Le monopole fintech se fissure
Pendant un demi-siècle, l’investissement dans les startups africaines se résumait en un mot : fintech. De 2019 à 2024, les entreprises de technologie financière captaient entre 40 % et 60 % de tout le capital-risque déployé sur le continent. Chaque grande histoire de licorne africaine — Flutterwave, Chipper Cash, MNT-Halan, Wave — était un pari sur les paiements ou la banque. Les investisseurs avaient une thèse, et la thèse était la fintech.
Cette thèse est en train d’être réécrite. Les données de 2025 montrent une diversification structurelle du financement des startups africaines qui va au-delà du bruit trimestriel. Les entreprises axées sur l’énergie et le climat ont attiré environ 1,2 milliard de dollars sur l’année, dépassant la fintech pour devenir le plus grand secteur en capital total levé. Au T3 2025, les énergies propres représentaient 53 % de l’investissement total, atteignant 519,5 millions de dollars — un renversement spectaculaire par rapport à douze mois plus tôt.
Les données du début 2026 confirment que ce n’est pas un accident. TechCabal rapporte que le paysage de financement des startups africaines en 2026 montre des investisseurs soutenant de plus en plus des secteurs au-delà de la fintech, avec la mobilité, l’énergie, l’infrastructure et l’alimentaire gagnant du terrain au cours des deux premiers mois de l’année.
Les énergies propres prennent la couronne
L’essor des énergies propres est porté par une poignée de grosses levées de fonds d’entreprises aux modèles éprouvés et aux actifs réels.
M-KOPA, l’entreprise kenyane de solaire en paiement à l’usage, a levé 160 millions de dollars. Spiro, une startup d’e-mobilité spécialisée dans les motos électriques en Afrique de l’Ouest, a sécurisé 100 millions de dollars. SolarAfrica, un fournisseur sud-africain de solaire commercial, a bouclé un tour de 98 millions de dollars. Sun King et d.light ont ajouté du volume supplémentaire au secteur.
Ce qui distingue ces entreprises des tentatives antérieures de cleantech africaine est leur maturité de revenus. M-KOPA a des millions de clients payants. Spiro exploite des milliers de motos électriques dans plusieurs pays. SolarAfrica sert des clients commerciaux et industriels avec des économies d’énergie mesurables. Les investisseurs ne financent pas des expériences scientifiques — ils mettent à l’échelle des entreprises d’infrastructure éprouvées.
Cela reflète une réalité continentale plus large : l’Afrique fait face au plus grand déficit d’accès à l’énergie au monde. Plus de 600 millions de personnes n’ont pas d’électricité fiable. L’Agence internationale de l’énergie projette que l’Afrique aura besoin de 25 milliards de dollars annuels en investissements dans les énergies propres jusqu’en 2030. Les startups capables de déployer le solaire, le stockage par batteries et la mobilité électrique à grande échelle adressent un marché qui dépasse toute opportunité fintech.
La logistique émerge comme secteur de premier plan
Le secteur de la logistique et du transport est devenu une autre destination d’investissement majeure. Rien qu’en février 2026, le secteur a levé 119,6 millions de dollars, porté par le tour de 57 millions de dollars de Spiro en e-mobilité et les 45 millions de dollars de GoCab.
L’opportunité logistique en Afrique découle des mêmes lacunes structurelles qui ont créé son boom fintech : marchés fragmentés, infrastructures déficientes et demande massive. Le commerce transfrontalier augmente dans le cadre de la ZLECAf, mais le mouvement physique des marchandises à travers les frontières africaines reste lent, coûteux et opaque.
Les startups s’attaquant à la livraison du dernier kilomètre, la gestion de flottes, la chaîne du froid et la numérisation portuaire attirent des capitaux d’investisseurs qui voient la logistique comme la prochaine couche d’infrastructure après les paiements.
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L’agritech montre des signes de reprise
Après une année 2025 difficile — le financement total de l’agritech a chuté à 168,1 millions de dollars contre 206,9 millions en 2024 — les données du début 2026 suggèrent une reprise provisoire dans la chaîne de valeur alimentaire et agricole au sens large. Breadfast d’Égypte, une plateforme d’e-commerce alimentaire et de quick-commerce, a levé 50 millions de dollars en pré-Series C en février 2026 (soutenu par Mubadala et BERD), tandis que Lovegrass Ethiopia a sécurisé 5 millions de dollars de British International Investment pour la production de teff.
L’agriculture emploie plus de 60 % de la main-d’œuvre africaine et représente une part significative du PIB dans la plupart des pays africains. L’écart entre l’importance économique de l’agriculture et sa part du financement startup frustre les observateurs depuis longtemps. Les chiffres du début 2026 suggèrent que les investisseurs reviennent — particulièrement vers des entreprises axées sur la distribution alimentaire, la chaîne du froid et les places de marché d’intrants agricoles plutôt que la technologie agricole directe.
La deep tech perce
Le développement peut-être le plus surprenant est l’émergence de la deep tech comme catégorie de financement viable. La startup nigériane de défense Terra Industries a levé plus de 33 millions de dollars en deux opérations début 2026 pour mettre à l’échelle ses opérations de fabrication avancée — une catégorie qui existait à peine dans le discours du capital-risque africain il y a trois ans.
Cela signale que les investisseurs africains et leurs homologues internationaux commencent à prendre au sérieux le hardware, la fabrication et les technologies capitalistiques. L’agenda d’industrialisation du continent, accéléré par les dispositions de facilitation commerciale de la ZLECAf, crée une demande pour des entreprises qui vont au-delà du logiciel vers l’infrastructure physique.
