L’histoire des paiements numériques en Algérie est celle d’un élan réel qui se heurte à des habitudes profondément ancrées. BaridiMob — le portefeuille mobile rattaché aux comptes CCP d’Algeria Poste — a terminé l’année 2024 avec environ 4,7 millions d’utilisateurs enregistrés, ce qui en fait de loin la plus grande plateforme de paiement numérique du pays. Le seul mois de décembre 2024 a enregistré 3,5 millions de virements de compte à compte pour un total de 46 milliards de dinars, ainsi que 5,5 millions d’opérations d’achats en ligne représentant 4 milliards de dinars supplémentaires. Sur l’ensemble du premier trimestre 2024, les transactions par paiement mobile ont bondi de 71 % en glissement annuel, atteignant 12,5 millions d’opérations d’une valeur de plus de 9,3 milliards DZD.
Ce ne sont pas des chiffres anecdotiques. Mais ils coexistent avec une économie obstinément dominée par le cash où, selon les estimations de la CNUCED, environ 90 % des commandes e-commerce en Algérie sont encore réglées en contre-remboursement. Comment expliquer l’écart entre la croissance affichée dans les gros titres et la réalité vécue sur le terrain ?
BaridiMob en chiffres
Algeria Poste a lancé BaridiMob comme application compagnon de la carte prépayée Edahabia et du compte courant CCP. Fin 2023, la plateforme comptait 3,4 millions d’utilisateurs — un nombre passé à 4,725 millions à la fin de 2024. Elle se classe régulièrement comme l’application financière la plus téléchargée sur Android en Algérie, avec plus de 5 millions de téléchargements sur le Play Store début 2025.
Les données de transactions de décembre 2024 révèlent une tendance significative : les achats en ligne surpassent les virements P2P en volume (5,5M contre 3,5M d’opérations), mais les virements P2P écrasent les achats en valeur totale (46 Mds DZD contre 4 Mds DZD). Les Algériens utilisent massivement BaridiMob pour transférer de l’argent entre particuliers — et non principalement pour acheter. Le cas d’usage du commerce mobile, là où réside la véritable transformation économique, reste embryonnaire.
Ce que les Algériens en font réellement
Les principaux cas d’usage de BaridiMob, par ordre approximatif de fréquence, sont : les virements P2P entre comptes CCP, les recharges de crédit mobile, le paiement de factures (Algérie Télécom, les sociétés de distribution d’eau SEAAL et ADE), et de manière croissante, les achats en ligne chez les commerçants acceptant Edahabia. L’augmentation des plafonds de transaction journaliers en juillet 2023, de 50 000 DZD à 200 000 DZD, a représenté un déblocage significatif pour les virements de montants plus élevés.
En juin 2025, Algeria Poste a lancé BaridPay — un système de paiement sans contact par QR code intégré à l’application BaridiMob, permettant de payer en magasin sans carte physique. Cela marque l’entrée de la plateforme dans le terrain le plus disputé : le paiement numérique en point de vente, où le cash dispose actuellement d’un avantage structurel écrasant.
Les paiements de services publics constituent un cas d’usage émergent, poussé par des directives descendantes. Les portails e-gouvernement algériens référencent de plus en plus BaridiMob comme moyen de paiement accepté, et cette demande captive fournit un socle solide pour l’activité de la plateforme.
L’écart entre inscription et utilisation
Le nombre d’utilisateurs enregistrés et le nombre d’utilisateurs actifs racontent des histoires très différentes. En janvier 2024, seuls 2,8 % de la population algérienne détenaient une carte de crédit et 22,9 % une carte de débit, selon le rapport State of Inclusive Instant Payment Systems in Africa 2024. Plus révélateur encore : seuls 8,2 % de la population ont effectué des achats via téléphone mobile ou internet en 2023, et à peine 4,7 % ont envoyé de l’argent par voie numérique.
Cela suggère que si BaridiMob compte des millions de téléchargements, une part substantielle des utilisateurs enregistrés ouvre l’application rarement ou uniquement pour des transactions ponctuelles. Le problème de « l’utilisateur occasionnel » est courant dans la fintech des marchés émergents : s’inscrire est facile, créer une habitude est difficile.
Obstacles liés à l’UX et à l’accessibilité
L’application BaridiMob s’est considérablement améliorée depuis ses premières versions, mais elle fait toujours face à des frictions d’utilisabilité qui découragent un usage régulier. L’inscription nécessite de lier un compte CCP existant — un processus qui reste partiellement hors ligne pour de nombreux utilisateurs. Les flux d’authentification et les messages d’erreur ont historiquement manqué de clarté. Le support client pour les transactions échouées est redirigé vers les bureaux de poste, créant une dépendance circulaire à l’infrastructure physique pour un produit numérique.
Le taux de pénétration des smartphones en Algérie affiche un élevé de 95 % pour les connexions mobiles, mais la possession de plusieurs SIM gonfle ce chiffre, et une part significative des appareils actifs sont des smartphones Android d’entrée de gamme sur lesquels les performances des applications se dégradent. La littératie numérique reste inégale, particulièrement parmi les tranches d’âge plus élevées et les populations rurales qui détiennent une part substantielle des comptes CCP du pays.
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Les défis de l’adoption rurale
Le réseau de comptes CCP d’Algérie a historiquement desservi les populations rurales et semi-urbaines — précisément celles que les bureaux de poste ont su atteindre là où les banques commerciales ne l’ont pas fait. Cela devrait constituer un avantage structurel pour BaridiMob. Dans la pratique, les lacunes de connectivité dans les wilayas rurales créent des zones mortes où l’application mobile est techniquement disponible mais pratiquement peu fiable.
