L’Algérie est officiellement entrée dans la course mondiale à l’intelligence artificielle. En décembre 2024, le Conseil national de l’IA a adopté une Stratégie nationale d’intelligence artificielle — un cadre global articulé autour de six piliers : recherche scientifique, soutien aux startups, infrastructure numérique, développement des compétences, partenariats internationaux et gouvernance éthique de l’IA. Le gouvernement a fixé un objectif phare ambitieux : l’IA doit représenter 7 % du PIB algérien d’ici 2027.
Pour les entreprises tech et les entrepreneurs qui opèrent en Algérie ou qui observent ce marché, cette stratégie ne relève pas de la simple rhétorique politique. Elle est adossée à des financements réels, des institutions réelles et des échéances réelles.
Le pari de 11 millions de dollars sur les startups IA
Début 2025, Algérie Télécom a annoncé un fonds d’investissement de 1,5 milliard de dinars (environ 11 millions de dollars USD) ciblant spécifiquement les startups en IA, cybersécurité et robotique. Il s’agit du plus important fonds tech soutenu par l’État dans l’histoire de l’Algérie, canalisé par la branche capital-risque de l’opérateur télécom national. Parallèlement, le gouvernement a lancé les « Scale Centers » — des pôles d’accélération dans les grandes villes, conçus pour former les jeunes Algériens à l’IA, au cloud computing et à la cybersécurité. L’ambition : faire passer le nombre estimé de 50 à 60 startups actives intégrant l’IA en Algérie à un écosystème de 20 000 startups d’ici la fin de la décennie.
Le contraste avec les économies comparables d’Afrique du Nord est frappant. Le Maroc a annoncé une stratégie nationale IA similaire en 2021, mais sans financement étatique équivalent. L’écosystème startup tunisien, bien que plus mature, ne dispose pas de la profondeur du vivier de recherche universitaire algérien.
Un écosystème universitaire prêt à monter en puissance
L’atout le plus sous-estimé de l’Algérie dans la course à l’IA est son infrastructure académique. En 2025, 57 702 étudiants sont inscrits dans 74 programmes de master en IA répartis dans 52 universités — la plus grande base d’étudiants en informatique du continent africain. Des institutions comme l’Université des Sciences et de la Technologie Houari Boumediene (USTHB) à Alger ont formé des générations de mathématiciens et d’informaticiens qui constituent l’ossature de toute industrie IA sérieuse.
Le défi, cependant, réside dans la conversion de la production académique en production commerciale. Des travaux publiés dans l’Algerian Journal of Science and Technology révèlent que la plupart des universités ne sont pas encore prêtes à adopter des politiques IA en raison du manque de cursus actualisés, de ressources matérielles et d’enseignants formés. L’écart entre former des ingénieurs et déployer des produits reste le goulet d’étranglement central.
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Les six piliers stratégiques expliqués
La Stratégie nationale d’IA s’organise autour de six axes :
- Recherche scientifique : Financement de laboratoires de recherche en IA, quotas de publications et accords de collaboration internationale avec des institutions telles que l’INRIA (France) et le MIT (États-Unis).
- Environnement startup : Simplification de la création d’entreprise, incitations fiscales pour les startups IA et accès au fonds national.
- Capital humain : Scale Centers, intégration de l’IA dans les cursus universitaires et programme national de montée en compétences ciblant 100 000 professionnels.
- Application sectorielle de l’IA : Agriculture intelligente (tirant parti de la contribution du secteur à hauteur de 12,4 % du PIB), optimisation de l’extraction pétrolière et gazière (via des partenariats avec Sonatrach) et services publics alimentés par l’IA.
- IA à l’export : Développement d’outils et services IA en langue arabe destinés aux marchés régionaux — un véritable avantage concurrentiel.
- Gouvernance et éthique : Proposition d’une charte nationale d’éthique de l’IA et d’un cadre de bac à sable réglementaire (regulatory sandbox).
L’opportunité de l’IA en langue arabe
Une dimension de la stratégie algérienne mérite une attention particulière : le marché de l’IA en langue arabe. La population arabophone mondiale dépasse les 400 millions de personnes, pourtant les outils de NLP (traitement automatique du langage naturel) en arabe restent considérablement sous-développés par rapport à leurs équivalents anglophones. Les chercheurs et startups algériens commencent à combler ce vide.
Nojoom.ai, décrit comme la première plateforme d’IA générative 100 % algérienne, a développé « Thuraya » — un moteur de recherche IA en arabe — et « Suhail », un outil d’analyse documentaire. Parallèlement, le projet Hadretna, une collaboration entre la startup franco-algérienne Fentech et le scientifique en IA, le Professeur Merouane Debbah, a pré-entraîné un LLM (grand modèle de langage) sur 2 milliards de tokens de données en arabe algérien (Darija) et en Tamazight. Cela positionne l’Algérie pour devenir le centre mondial des outils IA en langue arabe nord-africaine — un marché pratiquement sans concurrence.
Risques et évaluations honnêtes
Aucun document stratégique ne survit au contact de la mise en oeuvre sans friction. La feuille de route IA de l’Algérie fait face à trois risques structurels :
- Fuite des cerveaux : Les ingénieurs algériens hautement qualifiés continuent d’émigrer vers la France, le Canada et le Golfe. Sans salaires compétitifs et environnements de travail attractifs, le vivier de talents se videra plus vite qu’il ne se remplit.
- Friction bureaucratique : Les entreprises tech étrangères signalent que les licences, les réglementations d’importation de matériel (notamment les GPU) et les contrôles des changes restent des obstacles significatifs à l’entrée sur le marché.
- Lacunes de connectivité : Le déploiement de l’IA à grande échelle nécessite un internet fiable et à haut débit. Le déploiement de la 5G en Algérie n’a commencé que fin 2025, et la connectivité rurale reste insuffisante.
Malgré ces défis, la trajectoire est claire. Le gouvernement a aligné volonté politique, ressources financières et architecture institutionnelle derrière une stratégie IA cohérente, pour la première fois dans l’histoire du pays.
Pour toute entreprise investissant dans le NLP arabe, l’agriculture intelligente ou l’IA pour le secteur public — l’Algérie est un marché que vous ne pouvez pas vous permettre d’ignorer en 2026.
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Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Critique — il s’agit de la feuille de route nationale IA avec financements directs, mandats institutionnels et échéances fermes |
| Calendrier d’action | Immédiat — le fonds de 11 M$ est ouvert, les Scale Centers recrutent et les marchés publics sont actifs |
| Parties prenantes clés | Fondateurs de startups tech, chercheurs en IA, administrateurs universitaires, directeurs SI du secteur public, fournisseurs internationaux ciblant l’Algérie |
| Type de décision | Stratégique |
| Niveau de priorité | Critique |
En bref : La stratégie IA de l’Algérie est soutenue par des financements et des institutions réels. Les entreprises tech devraient postuler dès maintenant au fonds Algérie Télécom, explorer les partenariats avec les Scale Centers et se positionner sur le NLP arabe et les marchés publics IA du secteur public avant que le marché ne devienne saturé.
Sources
- Why Algeria Is Positioned to Become North Africa’s AI Leader — New Lines Institute
- Algeria Unveils AI Strategy to Boost Digital Transformation — Ecofin Agency
- Algeria Launches $11 Million AI Investment Fund — Startup Researcher
- National AI Strategy — Digital Policy Alert
- North African AI Large Language Model — Middle East AI News
- AI in Algeria Deep Dive — TechaHub
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