la sursouscription de Moustachir a prouvé compte davantage que les 94 millions de DZD levés. Elle a démontré qu’une demande latente existe pour les actions cotées lorsque les investisseurs disposent d’une opportunité transparente et réglementée. Elle a validé le cadre réglementaire de la COSOB et l’infrastructure de trading de la SGBV. Et la couverture médiatique a introduit l’investissement en actions auprès d’audiences qui ne l’avaient jamais envisagé — un effet éducatif qu’aucune campagne de sensibilisation gouvernementale ne pourrait reproduire.
Un pipeline d’IPO en expansion
Le pipeline au-delà de ces deux cotations est le plus prometteur que la SGBV ait jamais connu. Diar Dzair — le groupe d’e-commerce dont les activités couvrent la vente en ligne via le financement islamique, un partenariat de paiement fractionné (BNPL) avec Jumia, et des plans d’expansion en Tunisie et au Sénégal — a annoncé publiquement son intention de lancer une IPO avant fin 2025. Le chiffre d’affaires de l’entreprise a bondi à 18,5 millions de dollars en 2024, contre 3,9 millions en 2023, et la COSOB examine sa demande de cotation.
À plus long terme, Bloomberg a rapporté en décembre 2025 que la COSOB attend jusqu’à trois nouvelles IPO en 2026. Parmi les candidats nommés figure Ayrade, une entreprise de services informatiques spécialisée dans l’hébergement de données, le cloud computing, la cybersécurité et l’intégration CRM, qui a déposé sa demande d’IPO en mars 2025. INSAG Education Group, un groupe d’enseignement supérieur privé gérant des instituts spécialisés en gestion, marketing, finance et technologie, a annoncé une cotation directe sur le marché Croissance de la SGBV au T1 2026. Un troisième candidat — un laboratoire pharmaceutique non identifié — est également attendu.
Cette diversification est importante. Les cotations actuelles de la bourse sont concentrées dans les secteurs bancaire et traditionnels. L’ajout d’une entreprise technologique (Ayrade), d’un groupe éducatif (INSAG) et potentiellement d’une entreprise pharmaceutique donnerait à la bourse la diversité sectorielle qui lui fait actuellement défaut.
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Les réformes de la COSOB abaissent les barrières à l’entrée
La renaissance du marché bénéficie de vents réglementaires favorables. Le 1er février 2026, la COSOB a annoncé — en coordination avec la SGBV et Algérie Clearing — un programme d’exonération des frais ciblant les startups détentrices du label officiel délivré par la plateforme startup.dz. L’exonération couvre les frais d’examen de dossier, de cotation, d’administration, de conservation et de gestion des titres pour les opérations de levée de fonds plafonnées à 500 millions de DZD (environ 3,85 millions de dollars), valable pour les transactions entre 2026 et 2028.
Cette mesure est plus ciblée qu’une exonération générale pour toutes les entreprises, mais stratégiquement pertinente. L’Algérie compte plus de 7 800 startups enregistrées sur la plateforme startup.dz, dont environ 2 300 détiennent le label officiel. Pour ces entreprises, l’exonération supprime un coût d’entrée qui, bien que modeste pour les sociétés établies, représente un frein réel pour les jeunes entreprises aux réserves de trésorerie limitées.
Au-delà des exonérations, la COSOB a travaillé à simplifier le processus de cotation, à réduire les délais entre la décision d’IPO et le premier jour de cotation, et à repositionner son image publique de gardien réglementaire à facilitateur de marché. Les mises à niveau de la plateforme de trading de la SGBV ont également amélioré la vitesse d’exécution et la transparence, supportant les volumes de 2025 sans les défaillances qui avaient entravé les tentatives précédentes.
Le pont startup-IPO : les maillons manquants
Pour l’écosystème startup algérien, la relance de la bourse crée un objectif aspirationnel. Mais le pont entre une startup en phase d’amorçage et une entreprise prête pour l’IPO présente des lacunes significatives.
La plus critique est le déficit de capital de croissance. Les startups algériennes peuvent accéder au financement de démarrage via l’Algerian Startup Fund (ASF), qui a investi dans plus de 100 startups réparties sur 20 secteurs, et via le nouveau cadre FCPR (Fonds Commun de Placement à Risque) — Afiya Investments étant devenu le premier fonds de capital-risque privé agréé. Elles peuvent éventuellement accéder aux marchés publics via la SGBV. Mais les tours de table Series B, C et pré-IPO qui transforment une startup prometteuse en entreprise cotable n’ont pas d’infrastructure dédiée en Algérie. Cette vallée de la mort entre le capital-risque early-stage et les marchés publics est l’endroit où la plupart des candidats potentiels à l’IPO stagneront.
La préparation à la gouvernance constitue la deuxième lacune. L’introduction en bourse exige des audits financiers, une gouvernance de conseil d’administration, des pratiques de divulgation et une conformité réglementaire auxquels la plupart des startups algériennes ne sont pas préparées. Les startups qui aspirent à une cotation future devraient commencer à développer ces compétences des années avant d’en avoir besoin — non comme une contrainte réglementaire mais comme un avantage opérationnel.
La troisième lacune est l’écosystème d’investisseurs institutionnels. Un marché public sain nécessite des fonds communs de placement, des compagnies d’assurance et des fonds de pension qui fournissent une demande stable, ainsi que des teneurs de marché qui assurent la liquidité. La participation des investisseurs institutionnels en Algérie est sous-développée. Sans ces acteurs, les cotations de startups à petite capitalisation se heurteraient au même piège de liquidité qui a entravé la bourse pendant deux décennies.