Le modèle de réseau d’agents qui a assuré la pénétration rurale de M-Pesa au Kenya — où n’importe quelle épicerie de quartier pouvait servir de point de dépôt et de retrait — n’existe pas encore à grande échelle en Algérie. Le circuit de retrait de BaridiMob passe principalement par les bureaux de poste, qui fonctionnent sur des horaires fixes. Cela limite l’utilité de la plateforme pour les populations qu’elle est théoriquement la mieux placée pour servir.
La concurrence : cartes CIB, portefeuilles privés, cash
BaridiMob évolue dans un paysage de paiements fragmenté. La carte CIB (Carte Interbancaire), opérée par SATIM avec 16 banques participantes et Algeria Poste, constitue la principale alternative pour les titulaires de comptes bancaires. Début 2024, les cartes de crédit détenaient 47 % de parts de marché des moyens de paiement numériques, tandis que les cartes prépayées (la catégorie Edahabia) en détenaient 31 %.
Les acteurs fintech privés font lentement leur entrée, encouragés par le Règlement sur la banque numérique d’octobre 2024 (n° 24-64) qui a établi un cadre juridique pour les banques entièrement numériques. Point crucial : cette réglementation interdit aux succursales de banques étrangères d’obtenir des licences de banque numérique, signalant une volonté délibérée d’incuber des acteurs locaux plutôt que d’importer des solutions.
Le cash, cependant, reste le concurrent dominant. Le rapport State of Inclusive Instant Payment Systems Africa 2024 identifie les principaux obstacles à l’adoption comme étant du côté de la demande plutôt que de l’offre : le manque de besoin perçu, le manque de notoriété et la méconnaissance — et non le manque d’accès au produit.
L’impulsion gouvernementale : les mandats de paiement numérique
Le gouvernement a actionné des leviers réglementaires pour pousser l’adoption numérique. Depuis septembre 2020, toutes les transactions de paiement électronique en Algérie sont gratuites — éliminant le frein des frais qui avait bridé l’usage les années précédentes. Depuis décembre 2020, tous les commerçants sont légalement tenus d’installer une infrastructure de paiement sans espèces. La hausse de 71 % des transactions numériques au T1 2024, et l’augmentation de 57 % des volumes de paiement électronique sur le premier semestre 2024, suggèrent que ces mandats produisent un effet différé mais mesurable.
La progression de la valeur des transactions e-paiement au premier semestre 2024 (+57 %, selon Algeria Invest) indique que des transactions de montants plus élevés entrent dans le canal numérique — suggérant que les transferts interentreprises et liés aux salaires rattrapent l’usage P2P des particuliers.
Le chemin vers la généralisation
Le Maroc et l’Égypte illustrent deux voies différentes. La forte bancarisation du Maroc (60 %) a engendré la croissance des paiements numériques via des applications mobiles émises par les banques plutôt que par des portefeuilles portés par les opérateurs télécoms, avec 76 % des Marocains utilisant désormais une forme de paiement numérique. En Égypte, Vodafone Cash a réussi en combinant la puissance de distribution d’une marque télécom avec une interface USSD simple fonctionnant sur n’importe quel téléphone.
L’opportunité de l’Algérie est distincte. La base de comptes CCP offre à BaridiMob une population captive de dizaines de millions de personnes qui font déjà confiance à la poste pour leur argent. Ce dont la plateforme a besoin, ce n’est pas de davantage d’inscriptions — c’est de davantage d’occasions d’utilisation. Cela implique d’étendre l’acceptation commerçante (particulièrement dans le commerce informel), de simplifier l’expérience de dépôt via un véritable réseau d’agents, et de s’intégrer à davantage de flux de paiement gouvernementaux afin que les Algériens rencontrent BaridiMob comme le chemin de moindre résistance naturel, et non comme une nouveauté à essayer une fois.
Le lancement de BaridPay en juin 2025 est le développement le plus important dans cette direction. Si l’acceptation par QR code se déploie dans les épiceries de quartier, les stations de taxi et les marchés — les contextes où le cash n’a actuellement aucune véritable alternative — BaridiMob dispose d’un chemin crédible vers la pertinence quotidienne.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Assessment |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — toute entreprise acceptant des paiements de consommateurs algériens a besoin d’une stratégie BaridiMob |
| Horizon d’action | Immédiat — l’acceptation de BaridiMob est un prérequis pour le e-commerce et est de plus en plus attendue aux points de vente physiques |
| Parties prenantes clés | Opérateurs e-commerce, commerçants de détail, développeurs fintech, Algeria Poste, SATIM, Ministère de la Poste et des Télécommunications |
| Type de décision | Tactique — intégrer l’acceptation de BaridiMob dès maintenant ; suivre le déploiement QR de BaridPay pour la stratégie en magasin |
| Niveau de priorité | Élevé |
Sources et lectures complémentaires
- Rise of mobile payments in Algeria — Euronews
- Algeria Significant Surge in Mobile Payments Q1 2024 — Mobile Money Africa
- BaridiMob update and demand — El Watan
- Algeria eTrade Readiness Assessment — UNCTAD
- State of Inclusive Instant Payment Systems Africa 2024 — AfricaNenda
- Digital Payments Algeria Market Forecast — Statista
- E-payment transaction volumes up 57% — Algeria Invest
- Baridi Pay Mobile Payment Launch — DzairTube
- Algeria Digital Banking Regulation 2024 — Launch Base Africa
- Digital 2025: Algeria — DataReportal
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