Le paradoxe des réseaux sociaux en Algérie : connectés mais non protégés
L’Algérie a connu une révolution numérique silencieuse. Avec un taux de pénétration internet atteignant 76,9 % début 2025 et plus de 33 millions d’utilisateurs Facebook en mars 2025, le pays se classe parmi les plus connectés socialement en Afrique. Des plateformes comme Facebook, Instagram, TikTok et Telegram sont devenues l’infrastructure numérique de facto pour le commerce, la communication et la communauté. Pourtant, cette connectivité a créé une surface d’attaque massive, largement non défendue, pour les opérateurs de fraude qui ont identifié les utilisateurs algériens comme des cibles à haute valeur et faible résistance.
L’ampleur du problème est alarmante. La charge de dossiers de cybercriminalité en Algérie augmente fortement depuis des années : la DGSN a enregistré 5 163 incidents de cybercriminalité en 2020, contre 4 210 en 2019, et la tendance s’est accélérée à mesure que l’adoption des réseaux sociaux a explosé. En combinant les chiffres de la DGSN et de la Gendarmerie Nationale, près de 8 000 infractions de cybercriminalité ont été enregistrées en 2020 seul. Les experts estiment que le nombre réel de victimes est cinq à dix fois supérieur aux chiffres officiels, car la stigmatisation culturelle, la méfiance envers les autorités et le manque de sensibilisation empêchent la plupart des victimes de signaler les faits. Avec des pertes individuelles allant de quelques milliers de dinars pour de faux achats sur marketplace à des dizaines de millions pour des schémas élaborés de compromission de messagerie professionnelle, le préjudice financier cumulé sur les ménages algériens est substantiel et croissant.
Ce qui rend l’Algérie particulièrement vulnérable est une combinaison spécifique de facteurs : une population jeune, numériquement active mais avec une culture de cybersécurité limitée ; un secteur de e-commerce informel en plein essor mené presque entièrement via les pages Facebook et les groupes WhatsApp ; et un contenu qui circule en français, arabe et darija, créant une complexité linguistique qui déjoue la plupart des outils de modération automatisés des plateformes.
Anatomie des arnaques les plus courantes
La fausse offre d’emploi est devenue l’une des arnaques les plus répandues ciblant les citoyens algériens. Les chercheurs de Group-IB ont identifié plus de 1 500 annonces d’emploi frauduleuses à travers la région MENA en 2025, l’Algérie figurant parmi les pays les plus ciblés aux côtés de l’Égypte, la Tunisie et le Maroc. Les fraudeurs créent des pages Facebook soignées se faisant passer pour de grands employeurs comme Sonatrach, Cevital, Djezzy ou Ooredoo, publiant des offres d’emploi qui reproduisent les annonces légitimes. Les candidats sont dirigés vers des portails convaincants où ils soumettent numéros de carte d’identité nationale, coordonnées bancaires, et parfois paient des « frais de traitement » de 5 000 à 15 000 DZD. L’ANEM (Agence Nationale de l’Emploi) a mis en garde à plusieurs reprises contre les schémas d’emploi frauduleux utilisant sa marque, mais les pages continuent de proliférer plus vite qu’elles ne peuvent être signalées.
La fraude au e-commerce représente le deuxième vecteur majeur. Le marché formel du e-commerce algérien est projeté à 1,5 milliard de dollars en 2025 selon Statista, mais un volume significatif de transactions passe par les canaux du commerce social informel — pages Facebook et comptes Instagram avec paiement par virement CCP (compte postal) ou BaridiMob. Les escrocs créent des pages proposant électronique, vêtements ou articles ménagers à des prix 30 à 50 % inférieurs au marché. Après réception des virements CCP, ils bloquent les acheteurs et disparaissent. L’APOCE, organisme algérien de protection des consommateurs, en collaboration avec Algérie Poste, a émis des avertissements publics concernant les tentatives de fraude récurrentes ciblant les utilisateurs de BaridiMob et de la carte Edahabia, exhortant les citoyens à ne jamais partager de codes secrets ni cliquer sur des liens suspects. La capacité de transfert quasi-instantané du système CCP et la difficulté d’annuler les transactions rendent la récupération pratiquement impossible.
Les arnaques sentimentales et la sextorsion représentent une catégorie croissante mais sous-déclarée. Ciblant aussi bien les hommes que les femmes, ces schémas commencent typiquement sur Facebook ou Instagram avec des photos de profil attrayantes volées sur des comptes internationaux. Après avoir établi un lien émotionnel sur plusieurs semaines, les escrocs demandent soit des transferts d’argent via CCP ou BaridiMob, soit escaladent vers la sextorsion en sollicitant des images intimes puis en exigeant un paiement pour empêcher leur diffusion. La tranche démographique 18-35 ans est particulièrement ciblée, les victimes masculines de sextorsion affichant les taux de signalement les plus bas en raison de la honte et de la stigmatisation sociale.
