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Le paradoxe des startups : l’Algérie a plus d’ingénieurs que de startups — pourquoi et comment y remédier

février 23, 2026

Rocket launching next to bureaucratic maze with red tape representing Algeria startup paradox, city skyline at night

Le vivier de talents tech algérien fait l’envie de toute l’Afrique du Nord. Pourtant, le nombre de startups dans le pays reste disproportionnellement faible. Début 2025, l’Algérie ne comptait que moins de 500 startups tech actives — contre plus de 700 au Maroc et plus de 900 en Tunisie, alors que l’Algérie possède près de trois fois leur population et un flux de diplômés en ingénierie plus important.

C’est le paradoxe algérien des startups : un pays qui produit plus de diplômés en ingénierie que presque tous ses pairs en Afrique, mais qui reste l’un des écosystèmes startup les moins dynamiques de la région. Comprendre pourquoi cet écart existe — et ce qui est enfin entrepris pour le combler — est essentiel pour quiconque s’intéresse à l’économie numérique algérienne.


L’ampleur du paradoxe

Les chiffres sont frappants :

  • L’Algérie forme environ 50 000 diplômés en informatique et en ingénierie par an
  • 57 702 étudiants sont actuellement inscrits dans des programmes de master en IA et en informatique répartis dans 52 universités
  • Les universités USTHB, ESI et ENP se classent régulièrement parmi les meilleures institutions techniques d’Afrique du Nord
  • Pourtant, le Global Startup Ecosystem Index 2025 de StartupBlink classe l’Algérie au 95e rang mondial — derrière le Maroc (73e) et la Tunisie (66e), des pays à population plus réduite et comptant moins de diplômés en ingénierie

Le talent est là. Les startups, non.


Cinq raisons pour lesquelles l’écart persiste

1. La barrière des devises étrangères

L’obstacle structurel le plus paralysant pour les startups algériennes est probablement l’impossibilité de recevoir des investissements ou des paiements internationaux en devises étrangères. L’Algérie maintient un contrôle strict des capitaux : le dinar n’est pas convertible, les virements internationaux sont soumis à des procédures d’approbation bureaucratiques, et les plateformes de paiement internationales, notamment Stripe, PayPal et Wise, n’opèrent pas en Algérie.

La conséquence pratique : une startup algérienne qui remporte un contrat avec un client européen ne peut pas recevoir de paiement en euros via les circuits bancaires classiques. Un fonds de capital-risque américain souhaitant investir 500 000 dollars dans une startup algérienne se heurte à un labyrinthe réglementaire qui pousse la plupart des investisseurs internationaux à simplement renoncer.

2. Un secteur bancaire déconnecté du capital-risque

Le secteur bancaire algérien — dominé par six grandes banques publiques — a été conçu pour financer les entreprises d’État et l’immobilier, et non des entreprises technologiques en phase de démarrage, sans garantie et sans historique de chiffre d’affaires. L’évaluation traditionnelle du crédit bancaire exige des actifs physiques en garantie, un historique d’exploitation de 3 ans et des états financiers audités — autant de prérequis qu’aucune startup, par définition, ne peut remplir.

Le capital-risque en tant qu’instrument de financement n’existait pratiquement pas en Algérie avant 2025. Les rares fonds d’investissement privés en activité étaient structurés en capital-investissement (private equity) — prises de participation dans des entreprises rentables — plutôt qu’en capital-risque (venture capital) — paris sur le potentiel de croissance de jeunes entreprises.

3. La complexité de l’immatriculation des entreprises

Créer une entreprise en Algérie nécessite en moyenne 27 jours et implique le CNRC (Centre National du Registre du Commerce), l’administration fiscale et l’immatriculation à la sécurité sociale — chacun avec ses propres files d’attente, ses exigences documentaires et ses déplacements physiques obligatoires. La plateforme d’incorporation numérique tunisienne accomplit le même processus en 3 jours en ligne. Pour un jeune fondateur qui souhaite tester rapidement une idée de produit, ce processus bureaucratique de 27 jours constitue un véritable frein.

4. L’aversion culturelle au risque

Des décennies de prédominance de l’emploi dans le secteur public ont façonné une attente culturelle selon laquelle un emploi stable — idéalement dans une institution publique — représente la trajectoire de carrière appropriée pour un Algérien diplômé. L’entrepreneuriat, en particulier celui à fort taux d’échec que représentent les startups tech, porte un stigmate social qui n’existe pas dans les écosystèmes dotés d’une tradition entrepreneuriale plus longue.

Cela change, de manière visible, parmi la génération née après 2000. Mais les évolutions culturelles prennent du temps, et la pression des pairs en faveur des options d’emploi « sûres » demeure forte, en particulier dans les familles qui se sont sacrifiées pour financer les études d’ingénieur de leur enfant.

5. Perception de la taille du marché et incertitude sur les sorties

Le marché intérieur théorique est énorme : 47 millions d’habitants, classe moyenne en croissance, pénétration d’Internet en expansion rapide. Mais dans la pratique, la majorité des consommateurs et des entreprises algériennes effectuent encore leurs transactions en espèces, les cycles de marchés publics se mesurent en années, et les grandes entreprises privées préfèrent souvent les éditeurs de logiciels internationaux aux alternatives locales. Le défi de la mise sur le marché (go-to-market) est réel.

Plus fondamentalement, la question de la sortie — comment les investisseurs récupèrent-ils leur mise ? — reste sans réponse. L’Algérie ne dispose d’aucun marché actif de fusions-acquisitions pour les entreprises tech, d’aucun mécanisme boursier permettant la cotation d’entreprises en croissance, et d’aucun historique d’acquéreurs internationaux rachetant des startups algériennes. Sans sorties visibles, le capital-risque ne peut pas fonctionner.


