Le vote qui met fin au vide réglementaire
Les plateformes numériques de travail opèrent depuis plus d’une décennie dans une zone grise réglementaire mondiale : des tribunaux nationaux requalifient des chauffeurs ici, une directive régionale impose des présomptions là, mais aucun organisme international n’avait jamais rédigé de norme du travail nommant directement l’économie de plateforme. Cela a changé le 12 juin 2026, lorsque les délégués de la 114e Conférence internationale du travail ont adopté la Convention n° 193, Convention sur le travail décent dans l’économie de plateforme, 2026. Le vote — 406 voix pour, 8 contre, 36 abstentions — a été décisif selon les standards de l’OIT, où les conventions sont négociées par des délégués des gouvernements, des employeurs et des travailleurs des 187 États membres, et non adoptées par simple décision gouvernementale.
Cette large majorité masque une véritable fracture. Les États-Unis et la Nouvelle-Zélande ont voté contre l’adoption, tandis que le Royaume-Uni et l’Inde se sont abstenus — signe que certains des plus grands marchés mondiaux de l’économie à la demande sont peu susceptibles de ratifier rapidement, voire pas du tout. Le directeur général de l’OIT, Gilbert F. Houngbo, a présenté ce vote comme la preuve que l’organisation « demeure capable de façonner le présent et l’avenir du travail », une affirmation qui sera mise à l’épreuve au cours des prochaines années, car la ratification, et non l’adoption, deviendra le véritable champ de bataille.
Ce qui distingue la Convention 193 des interventions précédentes comme la directive européenne sur le travail via plateformes, c’est sa portée : elle n’est limitée ni à un bloc régional, ni à un seul test de classification des travailleurs. La Convention s’applique à « toutes les plateformes numériques de travail », et ses protections s’étendent au travail de plateforme « qu’il soit effectué en ligne ou dans un lieu géographique précis » — couvrant aussi bien les applications de transport avec chauffeur et de livraison que les places de marché de freelances entièrement à distance comme Upwork et Fiverr.
Ce que la Convention exige réellement
La Convention 193 ne force pas chaque travailleur de plateforme à obtenir le statut de salarié — un combat qui a occupé les tribunaux de l’UE, du Royaume-Uni et des États-Unis pendant une décennie. À la place, l’article 9 exige que la classification des travailleurs soit « guidée principalement par les faits relatifs à l’exécution du travail, à la rémunération ou au paiement » plutôt que par l’étiquette que les conditions générales d’une plateforme attribuent. Un travailleur dirigé, tarifé et surveillé comme un salarié doit être traité comme tel selon les tests de la Convention, indépendamment du contrat qu’il a signé pour rejoindre l’application.
La disposition la plus novatrice concerne la transparence de la gestion algorithmique. Pour la première fois dans une convention de l’OIT, les plateformes doivent divulguer les systèmes automatisés qui supervisent ou décident du travail, et — en vertu des articles 13 à 15 — toute décision affectant la rémunération, la suspension, la désactivation ou le licenciement pilotée par un algorithme doit s’accompagner d’une explication écrite et d’une voie de recours vers un examen humain. Cette seule exigence répond au grief de la désactivation « boîte noire » qui a marqué l’organisation des travailleurs de plateforme sur pratiquement tous les continents : chauffeurs et coursiers perdant leurs revenus ou leur accès sans explication ni recours.
Sous ces deux dispositions phares se trouve un socle de protections minimales applicables indépendamment de la classification d’emploi d’un travailleur : rémunération équitable et versée à temps, remboursement des frais liés au travail, accès à une sécurité sociale comparable à celle des travailleurs dans une situation similaire (retraites, assurance chômage, indemnisation des accidents du travail), protections en matière de sécurité au travail, droit de se retirer d’un travail dangereux sans pénalité, et garanties contre la violence et le harcèlement. Les gouvernements, quant à eux, sont tenus de définir clairement les responsabilités respectives des plateformes et des intermédiaires opérant sur leur territoire — comblant la faille par laquelle une plateforme se décharge de sa responsabilité en faisant transiter le travail par un gestionnaire de flotte ou une agence tierce.
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Pourquoi l’adoption n’est pas la mise en œuvre
La plus grande limite de la Convention tient au fonctionnement même des conventions de l’OIT : elle n’est pas d’application directe. L’adoption par la Conférence crée le texte ; elle ne crée aucune obligation juridique pour un État tant que celui-ci ne l’a pas ratifiée. Selon la procédure de l’OIT, les États membres disposent désormais de 12 mois pour soumettre la Convention à leurs autorités nationales compétentes pour examen — la soumission elle-même est une exigence formelle, mais elle ne garantit ni la ratification, ni la législation nationale de mise en œuvre qui donne à la Convention une force juridique devant les tribunaux nationaux.