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Pourquoi la modération des plateformes échoue en Algérie
L’infrastructure de modération de contenu de Meta n’a pas été construite pour la réalité linguistique de l’Algérie. Les réseaux sociaux algériens fonctionnent dans un mélange fluide d’arabe standard moderne, de français, de darija (arabe algérien écrit en caractères latins ou arabes) et de plus en plus d’« arabizi » (arabe translittéré en caractères latins avec des chiffres). Un post d’arnaque peut utiliser le français pour le titre, la darija pour le corps du texte et l’écriture arabe pour les coordonnées. Les recherches du Center for Democracy and Technology ont documenté comment l’arabe maghrébin est une « langue à faibles ressources » pour la modération de contenu, ce qui signifie qu’il y a beaucoup moins de données d’entraînement de haute qualité disponibles pour construire des classificateurs efficaces. Les modèles entraînés sur l’arabe standard moderne performent mal lorsqu’ils sont appliqués aux dialectes régionaux nord-africains, et les outils d’identification linguistique échouent souvent à différencier l’arabe, la darija et le contenu à code mixte.
La recherche 2025 de l’Internet Society Foundation sur la modération de contenu au Maghreb confirme que les utilisateurs d’arabe maghrébin rencontrent fréquemment à la fois une sur-modération du contenu légitime et une sous-modération du contenu nuisible, y compris la fraude. Le Middle East Institute a documenté comment les défis linguistiques et les lacunes en ressources sapent les efforts de modération dans toute la région MENA. Quand les utilisateurs algériens signalent des pages d’arnaque, les temps de réponse des plateformes permettent souvent aux opérations de fraude bien organisées de victimiser des centaines de personnes et de simplement migrer vers une nouvelle page avant que des mesures ne soient prises.
L’usurpation d’identité gouvernementale ajoute une couche dangereuse supplémentaire. Les fraudeurs créent des pages imitant les services gouvernementaux officiels, y compris de faux portails pour le renouvellement de passeports, les demandes de logement (programmes AADL/LPP) et les demandes de carte d’identité nationale. En décembre 2025, Algérie Poste a spécifiquement mis en garde le public contre des communications suspectes ciblant les bénéficiaires du programme de logement AADL 3 concernant le paiement de la première tranche. Ces arnaques exploitent l’expérience des Algériens avec des processus bureaucratiques opaques, rendant plausible qu’un service gouvernemental puisse demander des détails personnels ou de petits frais via les réseaux sociaux. Le Ministère de la Poste et des Télécommunications a lancé des campagnes de sensibilisation pour l’utilisation sécurisée de la carte Edahabia et de BaridiMob, mais la connaissance des pages authentiques reste faible dans la population générale.
Un guide de défense pratique pour les citoyens algériens
La protection individuelle commence par la discipline de vérification. Avant de s’engager avec toute offre commerciale ou d’emploi sur les réseaux sociaux, les citoyens devraient recouper via les canaux officiels. Les employeurs légitimes publient les postes vacants sur le portail officiel de l’ANEM (anem.dz), leurs propres sites web d’entreprise et leurs pages LinkedIn vérifiées. Aucun employeur algérien légitime ne demande de frais pour les candidatures. Pour le e-commerce, la règle est simple : si une offre nécessite un virement CCP vers un particulier plutôt qu’un compte professionnel enregistré, et que le prix semble trop beau, c’est presque certainement une fraude.
L’hygiène technique fournit la deuxième couche de défense. Activez l’authentification à deux facteurs sur chaque compte de réseau social en utilisant une application d’authentification plutôt que le SMS, car le SIM-swapping est une menace mondiale croissante qui affecte les réseaux mobiles partout, y compris les opérateurs algériens. Utilisez des mots de passe uniques pour chaque plateforme ; un gestionnaire de mots de passe comme Bitwarden (niveau gratuit) élimine l’excuse que les mots de passe forts sont trop difficiles à gérer. Révisez les paramètres « Applications et sites web » de Facebook trimestriellement pour révoquer l’accès des applications tierces oubliées qui pourraient servir de points d’entrée pour la prise de contrôle de compte.
