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Interdiction des cryptomonnaies en Algérie : ce que la loi 25-10 implique pour la blockchain, la fintech et l’innovation

février 21, 2026

Bitcoin symbol blocked by regulatory barrier with Algerian cityscape backdrop

Introduction

Le 24 juillet 2025, l’Algérie a promulgué l’une des interdictions de cryptomonnaies les plus strictes au monde, publiée au Journal officiel n° 48. La loi n° 25-10 criminalise la quasi-totalité des activités liées aux actifs numériques — détention, échange, minage, promotion et exploitation de plateformes d’échange ou de portefeuilles — pour les résidents algériens. Les sanctions vont de 200 000 à 1 000 000 de dinars algériens (1 540 à 7 700 USD) et jusqu’à un an d’emprisonnement, avec des peines considérablement alourdies lorsque les activités impliquent le blanchiment d’argent ou le financement du terrorisme.

Cette loi n’est pas apparue ex nihilo. Elle s’appuie sur les interdictions existantes en Algérie, renforce le cadre AML/CTF en réponse à l’inscription du pays sur la liste grise du GAFI en octobre 2024, et traduit la volonté du gouvernement de maintenir un contrôle strict sur la monnaie nationale et le système financier.

Cet article examine ce que la loi 25-10 stipule réellement, pourquoi l’Algérie a adopté cette position, quelles en sont les implications pour l’écosystème fintech et blockchain au sens large, et dans quelle mesure l’innovation en technologie financière peut — ou ne peut pas — se développer dans ce cadre réglementaire.


Ce que la loi 25-10 interdit concrètement

La portée de l’interdiction est exhaustive. La loi 25-10 érige en infraction pénale le fait de :

  • Émettre des actifs numériques (création d’une cryptomonnaie, d’un token ou d’un stablecoin)
  • Acheter ou vendre des actifs numériques
  • Détenir des actifs numériques sous quelque forme que ce soit
  • Utiliser des actifs numériques comme moyen de paiement, d’investissement ou de spéculation
  • Miner des actifs numériques — qu’il s’agisse d’opérateurs commerciaux ou de particuliers
  • Promouvoir ou faire la publicité d’actifs numériques ou de services associés — y compris les influenceurs, les créateurs de contenu et les annonceurs
  • Exploiter des plateformes de trading, des places de marché ou des services de portefeuilles numériques
  • Fournir des services d’intermédiation de quelque nature que ce soit en lien avec les actifs numériques

La définition d’« actifs numériques » retenue par la loi est volontairement large, englobant Bitcoin, Ethereum, les altcoins, les tokens utilitaires et les stablecoins — y compris les stablecoins adossés à des actifs comme l’USDT ou l’USDC. L’Algérie traite tous les stablecoins comme des « actifs virtuels » relevant du champ d’application de la loi 25-10.

La loi autorise une coalition d’application multi-institutionnelle : la Banque d’Algérie, le ministère des Finances, la Cellule de traitement du renseignement financier (CTRF), le régulateur des télécommunications (ARPCE) et les forces de l’ordre sont tous habilités à détecter, enquêter et poursuivre les infractions.


Le lien avec le GAFI : pourquoi maintenant

L’Algérie a été inscrite sur la liste grise du GAFI en octobre 2024 — une désignation signalant des insuffisances stratégiques dans son cadre AML/CTF nécessitant des mesures correctives. L’inscription sur la liste grise entraîne des conséquences économiques concrètes : les relations de correspondance bancaire internationale deviennent plus prudentes, le financement du commerce est plus coûteux et les investissements étrangers font l’objet d’une vigilance accrue.

Le plan d’action de l’Algérie auprès du GAFI identifiait deux axes prioritaires de remédiation : l’amélioration de la supervision fondée sur les risques dans les secteurs à haut risque et la mise en place d’un cadre robuste d’identification des bénéficiaires effectifs. Les marchés de cryptomonnaies, avec leurs registres de transactions pseudonymes et leur accessibilité transfrontalière, représentent l’une des catégories les plus exposées aux violations AML/CTF.

En criminalisant l’ensemble de l’écosystème crypto via la loi 25-10, l’Algérie élimine entièrement une catégorie de préoccupation du GAFI — il n’y a pas de secteur crypto à superviser de manière inadéquate si ce secteur ne peut pas légalement exister. La revue du GAFI d’octobre 2025 a relevé que l’Algérie avait pris des « mesures significatives » pour améliorer son dispositif, certaines actions étant en avance sur le calendrier prévu.

Ce contexte est essentiel : la loi 25-10 n’est pas avant tout une politique technologique — c’est une mesure de remédiation AML/CTF intégrée dans la stratégie de sortie de la liste grise du GAFI.