Le changement structurel : du consommateur à l’utilité
Le fil conducteur à travers ces changements sectoriels est un mouvement des applications grand public vers les entreprises d’infrastructure et de services publics. L’Afrique entre dans ce que certains analystes appellent un cycle « utilité d’abord », où les investissements privilégient la construction d’infrastructures essentielles — réseaux énergétiques, réseaux logistiques, rails de paiement, chaînes d’approvisionnement agricoles — plutôt que le logiciel consommateur.
Ce changement se reflète aussi dans les structures de financement. La dette est passée de 104,8 millions de dollars (24 % du total) début 2025 à 277,9 millions de dollars (57 %) début 2026 — une augmentation de 165 %. Le pivot vers la dette signale que les investisseurs financent des entreprises à forte intensité d’actifs (panneaux solaires, flottes de véhicules, réseaux d’entrepôts) plutôt que des entreprises logicielles à faible intensité capitalistique.
Les institutions de financement du développement (IFD) sont les moteurs de cette activité. Contrairement aux sociétés de capital-risque optimisant pour des rendements 10x, les IFD privilégient les résultats de développement économique — ce qui en fait des financeurs naturels des projets d’infrastructure, de climat et d’agriculture.
Ce que cela signifie pour l’écosystème
La diversification au-delà de la fintech est saine pour l’écosystème startup africain, mais elle introduit de nouveaux défis.
Des délais de retour plus longs. L’infrastructure énergétique, la logistique et l’agriculture sont des activités à rendement plus lent que les logiciels de paiement. Les investisseurs doivent ajuster leurs attentes en conséquence.
Des besoins en capitaux plus élevés. Les entreprises à forte intensité d’actifs nécessitent plus d’argent et un capital plus patient. Le marché du capital-risque africain, qui totalisait 4,1 milliards de dollars en 2025, reste modeste par rapport aux investissements d’infrastructure nécessaires.
Des lacunes de compétences. L’Afrique a formé une génération d’ingénieurs fintech et de product managers. L’énergie, la logistique et la deep tech nécessitent des compétences différentes — ingénierie matérielle, gestion de la chaîne d’approvisionnement, expertise réglementaire — que l’écosystème développe encore.
Un rééquilibrage géographique. La fintech se concentrait au Nigeria, au Kenya et en Afrique du Sud. Les investissements en énergie propre et logistique s’étendent plus largement — vers l’Égypte, l’Éthiopie, le Sénégal et l’Afrique de l’Ouest francophone — réduisant potentiellement la domination des quatre grands en matière de financement.
Pour que l’écosystème startup du continent arrive à maturité, il a besoin exactement de ce type d’élargissement. Un paysage d’investissement construit entièrement sur un seul secteur a toujours été une fragilité. Les données 2025-2026 suggèrent que cette fragilité est en train d’être corrigée — non pas par le déclin de la fintech, mais par le rattrapage de tout le reste.
Questions fréquentes
Pourquoi les énergies propres ont-elles dépassé la fintech comme premier secteur financé en Afrique ?
Trois forces convergentes ont porté ce changement. Premièrement, des entreprises d’énergie propre comme M-KOPA et Spiro ont atteint une maturité de revenus avec des millions de clients payants, les rendant finançables plutôt que spéculatives. Deuxièmement, le déficit d’accès à l’énergie en Afrique — 600+ millions de personnes sans électricité fiable — représente un marché plus grand que les paiements. Troisièmement, les institutions de financement du développement et les fonds climatiques déploient des capitaux importants dans l’infrastructure énergétique, diversifiant la base d’investisseurs au-delà des sociétés de capital-risque traditionnelles qui favorisaient la fintech.
Cela signifie-t-il que l’investissement fintech en Afrique décline ?
Non. Le financement fintech a en fait rebondi à 693,9 millions de dollars en 2025, en hausse de 42 % en glissement annuel. L’histoire n’est pas le déclin de la fintech mais la diversification sectorielle — les autres secteurs rattrapent. La fintech reste la catégorie la plus financée d’Afrique en nombre d’opérations et continue d’attirer un fort intérêt, notamment dans le crédit, l’assurance et la gestion de patrimoine (la « deuxième vague » au-delà des paiements). Le changement est que la fintech ne capte plus 50-60 % de tout le capital.
Comment les startups algériennes peuvent-elles accéder aux capitaux IFD et climatiques qui affluent vers l’Afrique ?
Les startups algériennes devraient poursuivre trois canaux. Premièrement, le partenariat BAD annoncé à l’IATF 2025 inclut des engagements à soutenir les startups et PME nord-africaines. Deuxièmement, des IFD comme British International Investment, Proparco (France) et FMO (Pays-Bas) déploient activement dans l’énergie propre et la logistique africaines — les entreprises algériennes avec des modèles de revenus éprouvés devraient les approcher directement. Troisièmement, l’intégration PAPSS permet des transactions transfrontalières qui rendent les entreprises algériennes opérationnellement viables sur plusieurs marchés africains, ce qui est un prérequis pour la plupart des investissements IFD.
Sources et lectures complémentaires
- Clean Energy Tech Startups Overtake Fintech Funding in Africa for the First Time in 2025 — BitKE
- Africa’s 2026 Startup Funding Surge Is Shifting Beyond Fintechs — TechCabal
- Africa’s Startup Ecosystem Hits $4.1B in 2025 — fundsforNGOs
- Africa’s Venture Capital Outlook: The Trends, Target Sectors — The Exchange Africa
- Africa’s Most Active Startup Investors in Q1 2026 — Launch Base Africa















