L’Algérie compte 28 startups de technologie logistique qui se disputent le même corridor de livraison. Ce chiffre — répertorié par Tracxn en janvier 2026 — est extraordinaire pour un marché de la taille de l’Algérie, et il signale deux choses simultanément : l’opportunité de la logistique e-commerce est réelle et en croissance, et le marché se dirige vers un écrémage auquel la plupart de ces acteurs ne survivront pas.
Les enjeux sont élevés parce que la logistique n’est pas un problème périphérique dans le e-commerce algérien — c’est LE problème. On peut construire la marketplace la plus élégante, le catalogue produit le plus convaincant et l’application mobile la plus aboutie, mais si le colis n’arrive pas de manière fiable, le consommateur ne fait pas confiance. En Algérie, la question de la livraison est existentielle.
Le problème du dernier kilomètre en Algérie
Les défis structurels qui rendent la livraison du dernier kilomètre difficile en Algérie ne sont pas propres au pays, mais ils se cumulent de manière inhabituelle.
Le paiement à la livraison (COD) domine. Selon de multiples analyses sectorielles, 90 à 95 % de toutes les transactions e-commerce en Algérie sont réglées en espèces à la livraison. Ce seul fait redéfinit l’ensemble de l’économie unitaire de la livraison. Une livraison en COD exige du coursier qu’il collecte l’argent à la porte, en rende compte et le reverse au commerçant — ajoutant friction, trésorerie flottante et risque de fraude à chaque transaction. Plus grave encore, si le client est absent ou refuse le colis, le coursier repart avec l’article et sans paiement, générant une livraison à coût complet pour un chiffre d’affaires nul.
Le système d’adressage est informel. Les 58 wilayas algériennes disposent d’un système de code postal à cinq chiffres, mais il est appliqué de manière incohérente — en particulier dans les zones périurbaines et rurales où les noms de rues n’existent pas. Les livraisons se coordonnent par appel téléphonique, point GPS ou description de proximité (« près de la mosquée bleue, troisième maison après la station-service »). Cela ralentit considérablement les tournées de livraison et rend l’optimisation automatisée des itinéraires quasiment impossible à grande échelle.
Les taux de retour sont punitifs. Bien qu’aucune donnée officielle sur les taux de retour du e-commerce algérien n’ait été publiée, les témoignages convergents des opérateurs de plateformes et des fondateurs de startups logistiques situent les taux de retour ou de refus entre 20 et 40 % pour la mode et l’électronique. À ces taux, le coût effectif par unité livrée et conservée est deux à trois fois supérieur au tarif de livraison affiché.
Les lacunes d’infrastructure sont sévères. Les réseaux routiers et ferroviaires algériens sont insuffisants pour un acheminement efficace du fret. Le déficit en technologies de suivi signifie que les marchandises peuvent disparaître des radars en cours de route. Dans le Grand Sud saharien — Tamanrasset, Illizi, Adrar — même les acteurs logistiques établis refusent de desservir ces zones. Yalidine, largement citée comme l’entreprise de livraison la plus connue d’Algérie, exclut explicitement ces wilayas de sa couverture.
Le paysage des 28 startups
Le champ des startups logistiques algériennes peut être cartographié selon trois axes : le client servi (B2C consommateur final vs. B2B commerçant), la géographie ciblée (Alger-urbain vs. national) et le problème résolu (livraison du dernier kilomètre vs. optimisation du fret vs. gestion d’entrepôt).
La majorité se concentre dans le segment B2C urbain du dernier kilomètre — en concurrence directe sur les mêmes itinéraires de livraison algérois, vers la même clientèle, avec des modèles de service COD largement similaires. C’est là que la surabondance de l’offre est la plus aiguë et où la pression de consolidation est la plus forte. Les acteurs les plus différenciés se sont déployés latéralement : vers l’optimisation du fret B2B, l’entreposage en tant que service, la gestion logistique API-first ou l’expansion internationale.
