Le 1er février 2026, le régulateur financier algérien COSOB — la Commission d’Organisation et de Surveillance des Opérations de Bourse — a annoncé que les startups labellisées ne paieraient aucun frais pour se coter à la Bourse d’Alger jusqu’en 2028. Une annonce qui a fait la une. Mais la véritable histoire réside dans les détails : quels frais sont réellement exonérés, qu’est-ce qui coûte toujours de l’argent, et quelles startups algériennes sont véritablement prêtes à profiter de cette fenêtre.
Ce que la mesure signifie concrètement
La mesure a été annoncée conjointement par la COSOB, la Société de Gestion de la Bourse des Valeurs (SGBV, l’opérateur de la Bourse) et Algérie Clearing (le dépositaire de titres). Elle s’applique exclusivement aux startups détenant le label officiel « start-up » délivré par le Ministère de l’Économie de la Connaissance — un vivier d’environ 2 300 entreprises sur les 7 800 inscrites sur la plateforme startup.dz.
L’exonération de frais couvre trois catégories de coûts spécifiques :
- Frais d’approbation réglementaire — le visa de la COSOB pour l’examen et l’approbation du prospectus d’offre
- Frais d’admission à la cotation — les charges de la SGBV pour l’admission formelle des titres à la négociation
- Frais d’administration des titres — les charges courantes d’Algérie Clearing pour la conservation, la gestion et l’administration des actions cotées
Le montant de la levée de fonds ne doit pas dépasser 500 millions de DZD (environ 3,85 millions de dollars au taux actuel), et toutes les transactions doivent être initiées entre 2026 et 2028. Le segment utilisé doit être le compartiment Croissance — la voie dédiée de la Bourse d’Alger pour les entreprises émergentes à fort potentiel.
Comment fonctionne réellement le segment Croissance de la COSOB
Le segment Croissance n’est pas une cotation simplifiée. Pour se qualifier, une entreprise doit être constituée en société par actions (SA — Société par Actions), une forme juridique qui exige un capital minimum et un conseil d’administration. La valeur minimale des titres de capital distribués doit être d’au moins 10 millions de DZD, et ces actions doivent être détenues par un minimum de 50 actionnaires ou au moins 3 investisseurs professionnels (institutionnels).
C’est le premier filtre qui élimine la plupart des startups algériennes : la majorité sont encore des SARL (sociétés à responsabilité limitée) ou des entités en phase de démarrage sans comptes audités. La conversion en statut SA nécessite un travail notarial, une restructuration des tables de capitalisation et l’engagement de commissaires aux comptes — des étapes qui prennent 3 à 6 mois et coûtent entre 500 000 et 2 000 000 DZD avant même que le processus de cotation ne commence.
Les obligations continues après la cotation sont également substantielles. Les sociétés cotées doivent publier des rapports financiers semestriels, maintenir une divulgation continue à la COSOB de tout changement matériel dans l’activité, tenir des assemblées générales annuelles avec une gouvernance actionnariale appropriée, et nommer un commissaire aux comptes agréé certifié par l’association professionnelle.
Le coût réel de la cotation — même avec les exonérations
L’exonération de frais est réelle, mais elle ne rend pas une introduction en bourse gratuite. Voici une cartographie réaliste des coûts pour une startup tentant de se coter sur le segment Croissance en 2026 :
Coûts ponctuels (pré-cotation) :
- Honoraires juridiques pour la conversion en SA, la préparation du prospectus et les avis juridiques : 1,5 à 3 millions de DZD
- Certification des comptes historiques par le commissaire aux comptes (minimum 3 ans requis) : 500 000 à 1,5 million de DZD
- Honoraires de l’intermédiaire financier (le courtier agréé requis pour gérer l’offre) : 1 à 3 % du montant levé
- Relations investisseurs et communication financière : 500 000 à 1 million de DZD
Coûts ponctuels exonérés :
- Visa de prospectus COSOB : ~200 000 à 500 000 DZD
- Frais d’admission SGBV : ~300 000 à 700 000 DZD
- Frais de mise en place Algérie Clearing : ~100 000 à 300 000 DZD
Coûts annuels récurrents post-cotation :
- Commissaire aux comptes (annuel) : 800 000 à 2 millions de DZD
- Responsable conformité ou conseil externe en conformité : 500 000 à 1,5 million de DZD
- Communication aux actionnaires et coûts de la journée investisseurs : 300 000 à 600 000 DZD
Sur une levée de 500 millions de DZD, les frais exonérés représentent environ 0,2 à 0,3 % du capital levé. Le coût total de la cotation — incluant juridique, audit, courtier et communication — se situe plus probablement entre 3 et 7 % du montant levé. C’est compétitif par rapport aux marchés internationaux mais non négligeable pour une startup levant au bas de la fourchette autorisée.
Qui en Algérie pourrait réellement se coter maintenant ?
