La menace rançongiciel que les PME algériennes ne peuvent ignorer
Les petites et moyennes entreprises algériennes sont assiégées. Avec plus de 1,2 million de PME enregistrées constituant un pilier majeur de l’économie nationale, ces entreprises sont essentielles à la croissance hors hydrocarbures de l’Algérie. Pourtant, la grande majorité fonctionne sans aucun personnel dédié à la cybersécurité, sans plan de réponse aux incidents, et avec des stratégies de sauvegarde qui se résument à un disque dur externe sur le bureau du PDG. Elles sont, à tout point de vue, des cibles idéales pour les opérateurs de Ransomware-as-a-Service (RaaS).
Les chiffres racontent une histoire sombre. L’évaluation des cybermenaces en Afrique d’INTERPOL pour 2025 a enregistré 1 671 détections de rançongiciels en Algérie, plaçant le pays parmi les plus ciblés de la région. Les données 2024 de Kaspersky ont révélé 70 millions de cyberattaques contre l’Algérie, la classant 17e mondiale en termes d’exposition aux cybermenaces. Les données mondiales de Coveware montrent que le paiement moyen de rançon a atteint 376 941 dollars au T3 2025, tandis que Sophos rapporte que les organisations de 100 à 250 employés font face à des coûts de récupération moyens de 638 536 dollars. Pour les petites entreprises spécifiquement, les demandes de rançon moyennes tournent autour de 5 900 dollars, bien que les coûts totaux de récupération soient bien plus élevés. Des groupes comme LockBit 5.0, Akira, Play et RansomHub dominent le paysage RaaS actuel, et la faible posture défensive de l’Algérie rend ses PME des cibles attrayantes.
Ce guide est conçu pour la PME algérienne qui n’a ni RSSI, ni SOC, ni peut-être même de service informatique au-delà d’un seul administrateur. Il fournit un cadre structuré de réponse en 72 heures qui peut faire la différence entre la survie de l’entreprise et sa fermeture définitive.
Phase 1 : Détection et confinement (Heures 0-4)
Les quatre premières heures après la détonation d’un rançongiciel sont les plus critiques. Chaque minute de retard élargit le rayon d’impact. L’indicateur initial est généralement impossible à manquer : des fichiers chiffrés avec des extensions inconnues, des notes de rançon apparaissant sur les écrans, ou une incapacité soudaine à accéder aux lecteurs partagés. Une fois confirmé, la priorité est le confinement, pas l’investigation.
Première étape : l’isolation réseau. Déconnectez physiquement les machines affectées du réseau en débranchant les câbles Ethernet et en désactivant les adaptateurs WiFi. N’éteignez pas les machines, car la mémoire volatile peut contenir des clés de déchiffrement ou des artefacts forensiques. Si votre organisation utilise des connexions professionnelles Algérie Télécom ou Djezzy, contactez votre FAI immédiatement pour demander un blocage temporaire d’IP si un mouvement latéral vers des services cloud est suspecté. Documentez tout avec des photographies et des horodatages dès le moment de la découverte.
Deuxième étape : la notification. En interne, alertez tout le personnel de cesser immédiatement l’utilisation des systèmes de l’entreprise. En externe, contactez le CERT Algérie (cert@cert.dz) dans les deux premières heures. Le Décret Présidentiel 26-07 sur la sécurité des systèmes d’information établit des unités de cybersécurité au sein des institutions publiques et impose des politiques de cybersécurité pour les entités publiques. Bien que les PME privées ne soient pas directement liées par ce décret, il indique la direction de la politique nationale de cybersécurité, et toutes les organisations bénéficient de l’orientation technique et du partage de renseignements sur les menaces du CERT Algérie. Si vous avez une relation avec un prestataire de services informatiques local tel qu’Ayrade, Icosnet ou la division cybersécurité entreprise d’Algérie Télécom, activez ce contrat maintenant. Les quatre premières heures déterminent si vous gérez un incident ou si vous vous noyez dedans.