Cet écart entre adoption et applicabilité reproduit exactement le schéma observé avec la directive européenne sur le travail via plateformes, qui a mis deux ans entre son adoption formelle par le Conseil et son délai de transposition national de décembre 2026 — et même alors, la mise en œuvre varie d’un pays à l’autre. La Convention 193 avancera probablement plus lentement, car contrairement à une directive européenne s’imposant par traité aux 27 États membres, la ratification à l’OIT reste entièrement volontaire et inégale : un gouvernement ayant voté « oui » à Genève peut très bien refuser de ratifier chez lui, et un gouvernement qui s’est abstenu peut ratifier des années plus tard une fois la politique intérieure ayant évolué. Le vote négatif des États-Unis exclut quasiment toute ratification américaine dans un avenir proche, mais cela ne protège pas les plateformes ayant leur siège aux États-Unis : toute entreprise employant des chauffeurs, coursiers ou freelances dans un pays qui ratifie sera soumise aux obligations de la Convention dans ce pays.
Ce que les plateformes doivent faire dès maintenant
Le décalage de ratification offre aux plateformes une fenêtre réelle mais qui se referme pour anticiper la Convention plutôt que de réagir marché par marché une fois qu’elle deviendra droit contraignant là où elles opèrent.
1. Mener un audit de classification fondé sur l’article 9 avant que les régulateurs ne l’imposent
Le test de classification fondé sur les faits de la Convention 193 — contrôle des horaires, de la tarification, supervision algorithmique, restrictions d’exclusivité — reflète les critères de contrôle déjà inscrits dans la directive européenne sur le travail via plateformes et utilisés par des tribunaux du Royaume-Uni aux Pays-Bas. Les plateformes qui n’ont pas encore cartographié, marché par marché, le nombre de ces signaux de contrôle qu’elles déclenchent sont doublement exposées : d’abord au risque contentieux national existant, ensuite à une nouvelle norme internationale que les gouvernements ratifiants citeront en rédigeant leur législation de mise en œuvre. L’audit doit être un inventaire factuel — qui fixe les prix, qui supervise la qualité, qui restreint le multi-app — et non un avis juridique, car le test de la Convention porte explicitement sur les faits plutôt que sur les étiquettes contractuelles.
2. Construire dès maintenant l’infrastructure de divulgation algorithmique et d’examen humain, pas après la ratification
Les articles 13 à 15 exigent des explications écrites et un examen humain pour les décisions algorithmiques relatives à la rémunération, la suspension, la désactivation et le licenciement — une capacité que la plupart des plateformes n’ont pas été conçues pour offrir, la désactivation automatisée étant souvent l’objectif même du système du point de vue de la lutte contre la fraude et du contrôle qualité. Rétro-adapter une file d’examen humain pour les décisions de suspension et de licenciement après qu’un marché a ratifié est un projet d’ingénierie de plusieurs trimestres, pas une simple note de politique. Les plateformes opérant dans de nombreuses juridictions devraient construire un cadre unique de divulgation et de recours répondant partout au standard de la Convention, plutôt que des correctifs spécifiques par pays, car l’exigence de transparence quasi identique de la directive européenne signifie que la majeure partie de cette infrastructure est nécessaire deux fois si elle n’est pas construite une seule fois, à l’échelle mondiale.
3. Classer les marchés d’exploitation selon la probabilité de ratification, pas selon le chiffre d’affaires actuel
Tous les marchés ne sont pas également susceptibles de ratifier rapidement. Les marchés dotés de mouvements syndicaux forts, de décisions de justice existantes sur les travailleurs à la demande, ou de gouvernements ayant voté « oui » avec conviction, sont les candidats les plus probables à une ratification précoce ; les marchés qui se sont abstenus ou dont la coalition gouvernementale inclut des intérêts commerciaux favorables aux plateformes prendront du retard. Les équipes juridiques et des affaires publiques devraient construire un suivi de ratification en direct, à l’image de ce que de nombreuses entreprises ont fait pour la transposition de la directive européenne — car les deux listes de marchés à risque se recouperont largement, et une plateforme déjà restructurée pour la conformité européenne dispose d’une avance là où les ministères du Travail nationaux reprennent le langage de la Convention.
