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Marchés publics informatiques en Algérie : comment fonctionnent les appels d’offres technologiques et pourquoi ils échouent souvent

février 26, 2026

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L’ampleur des dépenses informatiques de l’État

Le gouvernement algérien est, de très loin, le plus gros acheteur de technologies de l’information du pays. À travers 69 wilayas, des dizaines de ministères, des centaines d’entreprises publiques et des acteurs majeurs comme Sonatrach, Sonelgaz et Algérie Télécom, les entités étatiques sont la force dominante dans l’achat de matériel, logiciel, services et infrastructures informatiques. Entre 2010 et 2019, l’Algérie a investi plus de 3,7 milliards de dollars dans les seules infrastructures TIC, tandis que les importations d’équipements TIC entre 2015 et 2019 ont totalisé 22 milliards de dollars. La stratégie gouvernementale « Algérie Numérique 2030 », supervisée par le Haut-Commissariat à la Numérisation, a programmé plus de 500 projets de transformation numérique pour 2025-2026 — renforçant cette trajectoire. Chaque ministère a des objectifs de numérisation. Chaque wilaya a besoin d’infrastructures réseau. Chaque hôpital public a besoin de systèmes de gestion des patients. L’appétit informatique de l’État est énorme et croissant.

Ces dépenses représentent à la fois une opportunité et un goulot d’étranglement pour le secteur tech algérien. Les marchés publics seuls représentent environ 20 % du PIB, selon la revue 2019 de l’OCDE sur le système de passation des marchés publics en Algérie — un chiffre nettement supérieur à la moyenne de 12 % des pays de l’OCDE. Pour les entreprises IT algériennes — intégrateurs, développeurs de logiciels, distributeurs de matériel et cabinets de conseil — les contrats gouvernementaux font souvent la différence entre survie et croissance. Un seul contrat ministériel peut faire vivre une entreprise IT de taille moyenne pendant deux à trois ans. Pourtant, accéder à ces contrats est notoirement difficile, et le processus d’achat lui-même est largement critiqué comme opaque, lent et structurellement biaisé.

Les enjeux sont élevés. Les décisions d’achat informatique du gouvernement façonnent l’infrastructure numérique de l’Algérie pour des décennies. Un système de gestion intégrée (ERP) mal choisi pour un ministère crée une dépendance de 15 ans. Une architecture réseau mal conçue pour une wilaya ne peut pas être facilement reconstruite. Ce ne sont pas de simples décisions d’achat — ce sont des choix technologiques stratégiques aux conséquences à long terme pour l’efficacité gouvernementale et la souveraineté numérique.

Comment fonctionne le processus d’achat sous le Décret 15-247

Le cadre des marchés publics en Algérie est régi par le Décret Présidentiel n° 15-247 du 16 septembre 2015 (Code des Marchés Publics), entré en vigueur le 20 décembre 2015, qui a remplacé le précédent Code des Marchés Publics de 2010. Le décret a été approuvé par le Conseil des Ministres le 22 juillet 2015 et publié au Journal Officiel daté du 20 septembre 2015. Des décrets exécutifs ultérieurs ont complété le cadre — notamment le Décret Exécutif n° 21-219 du 20 mai 2021, qui a établi des clauses administratives générales standardisées pour les marchés de travaux publics — mais le Décret 15-247 demeure l’instrument réglementaire central.

Le processus suit une séquence structurée. D’abord, l’autorité contractante (le ministère, la wilaya ou l’entreprise publique) définit ses besoins à travers un cahier des charges. Pour les marchés informatiques, ce document décrit le matériel, les logiciels, les services, les spécifications techniques et les critères d’évaluation requis. Les contrats inférieurs à 12 millions DZD pour les travaux et fournitures, ou 6 millions DZD pour les études et services, ne nécessitent pas de procédure formelle — mais la plupart des achats informatiques significatifs dépassent ces seuils.

