Le mur que chaque initiative numérique rencontre
Chaque initiative numérique ambitieuse en Algérie finit par se heurter au même obstacle. Une plateforme e-commerce se lance avec des prix compétitifs, pour découvrir que 95 % des commandes sont payées en espèces à la livraison. Un programme gouvernemental de numérisation déploie des services électroniques, mais les citoyens font toujours la queue aux bureaux de poste parce qu’ils n’ont aucun moyen de payer en ligne. Une startup construit un produit par abonnement, puis réalise que son public cible ne dispose d’aucun mécanisme de paiement numérique récurrent.
Le dénominateur commun n’est ni la technologie ni la connectivité. C’est le fait qu’environ 65 % des adultes algériens ne possèdent pas de compte de transaction de base auprès d’une banque, d’un opérateur de mobile money ou d’une institution financière similaire, selon la base de données Global Findex 2024 de la Banque mondiale. Il ne s’agit pas d’une curiosité pour économistes du développement. C’est la contrainte la plus importante pesant sur la capacité de l’Algérie à bâtir une économie numérique fonctionnelle.
Anatomie de l’exclusion financière
Les données du Global Findex 2024 montrent qu’environ 35 % de la population adulte algérienne détient un compte financier. Cela place l’Algérie bien en dessous de la moyenne mondiale de 79 % et en dessous de la moyenne régionale du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) de 53 %.
La comparaison avec les pays de la région est instructive :
| Pays | Détention de compte (% adultes) | Source/Année |
|---|---|---|
| EAU | 94 % | YouGov/Daleel 2024 |
| Maroc | 58 % | Bank Al-Maghrib 2024 |
| Tunisie | 38 % | Global Findex 2024 |
| Algérie | 35 % | Global Findex 2024 |
L’Égypte, autrefois comparable à l’Algérie, a atteint un taux d’inclusion financière de 74,8 % fin 2024, grâce à des mandats gouvernementaux imposant le paiement électronique des salaires et à la croissance rapide de fintechs comme Fawry et MNT-Halan. L’Algérie n’a pas suivi le rythme.
La dimension de genre
L’écart entre les sexes en matière d’exclusion financière est sévère. Les données Statista basées sur les enquêtes Findex montrent qu’environ 29 % des femmes algériennes détiennent un compte financier, contre 56 % des hommes, soit un écart d’environ 27 points de pourcentage. C’est l’un des écarts de genre les plus larges dans la région MENA, qui présente elle-même l’écart régional le plus élevé au monde en matière d’inclusion financière.
Avec un taux de participation féminine au marché du travail de seulement 14 % en 2024, l’un des plus bas au monde, l’exclusion financière renforce les barrières existantes. Les femmes sans compte sont plus dépendantes des membres masculins de leur famille pour les transactions, ont une capacité limitée d’épargner de manière indépendante et font face à des obstacles plus importants pour accéder au crédit destiné aux petites activités commerciales.
Pourquoi le cash reste roi
L’exclusion financière de l’Algérie est le produit de plusieurs facteurs structurels qui se renforcent mutuellement.
L’économie informelle
Le secteur informel algérien représente entre 28 et 33 % du PIB selon les méthodologies. La Déclaration sur le climat d’investissement 2025 du Département d’État américain estime qu’entre un tiers et la moitié de la masse monétaire circule dans l’économie informelle. En 2023, la circulation d’espèces hors du système bancaire a atteint environ 8 300 milliards de DZD, soit environ 59,5 milliards de dollars.
Pour les acteurs de l’économie informelle, le cash est un avantage, pas une limitation. Il ne laisse aucune trace numérique, ne crée aucune obligation fiscale et ne nécessite aucune relation bancaire. Plusieurs programmes d’amnistie gouvernementaux n’ont produit que des résultats limités dans la formalisation de ce système parallèle.
Un système bancaire non conçu pour le retail
Le secteur bancaire algérien est dominé par six banques publiques qui contrôlent environ 90 % du marché commercial et détiennent 83,4 % des actifs du secteur. Ces institutions ont été historiquement conçues pour servir les grandes entreprises et le secteur des hydrocarbures. La banque de détail pour les particuliers était secondaire.
L’ouverture d’un compte bancaire nécessite toujours des visites en personne et une documentation abondante, un processus pouvant prendre plusieurs jours. Le crédit à la consommation a été gelé entièrement de 2009 jusqu’au début 2016, et même après la libéralisation, les produits de prêt restent conservateurs et difficiles d’accès.
Déficit de confiance
De nombreux Algériens se méfient des institutions financières, les percevant comme opaques et soumises à la surveillance de l’État. Les souvenirs des crises économiques des années 1990 en Algérie, lorsque l’inflation a érodé l’épargne et que les services bancaires étaient peu fiables, continuent d’influencer les attitudes. Pour les acteurs de l’économie informelle, la crainte de créer des traces financières accessibles aux autorités fiscales est particulièrement aiguë.
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Ce qui est en cours
L’Algérie n’est pas immobile, même si les progrès ont été plus lents que dans les pays comparables.
Le plan Cashless 2028
En octobre 2025, le gouverneur de la Banque d’Algérie a annoncé un plan ambitieux pour transformer l’Algérie en société sans espèces d’ici 2028. La loi monétaire et bancaire de 2023 a introduit des dispositions pour les prestataires de services de paiement, une monnaie numérique de banque centrale, des banques numériques et des banques d’investissement. La loi de finances 2025 interdit les paiements en espèces pour certaines transactions, notamment l’immobilier. Les transactions financières numériques ont augmenté de 71 % au T1 2024, signalant un élan initial.