Au niveau systémique, l’Algérie a besoin d’une réponse coordonnée. La Stratégie Numérique Nationale mise à jour du gouvernement, qui priorise la cybersécurité dans plus de 500 projets numériques planifiés pour 2025-2026, est un pas dans la bonne direction. L’initiative d’avril 2025 de l’Agence de Sécurité des Systèmes d’Information pour introduire la sensibilisation à la cybersécurité dans les écoles primaires signale une reconnaissance croissante du problème. Les écoles devraient intégrer la littératie numérique dans les programmes dès le collège. Les banques et Algérie Poste devraient mettre en place des mécanismes de délai de transaction pour les virements CCP au-dessus de certains seuils vers de nouveaux bénéficiaires, créant une défense basée sur la friction contre les paiements d’arnaque impulsifs. L’APOCE et les organisations de défense des consommateurs devraient établir des portails standardisés de signalement d’arnaques qui agrègent les données et permettent la détection de schémas au-delà des frontières des wilayas.
La voie à suivre : réglementation et résilience
Le cadre juridique algérien s’adapte lentement. La Loi 09-04, promulguée en août 2009, fournit le fondement pour la lutte contre la cybercriminalité avec des peines allant de trois mois à trois ans d’emprisonnement et des amendes de 50 000 à 5 millions DZD, les peines étant doublées quand les infractions visent la défense nationale ou les institutions publiques. Le gouvernement a continué de mettre à jour la législation sur la cybercriminalité, mais les taux de poursuites pour la fraude sur les réseaux sociaux restent faibles. La compétence transfrontalière aggrave le problème, car de nombreuses opérations d’arnaque ciblant les utilisateurs algériens sont menées depuis des pays voisins ou des réseaux de fraude internationaux. L’Opération Red Card 2.0 d’INTERPOL, menée dans 16 nations africaines de décembre 2025 à janvier 2026, a abouti à 651 arrestations et la récupération de plus de 4,3 millions de dollars, soulignant l’échelle transnationale du problème.
Le secteur privé a un rôle à jouer. Les banques algériennes et les entreprises fintech comme Slickpay et Chargily devraient investir dans la surveillance des transactions qui signale les schémas cohérents avec la fraude. Algérie Poste, qui exploite BaridiMob et BaridiWeb, devrait renforcer ses capacités de détection de la fraude étant donné que les virements CCP sont le principal rail de paiement du commerce social. Les opérateurs télécoms peuvent contribuer en mettant en place la vérification de l’identité de l’appelant et l’authentification de l’expéditeur SMS pour réduire le hameçonnage par message texte.
En fin de compte, l’épidémie d’arnaques est un effet secondaire de la transformation numérique de l’Algérie qui progresse plus vite que ses capacités de défense numérique. La population jeune et connectée du pays est un atout énorme, mais sans investissements correspondants dans la littératie de cybersécurité et l’infrastructure de protection des consommateurs, cette connectivité devient une vulnérabilité.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — plus de 33 millions d’utilisateurs Facebook et une économie informelle basée sur le CCP créent des conditions idéales de fraude |
| Calendrier d’action | Immédiat — les réseaux d’arnaque se professionnalisent chaque mois sans réponse coordonnée |
| Parties prenantes clés | DGSN cybercriminalité, APOCE, Meta, Algérie Poste/BaridiMob, Ministère de l’Économie Numérique, télécoms |
| Type de décision | Éducatif |
| Niveau de priorité | Critique |
En bref : Les utilisateurs algériens des réseaux sociaux naviguent dans une économie numérique informelle avec une protection minimale des consommateurs. La combinaison de virements CCP irréversibles, d’un contenu multilingue qui échappe à la modération des plateformes, et d’une faible littératie en cybersécurité exige un investissement immédiat dans les campagnes de sensibilisation, l’infrastructure de signalement des arnaques et les garde-fous au niveau des transactions.
Sources et lectures complémentaires
- DataReportal — Digital 2025: Algeria
- NapoleonCat — Facebook Users in Algeria, March 2025
- Group-IB — Online Job Scams Targeting MENA Region (2025)
- Infosecurity Magazine — Coordinated Scams Target MENA With Fake Job Ads
- Center for Democracy and Technology — Moderating Maghrebi Arabic Content on Social Media
- Internet Society Foundation — Content Moderation in the Global South: Maghreb Region (2025)
- Middle East Institute — Content Moderation Trends in the MENA Region
- WIPO — Algeria Law No. 09-04 on Cybercrime (2009)
- CMS Expert Guide — Data Protection and Cybersecurity Laws in Algeria
- INTERPOL — Operation Red Card 2.0 (February 2026)
- Statista — eCommerce Market Forecast: Algeria
- Algérie Poste / APOCE — BaridiMob Scam Warning
- Ministry of Post and Telecommunications — BaridiMob/Edahabia Awareness Campaign
- DZWatch — Algeria Post Warns of AADL 3 Payment Scams
- Startup3lmashi — Algeria Unveils Sovereign Cybersecurity Strategy
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