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Souveraineté numérique et cybersécurité : comment l’Algérie construit une capacité de cyberdéfense indépendante

février 21, 2026

National cyber defense operations center visualization for Algeria digital sovereignty

La souveraineté numérique — le principe selon lequel une nation doit contrôler sa propre infrastructure numérique, ses données et son destin technologique — est devenue l’une des préoccupations politiques majeures de notre époque. L’Union européenne construit GAIA-X pour réduire sa dépendance envers les fournisseurs cloud américains. La Chine exploite un internet parallèle. La Russie teste son pare-feu « Runet ». Et l’Algérie, dans sa Stratégie nationale de cybersécurité 2025-2029 (décret présidentiel 25-321), a placé la capacité numérique souveraine au cœur de sa doctrine de sécurité nationale.

Pour l’Algérie, la souveraineté numérique n’est pas une simple préférence philosophique. C’est un impératif économique et géopolitique enraciné dans l’histoire et la situation stratégique du pays — et le gouvernement soutient désormais cette ambition par des institutions concrètes, une législation et des investissements.


Pourquoi la souveraineté est essentielle pour l’Algérie

L’approche algérienne de la souveraineté numérique est façonnée par trois réalités historiques et stratégiques :

La mémoire coloniale et le contrôle des données

L’expérience de la colonisation française — et l’indépendance acquise en 1962 — a forgé un instinct institutionnel profond d’autonomie. Les responsables gouvernementaux évoquent explicitement la nécessité d’éviter de nouvelles dépendances envers des puissances technologiques étrangères susceptibles d’être instrumentalisées lors d’un futur conflit géopolitique. Les révélations de Snowden sur le programme PRISM de la NSA, qui collectait des données sur des gouvernements alliés, ont considérablement renforcé cet instinct.

Le calcul sécuritaire lié à la richesse énergétique

En tant que pays dont la survie économique dépend des revenus des hydrocarbures — Sonatrach finance environ 60 % du budget de l’État —, l’Algérie est parfaitement consciente que ses infrastructures énergétiques critiques pourraient être la cible d’acteurs étatiques étrangers. Une cyberattaque perturbant la production ou les pipelines d’exportation de Sonatrach aurait des conséquences économiques existentielles. La capacité souveraine de cyberdéfense est donc aussi importante que la capacité militaire conventionnelle pour protéger l’actif économique fondamental du pays.

La tradition de non-alignement stratégique

L’Algérie a historiquement poursuivi une politique étrangère non-alignée — construisant des relations équidistantes avec les grandes puissances plutôt que de rejoindre un bloc. La souveraineté numérique permet à l’Algérie d’étendre ce principe au domaine technologique : ne pas devenir totalement dépendante de services cloud hébergés aux États-Unis, ne pas accepter d’équipements de télécommunications chinois sans examen approfondi, et développer des capacités nationales qui réduisent la vulnérabilité stratégique face à toute puissance étrangère.


L’architecture institutionnelle de la cybersouveraineté algérienne

L’ASSI : le fer de lance

L’Agence de Securite des Systemes d’Information (ASSI), opérant sous l’autorité du ministère de la Défense nationale, est l’institution principale de l’Algérie pour la protection des infrastructures d’information critiques. L’ASSI a joué un rôle clé dans l’établissement du Cadre national de cybersécurité, contribuant aux cadres juridiques pour les signatures électroniques, aux cadres techniques pour les outils de chiffrement, et à l’institutionnalisation du rôle de CISO au sein des institutions étatiques.

Les infrastructures d’information critiques (CII) sous la protection de l’ASSI comprennent :

  • Les réseaux de technologie opérationnelle de Sonatrach
  • L’infrastructure nationale de paiement et bancaire (SATIM, Algerie Poste)
  • Les systèmes de gestion du réseau électrique (Sonelgaz)
  • Les réseaux dorsaux de télécommunications
  • Les systèmes de communication gouvernementaux

Le mandat de l’ASSI couvre les opérations cyberdéfensives (surveillance, réponse aux incidents, évaluation des vulnérabilités) et le développement de normes nationales de cybersécurité auxquelles les opérateurs de CII doivent se conformer.

CERT Algeria : la couche de réponse opérationnelle

Le CERT Algeria, géré par le CERIST (Centre de Recherche sur l’Information Scientifique et Technique), assure la réponse opérationnelle aux incidents pour l’infrastructure internet nationale. Le CERT Algeria publie des avis sur les vulnérabilités critiques, traite les signalements d’incidents majeurs et coordonne avec les réseaux CERT internationaux le renseignement sur les menaces transfrontalières.