Le contraste régional

La position de l’Algérie contraste fortement avec les tendances réglementaires observées dans la région MENA et à l’échelle mondiale.

Émirats arabes unis : Dubaï a créé la Virtual Assets Regulatory Authority (VARA) et s’est positionnée comme un hub mondial des cryptomonnaies. VARA a délivré des dizaines de licences VASP, y compris à des plateformes majeures comme Binance et Laser Digital. En septembre 2024, VARA et la SCA fédérale ont conclu un accord de coopération permettant aux entités licenciées par VARA d’opérer sur l’ensemble du territoire émirati.

Bahreïn : La Banque centrale de Bahreïn a accordé des licences à plusieurs plateformes d’échange crypto et introduit un cadre réglementaire complet pour les actifs virtuels, conciliant protection des consommateurs et développement du marché.

Arabie saoudite : Une réglementation nuancée qui n’interdit ni n’embrasse pleinement les cryptomonnaies, avec une trajectoire claire vers un développement de marché encadré.

Maroc : Actuellement en train de reconsidérer sa propre interdiction, reconnaissant le coût économique de la restriction d’accès à l’innovation financière mondiale.

Tendance mondiale : Le Fonds monétaire international, le Conseil de stabilité financière et l’OCDE ont tous publié des cadres recommandant des marchés crypto réglementés et supervisés plutôt que des interdictions totales — arguant que la prohibition pousse l’activité vers la clandestinité sans l’éliminer, tout en renonçant aux recettes fiscales et à la visibilité réglementaire qu’offrent les marchés licenciés.

L’Algérie a choisi une voie différente — du moins pour l’instant.


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Ce qui reste possible : la fintech malgré l’interdiction

L’interdiction des cryptomonnaies décentralisées par la loi 25-10 n’empêche pas l’innovation en technologie financière au sens large. Plusieurs axes d’innovation majeurs restent juridiquement accessibles :

Blockchain pour les applications non financières : Les réseaux blockchain permissionnés — où les participants sont identifiés, l’accès est contrôlé et il n’existe pas de cryptomonnaie native — peuvent être déployés pour la traçabilité des chaînes d’approvisionnement, l’authentification de documents, la vérification des diplômes et le partage de données inter-institutionnel. L’interdiction porte sur les actifs numériques, pas sur la technologie des registres distribués en tant que telle.

CBDC (monnaie numérique de banque centrale) : La Banque d’Algérie étudie les options CBDC depuis 2022, avec un cadre juridique établi par la loi n° 23-09 (2023). Un dinar numérique émis par l’État ne serait pas un « actif virtuel » au sens de la loi 25-10, mais une monnaie ayant cours légal. Une CBDC pourrait offrir des gains d’efficacité en matière de paiement au sein d’une architecture étatique pleinement régulée — et servirait l’objectif du gouvernement de réduire l’économie informelle algérienne, estimée à 30 %.

Innovation en matière de paiement électronique : L’Instruction 06-2025 de la Banque d’Algérie a établi un cadre pour les services de paiement électronique — portefeuilles mobiles, établissements de monnaie électronique, agrégateurs de paiement. Ces services sont distincts des services de cryptomonnaie et représentent un espace légitime et en expansion pour l’innovation fintech.

Contrats intelligents sur réseaux permissionnés : Les déploiements de blockchain d’entreprise utilisant des contrats intelligents pour le déclenchement automatisé de paiements, le financement du commerce ou le reporting réglementaire — sur des réseaux permissionnés sans tokens natifs — sont conceptuellement distincts des cryptomonnaies et peuvent opérer dans le cadre juridique existant avec un accompagnement juridique approprié.

Développement d’infrastructure DeFi destinée à l’export : Une entreprise technologique algérienne développant de l’infrastructure blockchain, des protocoles DeFi ou des outils d’audit de contrats intelligents destinés à être déployés dans d’autres juridictions fournit des services technologiques — elle ne mène pas d’activités crypto interdites en Algérie.


Ce que l’interdiction ne peut pas empêcher

L’interdiction, même exhaustive, ne peut éliminer certaines réalités :

Les échanges pair-à-pair : La détention de cryptomonnaies est intrinsèquement difficile à détecter. Les individus utilisant des portefeuilles auto-hébergés, des VPN et des plateformes d’échange pair-à-pair peuvent effectuer des transactions en laissant peu de traces détectables.

Les transferts de fonds : On estime à plus de 1,5 million le nombre de membres de la diaspora algérienne en France qui envoient de l’argent au pays. Les canaux de transfert traditionnels sont coûteux (environ 6 % de coût moyen mondial) et lents. Les services de transfert basés sur les cryptomonnaies, bien que désormais illégaux pour les bénéficiaires algériens, continueront d’attirer les utilisateurs pour lesquels les économies réalisées sont significatives.

