Pourquoi l’Algérie a besoin d’un cadre de services de confiance
L’Algérie affiche l’un des taux de pénétration internet les plus élevés d’Afrique du Nord — 76,9 % de la population était connectée en janvier 2025, avec 54,8 millions de connexions mobiles actives, selon DataReportal. Pourtant, l’infrastructure juridique des transactions numériques reste ancrée dans la Loi 15-04, un texte de 2015 sur la signature électronique au champ d’application étroit, rarement appliqué et presque entièrement déconnecté du système de carte d’identité nationale biométrique.
Le résultat est une contradiction : des millions d’Algériens utilisent quotidiennement leur smartphone, mais les contrats exigent encore des signatures manuscrites, les documents administratifs n’ont pas de certitude juridique numérique et les entreprises ne peuvent pas intégrer leurs clients à distance en toute confiance. Les plateformes d’e-commerce comme Jumia et Yassir Market opèrent dans une zone grise juridique où les accords numériques ont une force exécutoire incertaine.
Le projet de loi sur les services de confiance, approuvé par le Conseil des ministres le 2 novembre 2025, comble directement cette lacune. Il établit un cadre juridique complet pour l’identification numérique, les signatures électroniques, les cachets électroniques, les horodatages qualifiés et la régulation des prestataires de services de confiance — l’infrastructure fondamentale de toute économie numérique moderne.
Ce que contient le projet de loi
Le texte législatif, qui doit encore être adopté par le Parlement avant d’entrer en vigueur, couvre quatre piliers fondamentaux confirmés par le communiqué de l’Algérie Presse Service et plusieurs médias.
Signatures numériques à pleine valeur juridique. Le projet de loi accorde aux documents, signatures, cachets et horodatages électroniques la même validité juridique que leurs équivalents physiques. Il s’inscrit dans l’approche par niveaux du règlement eIDAS de l’Union européenne, distinguant les signatures électroniques simples des signatures électroniques qualifiées qui bénéficient d’une équivalence juridique automatique lorsqu’elles sont émises par des prestataires de services de confiance certifiés.
Cachets électroniques pour les organisations. Les personnes morales — entreprises, administrations, institutions — peuvent apposer un cachet sur des documents pour en certifier l’origine et l’intégrité sans nécessiter la signature d’un individu. Cela permet la délivrance automatisée de documents à grande échelle, des attestations fiscales aux factures commerciales.
Horodatages qualifiés. Le texte prévoit une preuve juridiquement contraignante qu’un document ou une transaction existait à un moment précis, essentielle pour les contrats, les déclarations réglementaires et les revendications de propriété intellectuelle.
Régulation des prestataires de services de confiance. La législation définit les conditions pour les entités fournissant des services de confiance, y compris les exigences de certification et les mécanismes de supervision — une amélioration significative par rapport au cadre de 2015, où l’Autorité de régulation (ARPCE) était désignée comme autorité de certification en vertu de l’article 30 de la Loi 15-04, mais où l’écosystème de prestataires ne s’est jamais concrétisé.
Le lien avec la carte d’identité biométrique
L’élément stratégique le plus important du projet de loi est sans doute son articulation explicite avec la carte d’identité nationale biométrique (CNIB). L’Algérie a commencé à délivrer des cartes d’identité biométriques en janvier 2016, produites avec la technologie Thales, contenant empreintes digitales et photographies faciales sur une puce intégrée.
Jusqu’à présent, ces cartes ont fonctionné comme des documents d’identification physiques. Le projet de loi sur les services de confiance crée le cadre juridique pour les utiliser comme instruments d’identification numérique — permettant aux citoyens de s’authentifier en ligne, de signer des documents électroniquement et d’accéder aux services publics via une identité vérifiée unique.
La vision pratique inclut la vérification d’identité par NFC via smartphone, l’ouverture de comptes bancaires à distance grâce à l’identité numérique vérifiée, et l’accès au portail Dzair Services — la plateforme centralisée de l’Algérie annoncée en octobre 2025 qui relie 342 services publics numérisés à travers 46 ministères.
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Un triptyque réglementaire
Le projet de loi sur les services de confiance ne s’inscrit pas isolément. Il arrive aux côtés de deux autres réglementations majeures qui, ensemble, créent les conditions de l’économie numérique algérienne :
Règlement PSP (Instruction 06-2025). Publiée par la Banque d’Algérie le 17 août 2025, cette instruction établit les règles pour les prestataires de services de paiement, incluant des niveaux de portefeuilles numériques, des réseaux d’agents et un capital minimum de 160 millions de DZD. Elle fournit le cadre d’agrément fintech qui faisait défaut.
Amendements sur la protection des données (Loi 25-11). Adoptée le 24 juillet 2025, cette loi amende le cadre de protection des données de 2018 (Loi 18-07) en introduisant la nomination obligatoire de Délégués à la protection des données, des analyses d’impact sur la protection des données et une obligation de notification de violation dans un délai de cinq jours à l’ANPDP.
Ensemble, ces trois instruments couvrent les trois piliers de la confiance numérique : vérification d’identité (projet de loi services de confiance), infrastructure de paiement (règlement PSP) et protection des données (Loi 25-11). Aucune réglementation ne fonctionne sans les autres.
Comparaison régionale
L’Algérie rattrape son retard par rapport à ses voisins. La loi marocaine sur la signature électronique (Loi 53-05) est en vigueur depuis 2007, avec Barid eSign — opéré par la poste nationale Barid Al-Maghrib — fonctionnant comme le principal prestataire de services de confiance du pays depuis 2011. Les services d’e-gouvernement marocains sont plus matures, en partie parce que l’infrastructure de confiance a été construite plus tôt.