L’appel d’offres est ensuite publié au BOMOP (Bulletin Officiel des Marchés de l’Opérateur Public), le bulletin officiel des marchés publics algériens en activité depuis 1984, ainsi que dans au moins deux journaux nationaux. Les entreprises disposent d’un délai défini pour préparer et soumettre leurs offres. Les offres sont évaluées par une commission d’ouverture des plis et d’évaluation des offres en deux phases : d’abord, la conformité technique et la notation ; ensuite, l’évaluation financière. L’offre techniquement conforme au prix évalué le plus bas l’emporte généralement, bien que la pondération entre scores technique et financier varie selon le marché.

La marge de préférence locale est un élément significatif. L’article 83 du Code des Marchés Publics accorde une marge de préférence de 25 % aux produits d’origine algérienne et aux entreprises constituées sous le droit algérien dont le capital est détenu majoritairement par des résidents nationaux. En pratique, la marge fonctionne en augmentant le prix des offres des soumissionnaires étrangers de 25 % à des fins de comparaison — ce qui signifie qu’un soumissionnaire local offrant un produit à 125 DZD est en concurrence égale avec un soumissionnaire étranger à 100 DZD. Cette marge a été augmentée de 15 % (avant 2010) à 25 % et a été maintenue depuis. Elle exclut effectivement les entreprises étrangères soumissionnant de manière indépendante sur de nombreux contrats, mais elle crée aussi des incitations pour des partenariats de façade où des entreprises étrangères établissent des partenariats algériens minimaux uniquement pour revendiquer la préférence.

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Là où le système dysfonctionne

Les problèmes des marchés publics informatiques en Algérie sont structurels, pas accidentels. Premièrement, le problème des spécifications. De nombreux cahiers des charges sont rédigés avec le produit d’un fournisseur spécifique en tête. Quand un appel d’offres spécifie des numéros de modèle exacts, des versions logicielles particulières ou des fonctionnalités que seul un fournisseur propose, la concurrence est illusoire. Les entreprises tech appellent cela des « appels d’offres orientés » — et ils sont courants. Parfois l’orientation est délibérée (un fournisseur favori a aidé à rédiger les spécifications). Parfois elle reflète des exigences techniques réelles que seul un produit satisfait. Distinguer entre les deux est quasi impossible de l’extérieur.

Deuxièmement, les délais d’évaluation. Bien que le code des marchés publics établisse des étapes procédurales claires, les marchés informatiques majeurs prennent régulièrement 12 à 24 mois de la publication à l’attribution du contrat. Les commissions d’évaluation se réunissent peu fréquemment. Les approbations administratives cascadent à travers plusieurs niveaux. Les exigences de visa des contrôleurs financiers ajoutent des semaines. Au moment où un contrat est attribué, le paysage technologique peut avoir changé — le matériel spécifié peut être arrêté, la version logicielle peut être obsolète, ou les prix peuvent avoir significativement évolué. Pour une industrie où les cycles de produit se mesurent en mois, un système d’achat qui fonctionne en années crée un décalage fondamental.

Troisièmement, le déficit de transparence. Bien que le BOMOP publie les avis d’appels d’offres et soit tenu de publier les avis d’attribution, le système ne rend pas systématiquement accessibles les rapports d’évaluation ni les montants détaillés des contrats. Les entreprises qui perdent des appels d’offres reçoivent souvent une explication minimale — une brève notification indiquant qu’elles n’ont « pas été retenues » sans retour détaillé sur la notation. L’ARMP (Autorité de Régulation des Marchés Publics), l’organe de supervision des marchés publics en Algérie, assure la supervision réglementaire et la résolution des litiges, mais les évaluations indépendantes — y compris le profil de risque pays de GAN Integrity — évaluent le secteur des marchés publics algériens comme présentant un risque élevé de corruption, notant que le favoritisme est perçu comme répandu parmi les responsables des achats. Le résultat est un système où les entreprises investissent des ressources significatives dans la préparation des offres avec une visibilité limitée sur la manière dont les décisions sont réellement prises.