Adhésion au PAPSS
En août 2025, la Banque d’Algérie a rejoint le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), devenant le 18e pays du réseau. Développé par la Banque africaine d’import-export (Afreximbank) et l’Union africaine, le PAPSS permet le règlement direct entre monnaies africaines sans passer par des banques correspondantes en Europe ou aux États-Unis.
Algerie Poste et Baridimob
Le service de paiement mobile d’Algerie Poste, Baridimob, reste l’outil financier numérique le plus utilisé dans le pays. Adossé aux plus de 26 millions de comptes CCP d’Algerie Poste et à environ 4 000 bureaux de poste, Baridimob permet aux utilisateurs de consulter leurs soldes, effectuer des virements et payer des factures via mobile. En février 2026, Algerie Poste a lancé CCP Business Cashless, un nouveau service numérique pour les paiements commerçants.
Cependant, de nombreux comptes CCP sont passifs, ouverts pour la réception de salaires ou de transferts sociaux mais rarement utilisés activement. Les fonctionnalités de l’application restent limitées par rapport aux services de mobile money complets disponibles dans les pays comparables.
Fintech du secteur privé
Environ 34 startups fintech opèrent en Algérie. Gifty propose des services de portefeuille mobile et de paiement de factures. Slickpay fournit le traitement des paiements commerçants. Yassir, la super-app leader du pays avec 8 millions d’utilisateurs, poursuit son autorisation en tant qu’institution de paiement et prévoit d’introduire des fonctionnalités d’épargne et de prêt. TemTem intègre des fonctionnalités de paiement dans sa plateforme logistique. Mais avec seulement 34 fintechs, contre des centaines en Égypte ou au Nigéria, l’écosystème est trop mince pour entraîner un changement systémique sans conditions réglementaires favorables.
La fenêtre démographique
L’âge médian en Algérie est de 28,8 ans, avec plus de la moitié de la population âgée de moins de 30 ans. La pénétration d’Internet a atteint 76,9 % début 2025 (36,2 millions d’utilisateurs), et 91,4 % des connexions mobiles supportent le haut débit. Les jeunes Algériens utilisent couramment des applications mobiles pour la communication, les réseaux sociaux et le divertissement.
L’écart n’est pas dans la capacité numérique. Il réside dans la disponibilité de produits financiers conçus pour leur contexte : des produits mobile-first avec un processus d’inscription simplifié, des soldes minimum faibles ou nuls, et des fonctionnalités correspondant aux besoins financiers réels comme les transferts pair-à-pair et les paiements e-commerce de faible montant. La question est de savoir si le cadre réglementaire algérien évoluera assez vite pour servir ce marché avant que l’opportunité démographique ne se transforme en frustration démographique.
Leçons d’Égypte et du Kenya
L’essor de l’inclusion financière en Égypte, passant d’environ 33 % à 74,8 % entre 2016 et 2024, a été porté par des mandats gouvernementaux imposant le paiement électronique des salaires des fonctionnaires, l’octroi de licences de mobile money et la croissance des fintechs. La leçon : les mandats gouvernementaux qui exigent le paiement électronique pour certains types de transactions créent une adoption forcée qui accélère le changement d’habitudes.
Le M-Pesa au Kenya a atteint l’adoption de masse grâce à son réseau d’agents, aujourd’hui plus de 381 000 agents, des transactions simples et abordables, et un environnement réglementaire permettant aux opérateurs mobiles d’offrir des services financiers. Les opérateurs de télécommunications algériens ne sont actuellement pas autorisés à offrir des services financiers, et créer une ouverture équivalente nécessiterait une action politique délibérée.
Questions Fréquemment Posées
Quel pourcentage d’adultes algériens est financièrement exclu ?
Selon les données du Global Findex 2024 de la Banque mondiale, environ 35 % des adultes algériens détiennent un compte financier, ce qui signifie qu’environ 65 % sont exclus du système financier formel. Cela place l’Algérie bien en dessous de la moyenne mondiale de 79 % et en dessous de la moyenne régionale MENA de 53 %.
Pourquoi l’inclusion financière de l’Égypte s’est-elle améliorée de manière aussi spectaculaire alors que celle de l’Algérie n’a pas progressé ?
Le taux d’inclusion financière de l’Égypte est passé d’environ 33 % à 74,8 % entre 2016 et 2024 grâce à une combinaison de mandats gouvernementaux imposant le paiement électronique des salaires des fonctionnaires, l’octroi massif de licences de mobile money et la croissance rapide des fintechs. L’Algérie n’a pas bénéficié de catalyseurs réglementaires comparables, et son système bancaire reste orienté vers les grandes entreprises plutôt que vers les consommateurs particuliers.
L’Algérie peut-elle réalistement devenir cashless d’ici 2028 ?
Le gouverneur de la Banque d’Algérie a annoncé l’objectif cashless 2028 en octobre 2025, soutenu par la loi monétaire et bancaire de 2023 et les dispositions de la loi de finances 2025 interdisant le cash pour certaines transactions. Toutefois, avec plus de 8 300 milliards de DZD circulant hors du système bancaire et seulement 34 startups fintech opérant sur le marché, atteindre cet objectif en trois ans nécessiterait une rapidité réglementaire et des investissements en infrastructure sans précédent.
Sources et lectures complémentaires
- Global Findex Database 2025 — World Bank
- Algeria Digital Finance Snapshot — World Bank
- Bank of Algeria Joins PAPSS Network — Afreximbank
- Algeria’s Fintech Ecosystem in 2026 — The Fintech Times
- Aim Is to Go Cashless by 2028 — APS / Bank of Algeria Governor
- 2025 Investment Climate Statement: Algeria — US State Department
- Digital 2025: Algeria — DataReportal
- Financial Inclusion Rates in Egypt Reach 74.8% — Central Bank of Egypt