Les acteurs majeurs : analyses approfondies
TemTem est le plus visible. Fondée en 2017 à Alger en tant que plateforme de VTC, TemTem a évolué pour devenir l’une des super apps les plus ambitieuses d’Algérie — couvrant l’épicerie, le shopping en ligne, les soins de santé à domicile, les réparations domestiques, le covoiturage et les services de paiement. La startup a levé 5,7 millions de dollars au total (1,7 M$ en amorçage, 4 M$ en Series A), opère dans 21 wilayas avec plus de 4 000 chauffeurs et plus de 200 000 clients, et a obtenu un partenariat stratégique avec Jumia Food pour gérer la logistique de livraison de restaurants à Alger et Oran. Le produit le plus distinctif de TemTem est son service Diaspora — permettant aux Algériens vivant à l’étranger d’acheter des biens et services pour leurs proches restés au pays, en réglant en devises étrangères tandis que la livraison s’effectue sur le territoire national. Cela cible un marché — les quelque 1,5 million d’Algériens de la diaspora en France uniquement — qu’aucune startup de logistique pure ne couvre.
Maystro Delivery est l’acteur autofinancé le plus impressionnant sur le plan opérationnel. Fondée en 2019 par Walid Laribi, Lagrid Abdelhalim et Hebbar Walid Choukri, Maystro a bâti une opération logistique servant plus de 2 000 clients professionnels à travers 16 entrepôts en Algérie et en Tunisie avec une équipe de 500 personnes — entièrement sans financement externe. Son modèle est B2B-first : les commerçants délèguent toute la logistique à Maystro, qui gère l’enlèvement, le stockage, la livraison et la collecte du COD de bout en bout. Ce modèle de libération de l’attention du commerçant séduit fortement le vendeur e-commerce qui veut se concentrer sur le produit et le marketing, pas sur la complexité opérationnelle. La présence régionale de Maystro en Tunisie offre une capacité logistique transfrontalière que les acteurs purement algériens ne peuvent égaler.
Yassir est le poids lourd financier du marché, même s’il ne s’agit pas d’un acteur logistique dédié. Fondée en 2017, Yassir a levé 180 millions de dollars entre sa Series A (30 M$) et sa Series B (150 M$), opère dans 6 pays et 45 villes, et compte plus de 8 millions d’utilisateurs. Son infrastructure logistique — construite pour la livraison de repas et de courses — lui confère un réseau de dernier kilomètre dense dans les villes algériennes. Yassir est le consolidateur le plus probable en cas d’écrémage du marché : il dispose du capital, de l’infrastructure et de la couverture géographique pour acquérir ou absorber les petits acteurs de la livraison, et il a déjà démontré sa volonté de s’étendre dans la fintech, ce qui suggère un appétit pour les verticales complémentaires.
Opticharge a creusé la niche la plus distinctive : l’optimisation du fret B2B. Son insight fondateur est que 40 % des camions de transport en Algérie roulent à vide sur les trajets retour — une capacité gaspillée qui représente une inefficacité économique massive. La plateforme numérique d’Opticharge met en relation les expéditeurs (fabricants agroalimentaires, distributeurs) avec les transporteurs capables d’utiliser ces créneaux de retour, réduisant de moitié le coût du fret pour les participants. Avec plus de 220 entreprises partenaires et une flotte de plus de 1 800 camions, Opticharge a construit une traction B2B substantielle. Son évolution d’un simple marché de fret en 2019 vers une solution de gestion logistique à 360 degrés en quatre ans démontre le type d’itération produit qui survit à la consolidation.
Colivraison a misé sur la différenciation API-first. Sa plateforme logistique s’intègre directement aux sites e-commerce via API, fournit un centre d’appels centralisé pour la coordination des livraisons, inclut un système de gestion d’entrepôt (WMS) et offre un suivi de bout en bout pour les commerçants comme pour les clients finaux. Cette sophistication technique cible le segment croissant des vendeurs en ligne qui ont dépassé le stade de la gestion des commandes par WhatsApp mais ne sont pas encore assez grands pour construire leur propre logistique interne.
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La réalité de l’économie unitaire
Le défi fondamental de l’économie unitaire dans la livraison du dernier kilomètre en Algérie est le multiplicateur COD. Une livraison standard à Alger coûte à un prestataire logistique environ 300 à 500 DZD (2,20 à 3,70 $) à exécuter. Avec des taux de COD supérieurs à 90 %, chaque livraison implique une collecte d’espèces, une gestion de trésorerie flottante et des coûts de rapprochement comptable en plus du déplacement physique. Les livraisons retour — qui peuvent atteindre 20 à 40 % — coûtent presque autant que les livraisons aller tout en ne générant aucun revenu. Le coût effectif par livraison réussie est donc significativement supérieur au tarif affiché.