L’efficacité du CERT Algeria dépend de manière critique du partage d’informations — les organisations signalant les incidents plutôt que de les dissimuler — ce qui reste un défi culturel dans un environnement commercial où reconnaître une brèche de sécurité comporte un risque réputationnel significatif.

Le CNSSI : la direction stratégique

Le Conseil National de Securite des Systemes d’Information rend compte directement au Président et fournit l’orientation politique et stratégique pour la cybersécurité nationale. Le CNSSI élabore les stratégies nationales de cybersécurité, approuve les politiques de sécurité majeures et se situe au-dessus de l’ASSI et du CERT Algeria dans la hiérarchie de gouvernance. Les décisions du CNSSI traduisent l’intention politique — comme l’engagement en faveur de la souveraineté numérique — en mandats institutionnels et en allocations de ressources.


La Stratégie nationale de cybersécurité 2025-2029 : les piliers de la souveraineté

Le décret présidentiel n° 25-321 (30 décembre 2025) a adopté la Stratégie nationale de cybersécurité, visant à renforcer la protection des administrations publiques et des infrastructures numériques de l’État. La stratégie comporte cinq axes stratégiques :

Axe 1 : Protection des infrastructures d’information critiques

L’axe fondateur : garantir que les systèmes nationaux essentiels — énergie, banque, gouvernement, télécommunications — répondent à des normes de sécurité définies. Cela comprend des évaluations de sécurité obligatoires, des exigences de surveillance en temps réel et des obligations de réponse aux incidents pour tous les opérateurs de CII. Le décret complémentaire sur la gouvernance des données (n° 25-320) établit des exigences de classification, de catalogage et d’interopérabilité sécurisée des données entre administrations publiques.

Axe 2 : Renforcement des capacités cyber nationales

Développer l’expertise technique et les outils nationaux, plutôt que de dépendre exclusivement de produits et d’expertises étrangers :

  • Investissement dans la R&D en cybersécurité au sein des universités nationales
  • Développement d’entreprises algériennes de produits de cybersécurité
  • Réduction de la dépendance aux outils de sécurité étrangers dans les réseaux gouvernementaux (substitution par des alternatives nationales ou européennes certifiées lorsque c’est possible)

Axe 3 : Développement du capital humain

La pénurie de talents est la contrainte structurelle qui limite toute autre ambition de souveraineté. Cet axe finance les filières cybersécurité des Scale Centers, les programmes universitaires en cybersécurité, les programmes de certification professionnelle de l’ASSI et les programmes de bourses internationales permettant aux étudiants algériens d’étudier la cybersécurité à l’étranger, avec obligation de service de retour dans le secteur public.

Axe 4 : Création d’une culture nationale de cybersécurité

Campagnes de sensibilisation du public, formation obligatoire à la cybersécurité pour les employés du secteur public (le décret 26-07 impose des unités de cybersécurité dédiées dans chaque institution publique), programmes de cybersécurité dans l’enseignement secondaire et campagnes de sensibilisation visant à élever le niveau d’hygiène sécuritaire de base dans l’ensemble de la population.

Axe 5 : Coopération internationale

L’Algérie développe activement des accords bilatéraux de cybersécurité et participe aux cadres de cybersécurité de l’Union africaine. La Convention de l’Union africaine sur la cybersécurité et la protection des données à caractère personnel (Convention de Malabo) — que l’Algérie a signée mais pas encore ratifiée (seuls 16 des 55 États membres de l’UA l’ont ratifiée en 2025) — créerait un cadre juridique continental pour la poursuite de la cybercriminalité et la coopération transfrontalière en matière d’incidents.

L’Algérie maintient des accords de coopération en cybersécurité avec la France, la Russie et la Chine — gérer des relations de renseignement potentiellement conflictuelles tout en construisant une capacité nationale autonome constitue un véritable défi stratégique.


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L’ambition des « produits nationaux » : l’Algérie peut-elle développer ses propres outils de sécurité ?

L’un des objectifs de souveraineté les plus ambitieux est le développement de produits de cybersécurité d’origine algérienne — systèmes de détection d’intrusion, outils de communication sécurisée, logiciels de chiffrement — plutôt que l’achat d’équivalents étrangers.

C’est réalisable, mais difficile. Le marché mondial des produits de cybersécurité est dominé par des entreprises américaines matures (Palo Alto Networks, CrowdStrike, Fortinet) et plusieurs firmes israéliennes. Développer des alternatives compétitives nécessite des années d’investissement en R&D, un accès au renseignement sur les menaces à grande échelle, un marché commercial prêt à faire confiance aux produits nationaux et des talents en ingénierie qui pourraient, sinon, gagner des salaires bien supérieurs à l’étranger.

