Le marché que l’Algérie rate
Le marché mondial de l’externalisation IT est évalué à environ 540 milliards de dollars en 2025, le nearshoring — la sous-traitance de services IT à des pays géographiquement proches — connaissant une croissance significative. Pour les clients européens, particulièrement français, l’Afrique du Nord est devenue un corridor nearshore principal. Le Maroc seul génère environ 2,4 milliards de dollars annuellement de l’offshoring et l’externalisation IT, employant plus de 130 000 personnes via CasaNearshore, Rabat Technopolis et Fes Shore. Le secteur IT tunisien génère environ 135 millions de dollars de revenus d’externalisation.
L’Algérie est presque entièrement absente de ce marché. Malgré le partage d’une frontière avec le Maroc et la Tunisie, un temps de vol de 1h30 vers Marseille et environ 377 000 diplômés universitaires annuels — dont environ 29 % en STEM, soit plus de 100 000 diplômés STEM par an — le secteur d’externalisation IT algérien existe à peine sous forme organisée. Il n’y a pas d’équivalent de CasaNearshore à Alger, pas de stratégie nationale d’externalisation.
Cette absence n’est pas due à un manque de prérequis fondamentaux. L’Algérie a la plus grande population francophone d’Afrique — plus de 15 millions de locuteurs courants selon l’OIF — des coûts de main-d’oeuvre compétitifs, une main-d’oeuvre jeune et éduquée, et un alignement de fuseau horaire avec l’Europe occidentale (UTC+1, identique à Paris). Les barrières sont spécifiques, identifiables et — en principe — résolvables.
Pourquoi l’Algérie est absente : les cinq barrières
Première barrière : infrastructure bancaire et de paiement. Les contrôles de change algériens rendent difficile la réception de paiements en devises convertibles. Le dinar n’est pas librement convertible et le rapatriement des gains nécessite près de 30 étapes bureaucratiques différentes. Le taux de change officiel (environ 151 DZD par euro début 2026) diverge significativement du taux parallèle (environ 280 DZD par euro). Les zones d’accélération industrielle marocaines (zones franches) exemptent les entreprises des réglementations de contrôle de change.
Deuxième barrière : connectivité. La vitesse médiane du haut débit fixe en Algérie était d’environ 15-18 Mbps début 2025, contre 61 Mbps au Maroc. Pour des opérations d’externalisation dépendant de la visioconférence, des environnements de développement cloud et de la collaboration de code en temps réel, la connectivité n’est pas un luxe — c’est de l’infrastructure. Le futur câble sous-marin Medusa devrait aider.
Troisième barrière : complexité réglementaire. Créer une entreprise en Algérie prend typiquement deux à quatre semaines, contre une à deux au Maroc. La loi d’investissement de 2022 a largement aboli la règle 51/49 controversée, mais l’environnement réglementaire manque encore des cadres incitatifs spécifiques qui ont attiré les multinationales IT au Maroc et en Jordanie.
Quatrième barrière : déficit de marque. L’Algérie n’a aucune réputation sur le marché mondial des services IT. La dissolution d’ALGEX (agence de promotion des exportations) en septembre 2025 et son remplacement par deux nouveaux organismes illustrent l’instabilité institutionnelle.
Cinquième barrière : l’écart d’écosystème. Les industries d’externalisation se regroupent. CasaNearshore au Maroc co-localise plus de 100 entreprises sur 300 000 m2. L’Algérie n’a pas d’équivalent. Des entreprises algériennes d’externalisation individuelles existent — Createch, Codex, MGSD desservent des clients européens — mais elles opèrent isolément.
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Benchmarking : Algérie vs Maroc, Tunisie et Inde
Un développeur logiciel de niveau intermédiaire en Algérie commande 600-1 500 $ par mois, contre 1 200-2 200 $ au Maroc, 1 000-1 800 $ en Tunisie, 1 500-2 500 $ en Pologne et 600-1 200 $ en Inde. Les coûts algériens sont compétitifs avec la Tunisie et significativement inférieurs aux destinations d’Europe de l’Est.