Sur 2 300 startups labellisées, le vivier réaliste éligible à une introduction en bourse en 2026-2028 est étroit. Une entreprise a besoin au minimum de : 3 années de comptes audités, la forme juridique SA, 10 millions de DZD+ en capital distribué, un chiffre d’affaires démontrant une trajectoire de croissance, et un business plan crédible justifiant la cotation publique. En appliquant ces filtres généreusement, peut-être 20 à 40 startups sont structurellement éligibles aujourd’hui. Parmi celles-ci, la COSOB a rapporté qu’environ cinq entreprises sont actuellement intéressées et deux avaient soumis des demandes formelles en février 2026.
Ayrade — le candidat algérien le plus avancé dans le processus d’IPO — opère dans l’hébergement de centres de données, le cloud computing, la cybersécurité et l’intégration CRM/ERP. L’entreprise a soumis sa demande d’introduction en bourse en mars 2025 et recherche des capitaux pour financer l’expansion de ses centres de données. L’orientation infrastructure d’Ayrade s’aligne avec les priorités gouvernementales de numérisation, ce qui met généralement les investisseurs institutionnels plus à l’aise.
INSAG Education Group — un réseau d’instituts spécialisés en gestion, marketing, finance et technologie — a annoncé en octobre 2025 son intention de poursuivre une cotation directe (introduction directe) sur le segment Croissance sans offre publique d’actions. Une cotation directe diffère d’une IPO : aucune nouvelle action n’est émise, les actionnaires existants rendent simplement leurs actions négociables. Cela réduit le capital levé à zéro mais crée un historique de cotation liquide et améliore la visibilité de la gouvernance, ce que INSAG semble privilégier dans le cadre d’une stratégie de transparence plus large.
Diar Dzair — la plus grande plateforme e-commerce d’Algérie intégrant le financement numérique islamique, avec 2,4 milliards de DZD de chiffre d’affaires en 2024 — a vu sa demande de cotation reçue par la COSOB pour examen. L’entreprise, qui s’est associée à Jumia pour des services BNPL en juin 2025, est de loin le candidat au chiffre d’affaires le plus élevé dans le pipeline, ce qui en fait l’histoire de croissance la plus crédible pour les investisseurs institutionnels.
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Moustachir : ce que la première IPO a révélé
Moustachir — une plateforme de conseil en ligne connectant les entreprises avec des consultants experts dans les domaines juridique, IA et conseil à l’exportation — est devenue la première startup algérienne à réaliser une IPO en décembre 2024. Le processus a été révélateur.
L’offre a été sursouscrite à 120 % : 149 615 actions demandées contre 125 000 offertes à 760 DZD chacune, avec 306 souscripteurs au total. L’opération a levé 94,625 millions de DZD. La répartition des souscripteurs — 257 investisseurs particuliers, 29 employés de Moustachir et 20 personnes morales — montre que la demande des particuliers a porté la transaction, pas le capital institutionnel.
Pour les fondateurs, l’IPO de Moustachir a révélé trois enseignements clés. Premièrement, il existe une demande réelle des investisseurs particuliers pour les actions de startups en Algérie — des investisseurs qui étaient auparavant limités aux dépôts bancaires, aux obligations d’État et à une poignée de sociétés cotées historiques. Deuxièmement, le processus a nécessité une préparation méticuleuse : Moustachir a passé environ 18 mois à se convertir en SA, nommer des auditeurs et préparer son prospectus avant la cotation. Troisièmement, la discipline post-IPO compte : Moustachir a fixé des objectifs de chiffre d’affaires spécifiques (55 millions de DZD+ pour 2025, 187 millions de DZD+ d’ici 2028) dont elle sera publiquement redevable.
Le Marché de Croissance marocain : la référence honnête
La Bourse de Casablanca offre aux décideurs algériens leur point de comparaison le plus pertinent. Le marché marocain compte 77 sociétés cotées — environ 7 à 8 fois le nombre actuel de l’Algérie — et enregistre 1 à 2 IPO par an malgré une base d’investisseurs institutionnels nettement plus développée.
Les cas les plus instructifs de 2024 : la fintech Cash Plus a levé 750 millions de MAD lors d’une offre massivement sursouscrite, et l’entreprise de santé Vicenne a levé 500 millions de MAD avec un ratio de sursouscription de 64x. Toutes deux étaient des entreprises de taille moyenne, rentables, avec plus de 5 ans d’historique opérationnel — pas des startups en phase de démarrage. Le Marché de Croissance marocain ne dispose pas d’un équivalent spécifique d’exonération pour startups ; les startups marocaines poursuivent généralement le capital-investissement ou le VC régional avant d’envisager une IPO.
