Une génération en ligne sans mode d’emploi
Le profil démographique de l’Algérie façonne son paysage de risques numériques. Avec un âge médian d’environ 29 ans et près de la moitié de la population de moins de 30 ans, l’Algérie possède l’une des populations les plus jeunes du bassin méditerranéen. Cette démographie est aussi la plus active numériquement : le pays comptait 54,8 millions de connexions mobiles début 2025 — plus de lignes que d’habitants — dont 91,4 % capables de haut débit. Les identités sur les réseaux sociaux parmi les Algériens de 18 ans et plus atteignaient 25,6 millions, soit 83,5 % de la population adulte. Des plateformes comme TikTok (21,1 millions d’utilisateurs algériens de 18 ans et plus), Facebook (25,6 millions d’utilisateurs), Instagram (12,0 millions d’utilisateurs) et Snapchat sont les canaux principaux d’interaction sociale, de divertissement, de consommation d’information et, de plus en plus, de commerce.
Pourtant cette génération est entrée dans le monde numérique sans préparation formelle. La littératie numérique — la capacité d’évaluer de manière critique l’information en ligne, de comprendre les paramètres de confidentialité, de reconnaître la manipulation et de gérer son empreinte numérique — n’est pas une composante substantive du programme d’éducation nationale algérien. Le Ministère de l’Éducation Nationale a introduit des cours basiques de TIC (Technologies de l’Information et de la Communication) au collège et au lycée, mais ceux-ci se concentrent sur l’utilisation de l’ordinateur (traitement de texte, tableurs, utilisation basique d’internet) plutôt que sur la citoyenneté numérique, la protection des données ou la sécurité en ligne. Les recherches sur l’enseignement supérieur algérien confirment que les étudiants éprouvent encore des faiblesses significatives en dextérité numérique, même dans le contexte de l’expansion de l’éducation en ligne. L’hypothèse semble être que les natifs du numérique comprennent intuitivement les risques numériques. Ce n’est pas le cas.
Le résultat est une génération techniquement compétente dans l’utilisation des applications mais fonctionnellement illettrée quant aux conséquences de son comportement numérique. Les adolescents algériens partagent couramment leurs numéros de téléphone dans les bios publiques d’Instagram, publient des photos géolocalisées de leurs écoles et domiciles, utilisent le même mot de passe sur toutes les plateformes et acceptent les demandes d’amis de comptes inconnus sans hésitation. Chacun de ces comportements crée des points de données exploitables que les publicitaires, les escrocs et les prédateurs collectent systématiquement.
Exposition des données : ce que la jeunesse algérienne partage et qui le collecte
Le problème d’exposition des données parmi la jeunesse algérienne opère à deux niveaux : le partage volontaire et la collecte invisible. Le partage volontaire est visible — profils TikTok listant ville, école et âge ; stories Instagram géolocalisant des lieux précis ; profils Facebook affichant numéros de téléphone, statut relationnel et connexions familiales. Avec un taux de pénétration internet de 76,9 % à travers les 47,4 millions d’habitants de l’Algérie, le volume de données personnelles volontairement partagées par les jeunes utilisateurs est énorme et croissant.
La collecte invisible est le problème plus profond. Les applications que la jeunesse algérienne utilise le plus intensivement — TikTok (propriété de ByteDance), Instagram et Facebook (Meta), Snapchat et diverses applications de jeux gratuits — collectent des données comportementales extensives : patterns de navigation, historique de localisation, listes de contacts, identifiants d’appareils, patterns de frappe et dans certains cas, contenus du presse-papiers. Les pratiques de collecte de données de TikTok ont été scrutées mondialement, la Commission irlandaise de protection des données ayant infligé à TikTok une amende de 345 millions d’euros (environ 367 millions de dollars) en septembre 2023 pour violations du RGPD liées au traitement des données d’enfants, incluant la mise par défaut des comptes d’adolescents en mode public. Meta a accepté un règlement record de 5 milliards de dollars avec la FTC en 2019 pour avoir trompé les utilisateurs sur leur capacité à contrôler la confidentialité de leurs informations personnelles, suite au scandale Cambridge Analytica qui a affecté 87 millions d’utilisateurs.