Mais le coût n’est qu’un facteur. Les décisions d’achat côté client pondèrent le coût face à la qualité, la communication, le fuseau horaire, l’alignement culturel et le risque opérationnel. Sur la qualité, les développeurs algériens sont bien formés mais manquent d’exposition aux pratiques de développement d’entreprise (CI/CD, Agile à échelle, cadres ITIL). Sur la communication, la maîtrise du français est un avantage majeur pour le marché français mais limite l’accès au marché anglophone plus large.
Les quelques sociétés d’externalisation algériennes existantes rapportent des résultats mitigés. Les petites entreprises à Alger ont construit des bases clients en France, principalement via les connexions de la diaspora. Une fois le premier contrat gagné, la rétention est élevée. Le défi est de gagner ce premier contrat.
Ce qui devrait changer
Débloquer le potentiel d’externalisation algérien nécessite une action coordonnée sur cinq dimensions.
Premièrement, une zone d’externalisation IT dédiée — inspirée de CasaNearshore ou du King Hussein Business Park en Jordanie (75+ entreprises, 175 millions de dollars d’investissement) — avec réglementations simplifiées, opérations en euros, connectivité fiable et incitations fiscales. Le CyberPark de Sidi Abdallah avait des ambitions similaires mais n’a pas atteint la masse critique de locataires privés.
Deuxièmement, réforme bancaire. Au minimum, les sociétés d’export de services IT ont besoin de maintenir des comptes en euros, facturer et recevoir des paiements en devises, et convertir les gains à des taux de marché sans délais de plusieurs semaines.
Troisièmement, une campagne nationale de marque d’externalisation. Les nouveaux organismes de promotion des exportations et ambassades doivent promouvoir activement l’Algérie comme destination nearshore, en sponsorisant des stands aux événements comme le Paris IT Outsourcing Forum et Gitex.
Quatrièmement, montée en compétences de la main-d’oeuvre. Les diplômés algériens ont des fondamentaux solides — plus de 100 000 diplômés STEM annuellement — mais nécessitent une formation ciblée en technologies d’entreprise (SAP, Salesforce, ServiceNow), pratiques Agile/DevOps et maîtrise de l’anglais.
Cinquièmement, locataires ancres. Chaque écosystème d’externalisation réussi a commencé avec une ou deux grandes entreprises. L’Algérie doit attirer un Capgemini, Atos, CGI ou Accenture pour ouvrir un centre de livraison, même à échelle modeste.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — l’externalisation IT pourrait créer 50 000+ emplois et 500 M$+ de revenus d’exportation en une décennie |
| Calendrier d’action | 12-24 mois — réformes d’infrastructure fondamentales nécessaires ; échelle significative sur un horizon de 7-10 ans |
| Parties prenantes clés | Ministère de l’Économie Numérique, Banque d’Algérie, Agence Algérienne d’Exportation, entreprises IT privées, multinationales de services IT |
| Type de décision | Stratégique |
| Niveau de priorité | Élevé |
En bref : L’Algérie possède les ingrédients bruts d’une industrie d’externalisation IT d’un milliard de dollars — francophonie, coûts compétitifs, proximité géographique avec l’Europe et un large vivier de diplômés. Mais cinq barrières spécifiques (banque, connectivité, réglementation, marque, écosystème) ont maintenu le pays presque entièrement hors du marché. La fenêtre pour l’Algérie de rivaliser se rétrécit, et le coût de l’inaction se mesure en centaines de milliers d’emplois qui pourraient exister mais n’existent pas.
Sources et lectures complémentaires
- Statista — IT Outsourcing Worldwide Market Forecast
- Morocco World News — Morocco Unveils New Offshoring Incentive Framework
- Outsource Accelerator — Morocco’s New Offshoring Offer Targets 130,000 Jobs
- DataReportal — Digital 2025: Algeria
- Morocco World News — Morocco Ranks 96th Globally in Fixed Internet Speed
- Norton Rose Fulbright — New Investment Law in Algeria
- U.S. Department of State — 2025 Investment Climate Statement: Algeria
- Carnegie Endowment — Algeria’s Graduate Studies Dilemma
- SubTel Forum — ALVAL/ORVAL Cable System in Service
- The Africa Report — Algeria Wants to Double Its International Fibre-Optic Capacity
- Maghrebia Research — The End of ALGEX
- King Hussein Business Park — Wikipedia
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