Les réformes qui feraient la différence

Une réforme significative ne nécessite pas de remplacer l’ensemble du cadre des marchés publics. Des améliorations ciblées pourraient considérablement améliorer les résultats. Premièrement, la publication obligatoire des décisions d’attribution incluant les scores techniques et financiers, le montant de l’offre gagnante et le raisonnement de la commission d’évaluation. Le KONEPS (Korea ON-line E-Procurement System) de la Corée du Sud, lancé en 2002, gère l’ensemble du cycle des marchés publics de manière électronique — de la soumission à la signature du contrat et au paiement. Sa mise en œuvre a augmenté le score d’intégrité du Service des Marchés Publics de 27,2 % en trois ans. Ce niveau de transparence est réalisable et transformateur. L’Algérie a lancé une plateforme de dématérialisation des marchés publics en 2018, mais elle reste bien moins complète que ce que KONEPS démontre être possible.

Deuxièmement, l’Algérie devrait établir des unités spécialisées d’achat informatique au sein des principales autorités contractantes. Actuellement, la commission d’évaluation comprend généralement des administrateurs généralistes et des contrôleurs financiers qui peuvent manquer de l’expertise technique nécessaire pour évaluer des propositions IT complexes. Une équipe dédiée aux achats numériques — composée d’ingénieurs et de spécialistes IT — produirait de meilleures spécifications, des évaluations plus éclairées et moins d’appels d’offres « orientés ».

Troisièmement, le mécanisme d’accord-cadre, déjà autorisé par le code des marchés publics mais rarement utilisé pour l’informatique, devrait être élargi. Les accords-cadres permettent au gouvernement de pré-qualifier des fournisseurs pour des catégories spécifiques (services cloud, équipements réseau, cybersécurité) puis de passer des commandes sans répéter l’intégralité du cycle d’achat à chaque fois. Cela réduit les délais de plusieurs mois à quelques semaines pour les achats IT courants tout en maintenant des prix compétitifs grâce à des renouvellements de compétition périodiques.

Quatrièmement, la marge de préférence locale de 25 % devrait être restructurée pour encourager une véritable création de valeur locale plutôt que la simple immatriculation d’une entreprise algérienne. Des points pourraient être attribués pour le contenu de fabrication locale, le personnel d’ingénierie algérien, les engagements de transfert de technologie et l’infrastructure de support après-vente en Algérie. Le cadre industriel de défense récent du Maroc offre un modèle pertinent : son mécanisme de compensation industrielle, introduit par le décret des marchés publics, exige des entreprises signant des contrats avec l’Administration de la Défense Nationale d’investir localement et de transférer la technologie. Le Maroc a déjà lancé des zones d’accélération industrielle dédiées à la défense et attiré 260 millions de dollars d’investissement grâce à cette approche. Adapter des principes similaires aux marchés publics informatiques — en liant les marges de préférence locale à une contribution économique mesurable — serait bien plus efficace que le système actuel.

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🧭 Radar de Décision

Dimension Évaluation
Pertinence pour l’Algérie Élevée — les marchés publics informatiques façonnent l’ensemble de l’infrastructure numérique nationale et l’écosystème de l’industrie tech
Calendrier d’action 12-24 mois pour les amendements réglementaires ; 3-5 ans pour un changement culturel dans les pratiques d’achat
Parties prenantes clés ARMP, Ministère des Finances, Ministère de l’Économie de la Connaissance/Startups/Micro-entreprises, Haut-Commissariat à la Numérisation, autorités contractantes, associations de l’industrie IT algérienne
Type de décision Stratégique — réforme réglementaire (amendements au Décret 15-247) et modernisation administrative
Niveau de priorité Critique

En bref : Le processus d’achat informatique gouvernemental en Algérie souffre d’opacité, de spécifications orientées et de délais excessifs. La marge de préférence locale de 25 % aide les entreprises algériennes mais ne garantit pas une véritable création de valeur locale. Les réformes devraient se concentrer sur la transparence (publication des décisions d’attribution), la spécialisation (équipes dédiées aux achats IT) et l’efficience (accords-cadres pour les achats courants).

Sources et lectures complémentaires

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