Les utilisateurs algériens n’ont pas de protection réglementaire équivalente. Bien que la Loi 18-07 (2018) classe les données des mineurs comme nécessitant le consentement parental ou du tuteur légal pour le traitement, l’application est effectivement inexistante. Aucune action réglementaire algérienne n’a été prise contre une plateforme de médias sociaux pour des pratiques de collecte de données ciblant des utilisateurs algériens de tout âge. L’Algérie a pris des mesures pour moderniser son cadre — la Loi 11-25, adoptée par le Parlement en juillet 2025, a introduit des exigences pour les Délégués à la Protection des Données et les Analyses d’Impact relatives à la Protection des Données, tout en élargissant les pouvoirs de supervision de l’ANPDP. Cependant, aucune directive de protection des données spécifique aux jeunes n’a été émise. Les plateformes internationales traitent les données des utilisateurs algériens sous leurs politiques de confidentialité globales, rédigées pour se conformer aux réglementations de l’UE (RGPD) et des États-Unis (COPPA) — mais l’application de ces protections pour les utilisateurs algériens est, au mieux, incidente.
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Les risques humains : cyberharcèlement, sextorsion et radicalisation
Au-delà de la confidentialité des données, la jeunesse algérienne fait face à des menaces spécifiques de sécurité en ligne qui croisent le contexte culturel et social. Le cyberharcèlement est répandu mais sous-déclaré. Bien que l’Algérie ne dispose pas de législation autonome sur le cyberharcèlement, le Code Pénal algérien inclut des dispositions traitant du cyberharcèlement et de la diffamation par utilisation d’internet, et la Loi de décembre 2024 sur l’Activité Audiovisuelle interdit les contenus en ligne promouvant la violence, la discrimination ou les fausses informations. Malgré ces instruments juridiques, l’application reste limitée et les victimes — particulièrement les filles — font face à une stigmatisation sociale qui décourage le signalement. UNICEF Algérie travaille sur la protection de l’enfance incluant la formation de la police aux enquêtes sur la cybercriminalité, mais les mécanismes de réponse institutionnelle restent sous-développés. En mai 2024, l’Algérie a adopté la Politique de l’Union Africaine sur la Sécurité et l’Autonomisation des Enfants en Ligne, un cadre pour protéger les enfants en ligne tout en promouvant la littératie numérique, bien que la mise en œuvre en soit encore aux premiers stades.
La sextorsion — l’utilisation d’images intimes ou de conversations pour faire chanter les victimes — est un risque particulièrement aigu pour la jeunesse algérienne. Les normes culturelles autour de l’honneur et de la réputation rendent la sextorsion dévastatrice de manières qui s’étendent au-delà de l’individu vers la famille et les conséquences communautaires. Les services de sécurité algériens ont poursuivi des cas de sextorsion, et l’Opération Contender 3.0 d’Interpol (2025) a arrêté plus de 250 suspects dans 14 nations africaines pour sextorsion et arnaques sentimentales, soulignant la nature transnationale de ces menaces. Le volume de cas atteignant les canaux formels en Algérie représente probablement une fraction des incidents réels. Les jeunes hommes et femmes sont ciblés à travers de faux profils de médias sociaux qui construisent la confiance avant de solliciter du contenu compromettant, qui est ensuite utilisé pour l’extorsion financière ou une manipulation plus poussée.
La radicalisation en ligne, bien que non unique à l’Algérie, exploite les mêmes lacunes de littératie numérique. Les jeunes utilisateurs qui ne peuvent pas distinguer entre l’information légitime et la propagande, qui ne comprennent pas comment les systèmes de recommandation algorithmiques créent des chambres d’écho, et qui manquent de compétences d’évaluation critique des médias sont plus vulnérables aux contenus extrémistes. L’expérience de l’Algérie avec le terrorisme pendant les années 1990 fournit une conscience institutionnelle des risques de radicalisation, mais la dimension en ligne nécessite des approches de détection et de prévention différentes de la surveillance physique. L’éducation à la citoyenneté numérique qui enseigne l’évaluation critique du contenu en ligne sert à la fois la protection de la vie privée et les objectifs de contre-radicalisation.
Former des citoyens numériques : éducation, régulation et engagement parental
L’intervention la plus impactante est l’intégration de l’éducation à la citoyenneté numérique dans le programme scolaire algérien dès le collège. Ce n’est pas de l’informatique — c’est de la littératie pratique. Les élèves devraient apprendre à : auditer leurs propres paramètres de confidentialité sur les réseaux sociaux, comprendre quelles données les applications collectent à leur sujet, reconnaître les tentatives de phishing et d’ingénierie sociale, gérer les mots de passe de manière sécurisée (en utilisant des gestionnaires de mots de passe), évaluer la crédibilité des sources d’information en ligne, et comprendre la nature permanente du contenu numérique. L’Estonie a rendu la littératie numérique obligatoire à tous les niveaux scolaires en 2014 via son programme ProgeTiger, qui s’est depuis étendu pour inclure des modules axés sur l’IA. La Finlande intègre la littératie médiatique et numérique comme compétence transversale dans l’ensemble de son programme national, reconnue internationalement comme un modèle de référence.