Le plafond algérien de 500 millions de DZD (~3,85 millions de dollars) est nettement inférieur aux transactions typiques du Marché de Croissance marocain (500 millions de MAD+ = ~50 millions de dollars), reflétant un stade de développement de marché différent. Le programme algérien cible des entreprises à un stade plus précoce et à des valorisations plus faibles — un point de départ logique étant donné la profondeur du marché.
Le problème de la demande investisseurs
La sursouscription de Moustachir est encourageante mais doit être contextualisée. La transaction était petite (95 millions de DZD), l’entreprise était bien connue dans les cercles tech, et la base d’investisseurs particuliers a été en partie attirée par la nouveauté. La question plus profonde est de savoir si le pool d’investisseurs institutionnels algériens — fonds communs de placement (OPCVM), compagnies d’assurance et fonds de pension — peut fournir l’ossature de liquidité pour un marché d’actions startup fonctionnel.
L’industrie des fonds communs de placement en Algérie est modeste par rapport au PIB ; les compagnies d’assurance détiennent largement des actifs obligataires et immobiliers ; les fonds de pension (CNAS, CASNOS) ont historiquement investi dans les obligations d’État. Développer une culture d’investissement en actions de startups parmi les allocataires institutionnels nécessite des changements de politique au-delà des exonérations de frais — spécifiquement, l’autorisation réglementaire pour les compagnies d’assurance et les fonds de pension de détenir des actions de startups cotées, et le développement d’un marché secondaire de négociation avec un volume quotidien suffisant.
La hausse de 43 % de la capitalisation boursière de la Bourse d’Alger au premier semestre 2025 suggère que la confiance des investisseurs croît, mais la base reste étroite.
La fenêtre 2026-2028 : pipeline réaliste
Bloomberg et Ecofin Agency ont tous deux rapporté en décembre 2025 que la Bourse d’Alger s’attend à 2-3 nouvelles IPO en 2026. Sur la base des entreprises en préparation active, un scénario réaliste :
- T1 2026 : cotation directe d’INSAG (forte probabilité, demande quasi finalisée)
- T2-T3 2026 : IPO d’Ayrade (levée de capitaux pour centres de données, dossier institutionnel solide)
- T4 2026 ou 2027 : IPO de Diar Dzair (base de revenus la plus importante, transaction la plus complexe)
Un quatrième candidat — une startup des pôles technologiques d’Oran ou de Constantine — est plausible mais non confirmé. L’accréditation par la COSOB de l’ANVREDET (l’Agence Nationale de Valorisation des Résultats de la Recherche et du Développement Technologique) comme promoteur boursier fin 2025 signale que les startups issues de la recherche pourraient être encouragées vers le segment Croissance en 2027-2028.
D’ici 2028, dans un scénario optimiste, l’Algérie pourrait avoir 5 à 8 entreprises liées aux startups cotées sur le segment Croissance. Dans un scénario conservateur, 2 à 3. Dans les deux cas, cela représenterait un changement structurel pour le financement des startups algériennes.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Assessment |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — représente la première voie viable de sortie en actions publiques pour les startups algériennes ; redéfinit les attentes de liquidité des fondateurs et les horizons de rendement des investisseurs |
| Calendrier d’action | 6-12 mois pour que les startups éligibles au stade Series A commencent dès maintenant la conversion en SA et la préparation de l’audit ; la fenêtre de cotation est 2026-2028 |
| Parties prenantes clés | COSOB (régulateur), SGBV (opérateur boursier), Algérie Clearing, Ministère de l’Économie de la Connaissance (émetteur du label), ASF/investisseurs (fournisseurs de capital), fondateurs Series A+ (émetteurs potentiels) |
| Type de décision | Stratégique pour les startups évaluant leurs voies de sortie ; Tactique pour les fondateurs préparant leur conformité juridique et leur gouvernance |
| Niveau de priorité | Élevé pour les startups générant du revenu avec 3+ ans d’historique audité |
Sources et lectures complémentaires
- Algeria Opens Stock Market Access to Startups with Fee Waivers Through 2028 — Ecofin Agency
- Algeria Waives Stock Listing Fees to Boost Startup Funding — TechAfrica News
- Moustachir Goes Public: Launching IPO at 760 DZD Per Share — Algerian News Gate
- A New Era for Algerian Startups: The Long-Awaited IPO That Could Change Everything — Launch Base Africa
- Algeria’s INSAG Plans to List Shares in Local Bourse in Q1 2026 — Zawya
- Algiers Stock Exchange Plans Up to Three New Listings in 2026 — Ecofin Agency
- Algeria to See Up to Three More IPOs in 2026, Regulator Says — Bloomberg
- Algiers Stock Exchange Sees 43% Market Cap Surge in H1 2025 — African Markets
- Algeria’s Startup Diar Dzair Plans to Sell Shares on Local Bourse — Zawya
- Family-Owned Firms Drive IPO Boom on Casablanca Stock Exchange — The North Africa Post
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