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Ce qui change enfin : cinq leviers de transformation en 2025

1. Le cadre FCPR

L’introduction des Fonds Communs de Placement à Risque (FCPR) — le premier instrument de capital-risque juridiquement structuré en Algérie — constitue la réforme financière la plus significative pour l’écosystème depuis une génération. Les FCPR peuvent être lancés avec seulement 50 millions de dinars (~370 000 $) et ne nécessitent que deux porteurs de parts, ce qui les rend accessibles aux syndicats d’investisseurs providentiels (business angels) et aux family offices qui ne disposaient auparavant d’aucun véhicule réglementé pour investir dans les startups.

Afiya Investments est devenu le premier FCPR agréé en 2025. Plusieurs autres sont en cours de constitution. C’est l’infrastructure financière dont l’écosystème avait besoin.

2. Le label Startup et ses avantages

La loi Startup de 2020 a créé le label « Startup » — une certification gouvernementale qui ouvre droit à :
Zéro impôt sur les sociétés pendant 5 ans
Exonérations douanières sur les importations d’équipements
Tranche réservée de 20 % dans les marchés publics technologiques
Subventions de charges sociales pour les 10 premiers employés

Fin 2025, plus de 2 800 entreprises détenaient le label startup. Ce label crée un statut juridique défini qui simplifie la due diligence des investisseurs et signale le soutien de l’État.

3. Yassir : le modèle de référence

Yassir est la preuve de concept dont l’écosystème avait besoin. Lancée en 2017 comme application de VTC, Yassir a évolué en super application couvrant le transport, la livraison de repas, le e-commerce et les services financiers. Elle traite désormais 3 transactions à la demande sur 5 en Algérie, s’est étendue à 7 pays et est valorisée à plus de 200 millions de dollars — ce qui en fait l’une des rares entreprises africaines sur la trajectoire de la licorne, fondée par des Algériens basés en Algérie.

Les cofondateurs de Yassir sont des Algériens de la diaspora qui ont choisi de revenir et de construire sur le marché domestique. Leur succès a manifestement inspiré une nouvelle génération de fondateurs et convaincu certains investisseurs internationaux de prendre l’Algérie au sérieux pour la première fois.

4. L’engagement croissant de la diaspora

La diaspora algérienne — estimée entre 5 et 7 millions de personnes, principalement en France et au Canada — canalise de plus en plus de capitaux et de mentorat vers l’écosystème local. Les salons « Algeria Invest » à Paris, Montréal et Dubaï attirent un nombre croissant de participants. L’investissement providentiel (angel investment) de la diaspora algérienne dans les startups algériennes en phase d’amorçage a sensiblement augmenté en 2024–2025.

5. Le sommet Innov’Africa : Alger comme scène continentale

En décembre 2025, Alger a accueilli le sommet Innov’Africa — un événement d’envergure continentale dédié aux startups et à l’innovation, réunissant investisseurs, fondateurs et décideurs politiques de tout le continent africain. Le choix d’Alger comme lieu était délibéré : un signal adressé à l’écosystème mondial que l’Algérie est ouverte aux affaires. Les investisseurs internationaux présents ont fait part de leur surprise face à la qualité des startups algériennes présentées — et plusieurs accords ont été rapportés dans les suites de l’événement.


La voie à suivre : ce qui reste à faire

L’écosystème est en mouvement. Le cadre FCPR, le label startup et l’engagement croissant de la diaspora créent un élan réel. Mais quatre réformes structurelles demeurent essentielles pour que l’Algérie réalise son potentiel :

  1. Infrastructure de paiement : légaliser les plateformes de paiement internationales (ou créer un mécanisme national équivalent) permettant aux startups algériennes de recevoir des paiements internationaux
  2. Numérisation de l’immatriculation : réduire le délai de création d’entreprise à moins de 5 jours grâce à un processus entièrement en ligne
  3. Création de mécanismes de sortie : mettre en place un compartiment boursier dédié aux PME (similaire au Marché de Croissance de la Bourse de Casablanca au Maroc) ou créer des mécanismes juridiques permettant à des acquéreurs internationaux de racheter des entreprises algériennes
  4. Trajectoire vers la convertibilité du dinar : même une convertibilité partielle pour les revenus en devises du secteur tech libérerait l’investissement international à grande échelle

Si ces réformes se concrétisent — et la trajectoire politique de 2025 laisse entrevoir une volonté réelle — l’Algérie pourrait raisonnablement compter entre 3 000 et 5 000 startups tech actives d’ici 2030, passant d’un pays avec plus d’ingénieurs que de startups à une véritable puissance tech continentale.

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Radar de Décision

Dimension Évaluation
Pertinence pour l’Algérie Critique — l’écart de l’écosystème startup limite directement la capacité de l’Algérie à valoriser ses talents en ingénierie
Calendrier d’action Immédiat — le cadre FCPR et les avantages du label startup sont opérationnels ; fondateurs et investisseurs doivent agir maintenant
Parties prenantes clés Fondateurs tech, investisseurs providentiels, allocataires de capitaux de la diaspora, gestionnaires de fonds FCPR, décideurs travaillant sur la réforme des paiements et de l’immatriculation
Type de décision Stratégique
Niveau de priorité Critique

En bref : L’écosystème startup algérien se trouve à un point d’inflexion. Le cadre FCPR de capital-risque, les avantages fiscaux du label startup et la preuve de succès apportée par Yassir créent un élan réel. Les fondateurs devraient s’immatriculer et obtenir le label startup dès maintenant. Les investisseurs devraient évaluer les structures FCPR. Les quatre réformes structurelles (paiements, immatriculation, sorties, convertibilité) détermineront si cet élan se maintient.

Sources

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