Le Ministère de l’Éducation Nationale algérien peut adapter des cadres internationaux existants plutôt que de construire à partir de zéro. Le Curriculum d’Éducation aux Médias et à l’Information de l’UNESCO fournit un cadre de compétences complet disponible en neuf langues, conçu spécifiquement pour l’intégration dans les systèmes formels de formation des enseignants. Le cadre DigComp 2.2 de l’UE cartographie 21 compétences numériques à travers cinq domaines — incluant la sécurité et l’évaluation critique de l’information — avec plus de 250 exemples pratiques. La norme IEEE 3527.1 du DQ (Digital Intelligence) Institute, la première norme mondiale de littératie numérique approuvée en 2020, fournit une taxonomie structurée qui agrège plus de 25 cadres antérieurs. La formation des enseignants est le goulot d’étranglement — les éducateurs qui sont eux-mêmes des immigrants numériques ont besoin de développement professionnel pour enseigner ces compétences de manière crédible. Le partenariat avec les départements d’informatique et de communication des universités algériennes, et avec les organisations de la société civile déjà actives dans la sensibilisation numérique, peut accélérer ce processus.
Pour les parents, le défi est générationnel. De nombreux parents algériens sont moins fluents numériquement que leurs enfants et peinent à comprendre, et encore moins à gérer, les activités en ligne de leurs enfants. Les outils de contrôle parental (intégrés dans iOS et Android) offrent des mesures techniques, mais l’approche la plus efficace est la conversation éclairée. Des campagnes de sensibilisation publique — à travers la télévision, les réseaux sociaux et les programmes des mosquées — devraient équiper les parents de connaissances spécifiques : quelles applications leurs enfants utilisent, quelles données ces applications collectent, quels paramètres de confidentialité existent, et quels signes d’alerte indiquent qu’un enfant pourrait être victime de harcèlement ou d’exploitation en ligne. Les initiatives gouvernementales récentes sont encourageantes : en septembre 2025, le Ministère de la Jeunesse et le Ministère de la Poste et des Télécommunications ont signé un accord-cadre liant l’autonomisation des jeunes à la transformation numérique, tandis qu’Algérie Télécom s’est associé à la Direction de la Jeunesse de Sétif pour offrir des formations gratuites en IA, cybersécurité et cloud computing. La Stratégie Nationale de Cybersécurité de l’Algérie pour 2025-2029, établie par décret présidentiel en décembre 2025, fournit un cadre politique qui devrait explicitement intégrer la sécurité numérique des jeunes comme priorité, pas comme une considération secondaire.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — la population jeune et hyper-connectée de l’Algérie fait face à des risques de confidentialité et de sécurité que l’éducation et la régulation ne traitent pas |
| Calendrier d’action | Immédiat pour les campagnes de sensibilisation ; 12-24 mois pour la réforme des programmes |
| Parties prenantes clés | Ministère de l’Éducation Nationale, ANPDP, UNICEF Algérie, société civile, parents, plateformes de réseaux sociaux |
| Type de décision | Éducatif |
| Niveau de priorité | Critique |
En bref : La jeunesse algérienne est la démographie la plus connectée et la moins protégée. L’éducation à la citoyenneté numérique dans les écoles, l’application de la loi de protection des données pour les mineurs, et des conseils parentaux adaptés culturellement sont trois interventions réalisables qui traitent la cause profonde : non pas la technologie, mais l’absence de préparation à celle-ci.
Sources et lectures complémentaires
- DataReportal Digital 2025: Algeria — Social media and mobile statistics
- Irish DPC — EUR 345 million fine of TikTok for children’s data violations (2023)
- FTC — $5 billion Facebook privacy settlement (2019)
- DPA Digital Digest: Algeria 2025 Edition — Law 11-25 and cybersecurity strategy
- CMS Expert Guide — Algeria Data Protection and Cybersecurity Laws
- UNICEF Algeria — Child Protection Programme
- UNESCO Media and Information Literacy Curriculum
- EU DigComp 2.2 Digital Competence Framework
- DQ Institute — IEEE 3527.1 Digital Intelligence Standard
- Estonia Digital Literacy — ProgeTiger and media literacy policy
- Finland Media Literacy Education — National curriculum model
- Algeria Telecom and Setif Youth Directorate Digital Skills Partnership
- Interpol — Operation Contender 3.0: Pan-African cybercrime arrests (2025)
- Worldometer — Algeria Demographics 2026
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