Le déplacement de l’innovation : Les développeurs souhaitant travailler dans la blockchain et le Web3 — un secteur mondial, bien rémunéré et en croissance — ne peuvent pas le faire légalement en Algérie. Les plus talentueux se réorienteront vers d’autres domaines ou émigreront.


Implications pour les entreprises : recommandations pratiques

Entreprises algériennes : Elles ne peuvent accepter de paiements en cryptomonnaie, détenir des cryptomonnaies à leur bilan, rémunérer des employés en cryptomonnaie, ni intégrer de fonctionnalités crypto dans leurs produits.

Entreprises internationales opérant en Algérie : Les produits intégrant des fonctionnalités crypto doivent être géo-bloqués pour les utilisateurs algériens, ou l’entité algérienne doit être totalement isolée des activités crypto.

Secteur bancaire : Les banques doivent renforcer la surveillance des transactions clients susceptibles de correspondre à des flux financiers liés aux cryptomonnaies. La coalition d’application multi-institutionnelle inclut la supervision bancaire.


La question politique de long terme

L’interdiction des cryptomonnaies par l’Algérie est sévère selon les standards mondiaux, mais elle n’est pas nécessairement permanente. Plusieurs facteurs pourraient faire évoluer l’environnement réglementaire :

Sortie de la liste grise du GAFI : Si l’Algérie quitte la liste grise — potentiellement d’ici 2027-2028 — le principal moteur de la sévérité de la loi 25-10 sera résolu. Après la sortie, le gouvernement pourrait explorer des cadres réglementaires plus nuancés.

Pression concurrentielle régionale : À mesure que le Maroc voisin et les marchés MENA plus larges développent des cadres réglementaires crypto, les décideurs algériens seront confrontés aux preuves de ce qu’ils sacrifient en termes de recettes fiscales, d’innovation et de rétention des talents.

La CBDC comme alternative : Un déploiement réussi du dinar numérique démontrerait que l’Algérie peut offrir une monnaie numérique contrôlée par l’État sans les risques AML/CTF des cryptomonnaies décentralisées.

La pression de la jeunesse : L’âge médian en Algérie est d’environ 28 ans. La génération qui portera la croissance économique a grandi avec Bitcoin, les NFT et la DeFi. À mesure que l’influence politique de cette génération grandira, la pérennité de l’interdiction sera de plus en plus remise en question.

La combinaison de ces facteurs suggère que la sévérité actuelle de la loi 25-10 représente vraisemblablement un pic de restriction plutôt qu’une position terminale permanente.


Chiffres clés : loi 25-10

Élément Détail
Numéro de la loi Loi n° 25-10
Date de publication 24 juillet 2025, Journal officiel n° 48
Interdiction principale Toute détention, utilisation, échange, minage et promotion d’actifs numériques
Sanctions Amende de 200 000 à 1 000 000 DZD + jusqu’à 1 an de prison
Circonstances aggravantes Implication dans le blanchiment d’argent / financement du terrorisme
Organismes d’application Banque d’Algérie, CTRF, ARPCE, forces de l’ordre
Inclut les stablecoins Oui — tous les « actifs virtuels »
Contexte GAFI Algérie inscrite sur la liste grise en octobre 2024

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🧭 Radar décisionnel

Dimension Évaluation
Pertinence pour l’Algérie Critique — la loi 25-10 criminalise toute activité liée aux cryptomonnaies, affectant directement les entreprises fintech, les sociétés technologiques internationales et les développeurs blockchain opérant en Algérie ou au service du marché algérien
Calendrier d’action Immédiat — la loi est en vigueur. Les entreprises doivent auditer et supprimer toute fonctionnalité crypto de leurs produits destinés au marché algérien
Parties prenantes clés Directeurs techniques/Chefs de produit (suppression des fonctionnalités crypto), Conseillers juridiques (audit de conformité), Fondateurs fintech (stratégie de pivot), Responsables conformité bancaire (surveillance des transactions)
Type de décision Stratégique — l’interdiction détermine quels modèles économiques fintech sont viables en Algérie pour au moins les 2-3 prochaines années
Niveau de priorité Critique

En bref : La loi 25-10 est la décision la plus déterminante en matière de politique de technologie financière en Algérie depuis une génération. Les entreprises doivent immédiatement s’assurer de l’absence totale d’exposition crypto dans leurs opérations algériennes. Mais l’innovation fintech n’est pas morte — les paiements électroniques (Instruction 06-2025), la blockchain permissionnée et la participation au projet de CBDC restent des voies viables. La sévérité de l’interdiction est liée à la remédiation GAFI ; un cadre plus nuancé deviendra politiquement envisageable après la sortie de la liste grise.


Sources

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