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Phase 2 : Triage forensique et évaluation (Heures 4-24)
Une fois le confinement établi, les vingt heures suivantes se concentrent sur la compréhension de ce qui s’est passé et de ce à quoi vous êtes confronté. Il ne s’agit pas d’une investigation forensique complète ; c’est un triage conçu pour éclairer les décisions de récupération. Identifiez la variante du rançongiciel en téléchargeant la note de rançon et un fichier chiffré d’exemple (ne contenant pas de données sensibles) sur ID Ransomware ou VirusTotal. Connaître la variante vous indique si des déchiffreurs gratuits existent. Début 2026, des déchiffreurs sont disponibles pour des souches plus anciennes comme Dharma, GandCrab et certaines variantes Conti via le projet No More Ransom.
Évaluez l’étendue du chiffrement. Cartographiez quels serveurs, postes de travail et lecteurs partagés sont affectés. Déterminez si les contrôleurs de domaine Active Directory ont été compromis, car cela dicte si une simple restauration est possible ou si une reconstruction complète du domaine est nécessaire. Vérifiez l’intégrité des sauvegardes immédiatement. Si les sauvegardes étaient stockées sur un NAS connecté au même domaine, considérez-les comme compromises jusqu’à vérification hors ligne. Les PME algériennes utilisant des services de sauvegarde cloud via des revendeurs Acronis locaux, les offres cloud d’Algérie Télécom ou Google Workspace devraient vérifier que les horodatages des sauvegardes sont antérieurs à l’infection.
De manière critique, évaluez l’exfiltration de données. Les opérations de rançongiciels modernes emploient la double extorsion : chiffrer les données et menacer de publier les fichiers volés. Vérifiez les journaux réseau sortants pour détecter des transferts de données volumineux vers des adresses IP inconnues dans les jours précédant l’attaque. Si des données clients, des registres financiers ou des informations personnelles d’employés ont été exfiltrées, la Loi 18-07 sur la protection des données personnelles crée des obligations de notification auprès de l’autorité nationale. Cette dimension juridique est celle à laquelle la plupart des PME algériennes sont totalement non préparées.
Phase 3 : Décisions de récupération et continuité d’activité (Heures 24-72)
La phase de récupération impose les décisions les plus difficiles. La question centrale est directe mais angoissante : payer ou reconstruire ? En Algérie, cette question comporte une dimension juridique supplémentaire que la plupart des guides internationaux ignorent complètement. La Loi de Finances 2018 (Article 117) a interdit les achats de cryptomonnaies, et l’Algérie a significativement renforcé sa position en juillet 2025 avec la Loi n° 25-10, qui criminalise toute activité liée aux actifs numériques y compris la possession, le commerce, le minage et la promotion, avec des peines de 2 mois à 1 an d’emprisonnement et des amendes de 200 000 à 1 000 000 DZD. Payer une rançon en Bitcoin exposerait l’entreprise et ses dirigeants à des poursuites pénales, même alors que l’entreprise fait face à une menace existentielle liée à l’attaque elle-même.
La voie recommandée est toujours la récupération à partir des sauvegardes quand c’est possible. Reconstruisez les systèmes affectés à partir de supports propres, restaurez les données depuis des sauvegardes vérifiées et réinitialisez tous les identifiants à travers l’organisation. Pour les PME sans sauvegardes viables, la situation est plus complexe. Certaines organisations ont discrètement engagé des intermédiaires en Tunisie ou aux EAU pour gérer les paiements de rançon, bien que cela comporte des risques à la fois juridiques et opérationnels. La division cybercriminalité de la DGSN (Direction Générale de la Sûreté Nationale) a enquêté sur plusieurs cas de ce type, et les poursuites restent une possibilité réelle.