4. Intégrer le coût de la conformité dans l’économie unitaire avant qu’un concurrent n’y soit contraint
Les cotisations de sécurité sociale, le remboursement des frais et le personnel d’examen humain ne sont pas gratuits, et les plateformes qui attendent la ratification pour modéliser ce coût le tariferont de manière réactive pendant que des concurrents plus agiles ou mieux capitalisés absorberont le changement. L’étude d’impact de l’UE elle-même pour sa directive sur le travail via plateformes a projeté des milliards d’euros de coûts de conformité annuels supplémentaires à l’échelle du bloc ; la Convention 193 pose la même question d’ordre de grandeur à l’échelle mondiale. Construire dès maintenant un modèle de coût par marché — même approximatif — transforme un futur choc de conformité en une décision planifiée de tarification et de marge.
Le fossé de la ratification
Le véritable test de la Convention 193 ne sera pas le vote de 406 voix contre 8 à Genève — ce sera de savoir si suffisamment de gouvernements transforment un texte signé en droit national applicable dans un délai qui compte pour les travailleurs actuellement soumis à un contrôle algorithmique opaque. La Convention offre au secteur quelque chose qu’il n’a jamais eu : un point de référence international unique et nommé que les ministères du Travail, les tribunaux et les organisateurs de travailleurs dans 187 pays peuvent désormais citer en rédigeant ou en plaidant des règles nationales, même dans des pays qui ne la ratifient jamais directement. Cette citabilité risque de compter plus vite que la ratification elle-même, tout comme le test des critères de contrôle de la directive européenne a déjà façonné le raisonnement des tribunaux dans des juridictions bien au-delà de l’UE.
La carte inégale qui en résultera ressemblera beaucoup au déploiement de la transposition européenne : certains gouvernements agiront dès le premier cycle de ratification, d’autres laisseront indéfiniment passer le délai de soumission de 12 mois, et une poignée — dont les États-Unis, qui ont voté contre — traiteront la Convention comme du bruit de fond plutôt que comme du droit contraignant. Pour les plateformes mondiales, la réalité stratégique est que « l’OIT a adopté quelque chose à Genève » n’est pas en soi un événement de conformité. L’événement de conformité, c’est la première ratification dans un marché où la plateforme opère réellement — et cette horloge, contrairement au vote de Genève, tourne marché par marché, pas globalement.
Questions Fréquemment Posées
Que doit réellement faire une plateforme de travail à la demande selon la Convention 193 de l’OIT ?
Elle doit classer les travailleurs selon les faits relatifs au contrôle du travail et à la rémunération plutôt que selon les étiquettes contractuelles, divulguer les systèmes algorithmiques utilisés pour gérer le travail, fournir des explications écrites et un examen humain pour les décisions de rémunération, de suspension, de désactivation ou de licenciement, et garantir des protections de base — rémunération équitable et versée à temps, remboursement des frais, accès à la sécurité sociale et sécurité au travail — quel que soit le statut d’emploi formel du travailleur.
La Convention 193 de l’OIT est-elle juridiquement contraignante dès maintenant ?
Non. La Convention a été adoptée par 406 voix pour, 8 contre et 36 abstentions le 12 juin 2026, mais elle n’est pas d’application directe — elle ne devient droit contraignant dans un pays qu’une fois que celui-ci l’a ratifiée et a adopté une législation de mise en œuvre. Les États membres disposent de 12 mois à compter de l’adoption pour soumettre la Convention à leurs autorités nationales en vue de sa ratification, et la ratification elle-même demeure entièrement volontaire.
La Convention 193 s’applique-t-elle aux plateformes même dans les pays qui ne la ratifient pas ?
Pas directement comme droit contraignant, mais indirectement, oui. Une plateforme dont le siège se trouve dans un pays non ratifiant comme les États-Unis reste soumise aux obligations de la Convention pour tout chauffeur, coursier ou freelance qu’elle emploie dans un pays qui ratifie. Les tribunaux et ministères du Travail des pays non ratifiants peuvent aussi citer les normes de classification et de transparence algorithmique de la Convention pour interpréter le droit du travail national existant.
Sources et lectures complémentaires
- International Labour Conference ends with adoption of first Convention on decent work — International Labour Organization
- How will the new Convention n°193 promote decent work in the platform economy? — International Labour Organization
- ILO Adopts First Global Labor Standard for Platform Work: What US Companies Need to Know — National Law Review
- International Labour Conference 2026: What Does the New Convention on Decent Work in the Platform Economy Mean for Workers? — WIEGO
- ILO Adopts First Global Labor Standard for Platform Work: What U.S. Companies Need to Know — Ogletree Deakins