L’objectif de souveraineté le plus réaliste à court terme est la certification et le contrôle des produits étrangers — s’assurer que les outils de sécurité utilisés dans les réseaux gouvernementaux ont été vérifiés de manière indépendante pour confirmer l’absence de portes dérobées ou d’exfiltration de données vers des services de renseignement étrangers. Le modèle de certification ANSSI en France, qui publie un dispositif CSPN (Certification de Securite de Premier Niveau) pour les produits utilisés dans des contextes gouvernementaux sensibles, fournit un modèle que l’Algérie étudie.


L’alerte d’avril 2025 : quand la théorie rencontre la réalité

L’escalade cyber algéro-marocaine d’avril 2025 a constitué un test grandeur nature des ambitions souveraines de l’Algérie. Les groupes de hackers marocains Phantom Atlas et Moroccan Cyber Forces ont pénétré la Caisse nationale de sécurité sociale des travailleurs des postes et télécommunications d’Algérie, divulguant entre 13 et 20 Go de données sensibles. En juin 2025, Phantom Atlas a revendiqué l’accès aux cartes de l’infrastructure réseau interne d’Algerie Telecom.

Ces incidents ont démontré que :

  • La souveraineté des données ne se résume pas à l’hébergement cloud — elle concerne la sécurité de chaque base de données contenant des informations citoyennes
  • La rapidité de réponse institutionnelle compte — la capacité à détecter, contenir et remédier rapidement aux brèches est aussi importante que la prévention
  • Le capital humain est le goulet d’étranglement — une défense sophistiquée exige des professionnels de la cybersécurité formés, que l’Algérie est encore en train de développer à grande échelle

Ces incidents ont accéléré le calendrier de mise en œuvre de plusieurs éléments de la Stratégie nationale de cybersécurité, notamment les unités de cybersécurité obligatoires prévues par le décret 26-07.


La route à suivre

L’ambition de souveraineté numérique de l’Algérie est stratégiquement cohérente et soutenue par un engagement institutionnel réel. Le cadre est en place : l’ASSI assure la défense opérationnelle, le CERT Algeria gère la réponse aux incidents, le CNSSI fixe l’orientation stratégique et la stratégie 2025-2029 fournit les ressources. Le gouvernement a priorisé plus de 500 projets numériques pour 2025-2026 dans ce cadre.

Le défi réside dans la rapidité d’exécution : construire le capital humain et la capacité technique souveraine prend une génération, pas un cycle législatif. L’Algérie est en compétition pour attirer les talents en cybersécurité face à un marché mondial qui offre des salaires considérablement plus élevés — le modèle de bourses avec obligation de service de la stratégie répond à cette problématique, mais le pipeline nécessite des années avant de produire des résultats.

Pour les entreprises opérant en Algérie : la politique de souveraineté numérique crée à la fois des obligations (conformité aux exigences de résidence des données, mandats de produits certifiés, unités de cybersécurité pour les contractants du secteur public) et des opportunités (demande de services de sécurité certifiés localement, préférences gouvernementales d’approvisionnement pour les fournisseurs nationaux, partenariats avec l’ASSI sur les programmes de protection des infrastructures critiques).

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🧭 Radar de décision

Dimension Évaluation
Pertinence pour l’Algérie Critique — la Stratégie nationale de cybersécurité 2025-2029 et le décret 26-07 redéfinissent directement le paysage de la cybersécurité pour toute organisation opérant en Algérie
Calendrier d’action 6-12 mois — la stratégie est adoptée, mais la mise en œuvre des mandats de certification et des exigences de conformité CII se déploie progressivement
Parties prenantes clés CISO / Directeurs informatiques (conformité aux normes CII), Contractants gouvernementaux (exigences du décret 26-07), Prestataires de services de cybersécurité (opportunité de marché), Programmes universitaires (pipeline de talents)
Type de décision Stratégique — les organisations doivent aligner leurs investissements de sécurité à long terme avec l’orientation souveraine de l’Algérie
Niveau de priorité Élevé

En bref : Le cadre de souveraineté numérique de l’Algérie est désormais soutenu par une législation concrète (décret 25-321, décret 25-320, décret 26-07) et un engagement institutionnel. Les organisations au service du secteur public doivent se préparer aux exigences obligatoires d’unités de cybersécurité et aux mandats de produits certifiés. Les cyberincidents d’avril 2025 ont accéléré les calendriers de mise en œuvre. Cela crée des obligations de conformité, mais aussi d’importantes opportunités de marché pour les prestataires de services de cybersécurité opérant en Algérie.


Sources

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