Contexte régional : où se situe Alger
| Place boursière | Sociétés cotées | Capitalisation (approx.) | Contexte |
|---|---|---|---|
| Alger (SGBV) | 8 | ~5,73 Mds $ | Croissance rapide depuis une base faible |
| Casablanca (Maroc) | 80 | ~100 Mds $ | Plus grande d’Afrique du Nord |
| Tunis (BVMT) | 81 | ~8-9 Mds $ | Plus de cotations, capitalisation modérée |
| Le Caire (EGX) | 200+ | ~50 Mds $+ | La plus profonde en MENA émergent |
| Nairobi (NSE) | 66 | ~20 Mds $ | Ancrage de l’Afrique de l’Est |
L’écart entre Alger et ses pairs régionaux est marqué. L’Algérie est la troisième économie d’Afrique par le PIB (~288 milliards de dollars), mais sa bourse compte moins de cotations que toute autre grande place nord-africaine. C’est la trajectoire de croissance qui compte : une hausse de 43 % de la capitalisation en un seul semestre figure parmi les plus rapides du continent. Mais combler l’écart exige un volume de cotations soutenu — la profondeur de Casablanca repose sur 80 sociétés cotées offrant une diversification sectorielle et une liquidité suffisante pour la participation institutionnelle.
Les jalons qui détermineront si 2025 a été un point d’inflexion
Plusieurs marqueurs au cours des 12 à 24 prochains mois révéleront si le décollage de la bourse est durable ou temporaire. L’exécution de l’IPO de Diar Dzair est le test immédiat — une cotation réussie validerait le pipeline et attirerait d’autres entreprises de taille moyenne. Les objectifs de cotation 2026 (Ayrade, INSAG et le laboratoire pharmaceutique non identifié) doivent se concrétiser. Les volumes de transactions doivent se maintenir plutôt que de revenir aux normes historiques. Et la structure de frais post-2028 — ce qui se passera lorsque l’exonération de la COSOB expirera — révélera si la bourse peut maintenir sa dynamique de cotation sans subventions.
Pour les fondateurs de startups algériens, le message est pragmatique : la voie de sortie par IPO devient réelle pour la première fois, mais elle reste un horizon de 5 à 10 ans pour la plupart des entreprises. L’action immédiate n’est pas de planifier une IPO mais de construire la gouvernance, le reporting financier et l’échelle opérationnelle que les marchés publics exigent. Le cycle de vie des fonds FCPR et la maturité croissante de la SGBV suggèrent que les premières IPO de startups financées par du capital-risque pourraient se matérialiser au début des années 2030 — à condition que la dynamique de réforme se maintienne.
Questions fréquemment posées
Qu’est-ce qui a provoqué la hausse de 43 % de la capitalisation boursière de la Bourse d’Alger au S1 2025 ?
La hausse à 745,4 milliards de DZD a été portée principalement par deux nouvelles cotations : la Banque de Développement Local (BDL), qui a levé 61,88 milliards de DZD via une ouverture partielle de 30 % de son capital à 1 400 DZD par action, et la startup Moustachir, première startup algérienne à entrer en bourse par IPO. La hausse des cours des sociétés déjà cotées et l’augmentation de 235 % de la valeur des transactions (à 4,5 milliards de DZD) ont également contribué. La combinaison d’une offre nouvelle et d’une demande investisseur croissante a créé une dynamique de marché réelle pour la première fois dans l’histoire de la bourse.
Les startups algériennes peuvent-elles raisonnablement envisager une IPO sur la SGBV ?
Pas immédiatement, mais la voie devient viable comme stratégie de sortie à moyen-long terme. La plupart des startups algériennes sont en phase d’amorçage et auraient besoin de 5 à 10 ans de croissance, de développement de la gouvernance et d’échelle de revenus avant d’être prêtes pour une IPO. L’exonération des frais de la COSOB (2026-2028) pour les startups labellisées et le pipeline de cotation émergent rendent l’environnement plus réceptif que jamais. Les startups devraient commencer dès maintenant à mettre en place des systèmes financiers auditables et des pratiques de gouvernance. Le cadre FCPR de capital-risque, avec son cycle de vie de fonds pluriannuel, suggère que les premières IPO de startups financées par du capital-risque pourraient se concrétiser au début des années 2030.
Quelles entreprises sont attendues en bourse sur la place d’Alger prochainement ?
La COSOB attend jusqu’à trois nouvelles cotations en 2026. Ayrade, une entreprise de services informatiques spécialisée dans l’hébergement de données et la cybersécurité, a déposé sa demande d’IPO en mars 2025. INSAG Education Group prévoit une cotation directe sur le marché Croissance au T1 2026. Un laboratoire pharmaceutique non identifié figure également dans le pipeline. De plus, le groupe d’e-commerce Diar Dzair — avec 18,5 millions de dollars de chiffre d’affaires en 2024 et un partenariat BNPL avec Jumia — a publiquement annoncé ses projets d’IPO et fait l’objet d’un examen par la COSOB.
Sources et lectures complémentaires
- La Bourse d’Alger enregistre une hausse de 43 % de sa capitalisation au S1 2025 — African Markets
- La Bourse d’Alger prévoit jusqu’à trois nouvelles cotations en 2026 — Ecofin Agency
- L’Algérie ouvre l’accès boursier aux startups avec des exonérations de frais jusqu’en 2028 — Ecofin Agency
- Diar Dzair prévoit de vendre des actions en bourse — Zawya
- L’Algérie prévoit jusqu’à trois IPO supplémentaires en 2026 — Bloomberg
- Moustachir entre en bourse sur la SGBV — Algerian News Gate