La plupart des plateformes facturent les livraisons dans une fourchette de 400 à 700 DZD pour un service urbain standard. À ces tarifs, la marge par livraison est mince avant même les retours — et les retours la détruisent. Les plateformes capables de réduire les taux de retour (grâce à de meilleures descriptions produit, des confirmations téléphoniques avant expédition ou des options click-and-collect) ont une économie structurellement meilleure que celles qui se contentent de courir après le volume.
La thèse de consolidation
L’histoire du développement des marchés logistiques dans des marchés comparables — Égypte, Maroc, Nigeria — suggère que l’équilibre durable se situe à 2-4 acteurs majeurs : un ou deux généralistes nationaux avec une couverture complète, et un ou deux spécialistes (chaîne du froid, fret B2B, couverture rurale). L’Algérie n’est pas à l’équilibre avec 28 acteurs.
Le déclencheur de la consolidation viendra probablement de l’une de ces trois directions : un resserrement des marchés de capitaux qui coupe le financement des acteurs marginaux, une acquisition par un acteur majeur (Yassir, une entreprise logistique internationale) ou une évolution réglementaire (formalisation du système d’adressage, licence de collecte COD) créant des coûts de conformité que seuls les acteurs bien capitalisés peuvent absorber.
Ce qui devient de plus en plus clair, c’est que l’étendue géographique — une couverture réelle de 48 ou 58 wilayas — constitue le principal avantage défensif. L’acteur capable de livrer de manière fiable à Sétif, Béchar et Annaba, et pas seulement à Alger, remportera les relations commerciales qui comptent le plus.
Le vide de la livraison rurale
Le problème de la livraison rurale est à la fois l’opportunité logistique la plus sous-exploitée d’Algérie et son défi technique le plus ardu. La lecture la plus optimiste est qu’Algérie Poste — le service postal national — assure une couverture universelle sur les 58 wilayas, et que les startups logistiques à base technologique pourraient s’associer à ou s’intégrer sur son infrastructure de dernier kilomètre pour atteindre des clients qu’aucune startup privée ne dessert actuellement de manière rentable. Le secteur de la logistique e-commerce au Maroc a poursuivi exactement ce modèle à travers des partenariats entre startups et Maroc Poste.
Aucune startup logistique algérienne n’a encore construit un modèle convaincant de livraison rurale. Celle qui y parviendra — même avec des marges plus faibles — détiendra un marché captif sans concurrents et un pouvoir de fixation des prix de premier entrant.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Assessment |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — la logistique est la contrainte principale de la croissance du e-commerce en Algérie ; le marché ne peut pas se développer sans résoudre la livraison du dernier kilomètre |
| Horizon d’action | Immédiat pour les vendeurs e-commerce choisissant des partenaires logistiques ; 6 à 12 mois pour les investisseurs pariant sur la consolidation |
| Parties prenantes clés | Opérateurs de plateformes e-commerce, fondateurs de startups logistiques, ASF et investisseurs en capital-risque, ministère de l’Économie numérique, Algérie Poste |
| Type de décision | Stratégique (investisseurs, opérateurs de plateformes) / Tactique (vendeurs e-commerce individuels choisissant des partenaires) |
| Niveau de priorité | Élevé |
Sources et lectures complémentaires
- Top Logistics Tech Startups in Algeria — Tracxn
- Algerian Ride-Hailing Startup TemTem Raises $4M Series A — MENAbytes
- Walid Laribi Streamlines E-commerce Logistics with Maystro Delivery — We Are Tech Africa
- Algeria’s Yassir Picks Up $30M to Build a Super App — TechCrunch
- Algerian Super App Yassir Raises $150M Series B — Fintech News Africa
- Opticharge: La Startup qui Révolutionne le Transport — Algerie360
- Colivraison Company Profile — F6S
- E-commerce Boom in Algeria — Trends in Africa
- Logistics for All: A Major Territorial Challenge — Logist Africa
- The Best E-commerce Delivery Companies in Algeria — Kiostore
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