La continuité d’activité pendant la récupération demande de la créativité. Basculez vers des communications mobiles utilisant des appareils personnels. Priorisez la restauration des systèmes qui génèrent du revenu : systèmes de point de vente, plateformes de facturation, ou tout ce qui alimente le flux de trésorerie quotidien. Communiquez de manière transparente avec les clients et fournisseurs clés ; le silence engendre des spéculations pires qu’une divulgation honnête. Enfin, documentez chaque coût, car cette documentation devient la base de toute future réclamation d’assurance cyber et de la revue post-incident qui doit suivre.
Construire la résilience pré-incident
La meilleure réponse aux incidents est celle que vous n’avez jamais besoin d’exécuter. Pour les PME algériennes, la posture minimale viable de cybersécurité nécessite cinq investissements. Premièrement, appliquez la règle de sauvegarde 3-2-1 : trois copies des données, sur deux types de supports différents, avec une copie stockée hors ligne et hors site. Deuxièmement, déployez une solution de détection et réponse aux endpoints (EDR) sur tous les systèmes ; des solutions comme Microsoft Defender for Business ou Kaspersky Small Office Security sont abordables et efficaces. Troisièmement, activez l’authentification multifacteur sur chaque compte qui la supporte, en particulier les messageries et les systèmes financiers.
Quatrièmement, menez des exercices de simulation trimestriels. Rassemblez votre personnel clé pour un scénario de deux heures : « C’est dimanche matin, et notre serveur affiche une note de rançon. Que faisons-nous ? » La valeur n’est pas dans la perfection du plan mais dans l’identification des lacunes avant qu’elles ne comptent. Cinquièmement, établissez des relations avec les ressources de réponse aux incidents avant d’en avoir besoin. Le CERT Algérie, l’unité cybercriminalité de la DGSN et les entreprises de sécurité informatique locales qualifiées devraient être dans votre liste de contacts avec des canaux de communication testés.
Le paysage de la cybersécurité auquel font face les PME algériennes ne fera que s’intensifier à mesure que la transformation numérique s’accélère dans le cadre de programmes comme Algeria Startup et l’agenda de numérisation plus large du gouvernement. La préparation aux rançongiciels n’est plus optionnelle ; c’est une exigence de survie des entreprises.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — 1,2 million de PME avec une capacité de réponse aux incidents quasi nulle font face à un ciblage RaaS en accélération |
| Calendrier d’action | Immédiat — chaque PME devrait avoir un plan de réponse aux incidents de base dans les 30 jours |
| Parties prenantes clés | CERT Algérie, DGSN Cybercriminalité, ANSSI, propriétaires de PME, prestataires de services informatiques, assureurs |
| Type de décision | Tactique — opérationnel et juridique ; l’interdiction du paiement en crypto crée une dimension de risque unique en Algérie |
| Niveau de priorité | Critique |
En bref : Les PME algériennes sont des cibles faciles pour les opérateurs de rançongiciels qui ont explicitement ajouté l’Afrique du Nord à leur matrice de ciblage. La combinaison d’une capacité de réponse aux incidents nulle, d’une interdiction des paiements en cryptomonnaie qui supprime l’option facile (bien que déconseillée) et d’une cyberassurance naissante signifie que la prévention et la discipline de sauvegarde ne sont pas seulement des bonnes pratiques mais des nécessités existentielles.
Sources et lectures complémentaires
- INTERPOL Africa Cyberthreat Assessment 2025
- Kaspersky: 70 Million Cyberattacks Against Algeria in 2024 — El Moudjahid
- Sophos State of Ransomware 2025
- Coveware Quarterly Ransomware Reports
- No More Ransom Project — Decryption Tools
- Algeria Law 18-07 on Protection of Personal Data
- Algeria Decree 26-07 on Information System Security — ARPCE
- Algeria Enacts Sweeping Crypto Ban Under Law No. 25-10 — TechInAfrica
- Algerie Telecom Enterprise Cybersecurity Packs
- ID Ransomware Identification Service
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