La Tunisie a lancé un système d’identifiant unique citoyen soutenu par le gouvernement via des décrets en mai 2020, et l’Égypte développe ses services KYC numériques et d’identité biométrique à travers plusieurs programmes, dont récemment la plateforme eKYC Haweya.
Le projet de loi algérien positionne le pays pour combler cet écart, mais le calendrier de mise en œuvre sera déterminant. La Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) crée une urgence supplémentaire : le commerce transfrontalier dépend de plus en plus de la capacité à vérifier les identités, signer des contrats et authentifier des documents numériquement au-delà des frontières nationales.
Les défis de mise en œuvre
Un projet de loi ne vaut que par sa mise en œuvre, et le bilan de l’Algérie en matière de réglementation technique invite à un optimisme prudent.
L’infrastructure de confiance doit être construite de zéro. L’Algérie ne dispose actuellement d’aucun prestataire de services de confiance opérationnel. La mise en place de PSC certifiés — avec les modules de sécurité matériels, l’infrastructure à clés publiques et les processus d’audit requis — nécessite 12 à 24 mois dans des conditions favorables.
Le texte doit encore passer devant le Parlement. L’approbation du Conseil des ministres est une étape exécutive ; l’adoption parlementaire et les textes d’application doivent suivre avant que toute disposition ne prenne effet.
La littératie numérique varie. Si la pénétration mobile est élevée, l’utilisation d’une carte d’identité biométrique pour l’authentification numérique nécessite un lecteur de carte ou un smartphone compatible NFC, ainsi qu’un écosystème logiciel qui n’a pas encore été développé pour le contexte algérien.
Les enjeux de cybersécurité sont élevés. Un système d’identité numérique national constitue une cible de haute valeur. La Stratégie nationale de cybersécurité 2025-2029 de l’Algérie, formalisée par le Décret présidentiel n° 25-321 en décembre 2025, fournit le cadre défensif, mais l’infrastructure de services de confiance le mettra immédiatement à l’épreuve.
Les risques d’interopérabilité persistent. Les administrations et les institutions financières exploitent des systèmes d’identité fragmentés. Si différentes agences mettent en œuvre le cadre de services de confiance de manière incompatible, l’Algérie pourrait se retrouver avec des identités numériques multiples plutôt qu’un système unifié.
Ce que les parties prenantes devraient faire maintenant
Les administrations devraient commencer à planifier l’intégration des services de confiance dans les plateformes d’e-gouvernement existantes, en commençant par les services à fort volume sur le portail Dzair Services.
Les entreprises devraient évaluer quels processus peuvent être numérisés une fois les signatures électroniques qualifiées disponibles — contrats, factures, documents RH, déclarations réglementaires — et commencer la formation du personnel.
Les fondateurs fintech devraient suivre de près les textes d’application et concevoir des produits exploitant l’identité numérique pour l’onboarding client, le KYC et l’authentification des transactions à travers les cadres PSP et services de confiance.
Les citoyens devraient s’assurer que leur carte d’identité nationale biométrique est à jour et enregistrée, et se préparer à la vérification d’identité par NFC sur smartphone comme interface principale.
Questions fréquentes
Quel est le statut actuel du projet de loi sur les services de confiance ?
Le Conseil des ministres a approuvé le projet de loi le 2 novembre 2025, lors d’une session présidée par le Président Abdelmadjid Tebboune. Le texte doit encore être adopté par le Parlement (APN) et les textes d’application définissant les normes techniques et les exigences de certification doivent être publiés avant que toute disposition ne prenne effet. Sur la base de l’expérience de pays comparables, un déploiement sur 12 à 24 mois est réaliste une fois la loi promulguée.
Les signatures numériques auront-elles la même valeur juridique que les signatures manuscrites ?
Oui, une fois le texte promulgué et l’infrastructure opérationnelle. Les signatures électroniques qualifiées — créées via des prestataires de services de confiance certifiés utilisant des dispositifs qualifiés de création de signature — bénéficieront d’une pleine équivalence juridique avec les signatures manuscrites, que les tribunaux, administrations et parties privées devront accepter. Les signatures électroniques simples auront une valeur probante mais pas d’équivalence automatique.
Comment le projet de loi se connecte-t-il à la carte d’identité biométrique ?
Le texte crée le cadre juridique pour utiliser la carte d’identité nationale biométrique (CNIB), délivrée depuis janvier 2016, comme instrument d’identification numérique. La puce intégrée contenant empreintes digitales et photographies faciales pourrait permettre l’authentification en ligne et la signature électronique via des smartphones compatibles NFC ou des lecteurs de carte. L’écosystème logiciel de support reste à développer.
Sources et lectures complémentaires
- Le Conseil des ministres approuve le projet de loi sur les services de confiance — Algérie Presse Service
- L’Algérie approuve un projet de loi sur l’identité numérique et les services de confiance — Biometric Update
- L’Algérie met à jour les services numériques et la loi sur l’identité en ligne — Ecofin Agency
- L’Algérie lance la première réglementation fintech pour les PSP — Startup Researcher
- Guide sur la loi algérienne de protection des données 18-07 et ses amendements — CookieYes
- L’Algérie adopte la stratégie nationale de cybersécurité 2025-2029 — We Are Tech
- Digital 2025 : Algérie — DataReportal















