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Le réseau de la diaspora tech algérienne : comment les ingénieurs à l’étranger se reconnectent

février 26, 2026

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L’ampleur de la fuite des cerveaux en ingénierie algérienne

Les chiffres sont stupéfiants, même selon les standards régionaux. On estime que 500 000 Algériens hautement qualifiés ont émigré au cours des dernières décennies, dont des dizaines de milliers travaillant spécifiquement dans des rôles d’ingénierie et de technologie. Les destinations principales sont bien établies : la France héberge la plus forte concentration, avec le recensement français de 2021 enregistrant 892 000 résidents nés en Algérie et environ 300 000 à 400 000 cadres et entrepreneurs d’origine algérienne à travers la France et l’Europe, selon Fateh Ouazzani, président de Reage (Réseau des Algériens Diplômés des Grandes Écoles et Universités Françaises). Le Canada abrite environ 73 775 Algériens selon son recensement de 2021, avec environ 60 000 concentrés au Québec. Des communautés significatives existent également aux États-Unis, au Royaume-Uni, aux Émirats arabes unis et en Allemagne.

Le talent représenté est extraordinaire. Des ingénieurs algériens occupent des postes seniors dans les principales entreprises technologiques de Silicon Valley, Paris, Londres et du Golfe. Environ 800 Algériens travaillent dans des grandes entreprises technologiques de Silicon Valley seule, beaucoup dans des rôles de recherche et développement. Plusieurs ont fondé des startups soutenues par du capital-risque aux États-Unis, en France et au Canada. Plus de 80 % de la diaspora algérienne en Amérique du Nord est composée d’individus hautement éduqués, beaucoup avec des diplômes avancés d’institutions de premier rang. Par toute mesure raisonnable, la diaspora d’ingénieurs algériens représente l’un des atouts les plus précieux et les plus sous-utilisés du pays.

La fuite des cerveaux s’est accélérée ces dernières années. Les données d’immigration françaises montrent que l’Algérie se classe systématiquement comme la deuxième plus grande source de premiers titres de séjour, avec 29 270 délivrés en 2024 seulement. Le rapport annuel Express Entry du Canada pour 2024 montre que l’Algérie est passée de la dixième à la septième place parmi les pays recevant des invitations à présenter une demande de résidence permanente, et se classe troisième dans les rondes de maîtrise du français. Les facteurs d’attraction sont évidents — des différentiels de rémunération de 10x à 20x, de meilleures conditions de travail et l’accès à des défis techniques d’envergure mondiale. Les facteurs de répulsion sont tout aussi clairs — des opportunités locales limitées, des barrières bureaucratiques à l’entrepreneuriat et un écosystème tech encore à ses débuts. Comme l’a noté une analyse de 2019, pilotes, ingénieurs informaticiens, foreurs pétroliers et même journalistes se dirigeaient vers l’aéroport, avec près de 15 000 médecins algériens travaillant désormais en France et environ 10 000 ingénieurs ayant quitté l’entreprise publique d’énergie Sonatrach au cours de la dernière décennie.

Les réseaux qui prennent forme : Algeria 2.0, AAASTE et au-delà

Malgré la distance, un écosystème croissant de réseaux diasporiques se forme. Le Algeria 2.0 Summit est apparu comme sans doute le point de rassemblement le plus visible, se positionnant comme le carrefour international annuel des TIC, des nouvelles technologies et de l’innovation numérique pour la communauté tech algérienne. Le sommet réunit des professionnels de la tech, des entrepreneurs et des innovateurs dans des domaines comme l’IA, l’IoT et la blockchain, servant de rampe de lancement pour les idées et de plateforme de réseautage connectant les professionnels de la diaspora avec les entrepreneurs et décideurs basés en Algérie.

Du côté organisationnel formel, plusieurs associations diasporiques structurées ont pris forme. L’Algerian American Association for Science, Technology, and Entrepreneurship (AAASTE) fournit du mentorat et des conseils aux étudiants, éducateurs et entrepreneurs algériens, avec des membres développant et dispensant des cours, ateliers et séminaires en science, technologie, management et entrepreneuriat. L’Algerian Sci-Tech Scholars and Competences Abroad (AS-CAP) réunit une équipe de scientifiques multidisciplinaires situés à travers le monde pour se connecter avec les chercheurs et entrepreneurs en Algérie, fournissant assistance et mentorat dans des projets scientifiques et de startups. Algerians Abroad, une autre plateforme, soutient le talent algérien à travers des événements en ligne et en présentiel, des ateliers, des conférences, des masterclasses et des programmes de mentorat.

Sur LinkedIn, plusieurs communautés tech algériennes sont devenues des hubs actifs pour les recommandations d’emploi, les discussions techniques et les connexions de mentorat. Des communautés comme Algerian Tech Makers et Global Algerian Technology (GATECH-DZ) servent de plateformes de réseautage, tandis que DzCode I/O — créé comme successeur de la précédente communauté algeriatech fondée en 2016 — rassemble la communauté autour de projets open-source. Dzair AI promeut l’innovation avec l’intelligence artificielle et la science des données en éduquant la communauté. Des communautés axées sur les femmes se sont également formées, incluant Women Techmakers Algiers (une communauté affiliée à Google) et Algerian Women in Science (ALWIS), fondée en 2020, qui fournit des groupes de mentorat individuel en ligne couvrant la biologie, la médecine, l’ingénierie, l’informatique et la physique.

Les canaux informels sont peut-être encore plus impactants que les organisations formelles. Des groupes WhatsApp et Telegram connectant des ingénieurs algériens dans des entreprises spécifiques facilitent les recommandations directes et le partage de connaissances. Plusieurs ingénieurs de la diaspora ont organisé des conférences tech diffusées dans les universités algériennes par vidéoconférence, et un certain nombre sont revenus pour des interventions en personne lors d’événements comme Algeria Disrupt, qui a lancé sa première conférence annuelle de startups en octobre 2020, et la Conférence Africaine des Startups tenue à Alger. Le schéma est clair : l’infrastructure pour l’engagement de la diaspora existe et se développe, même si elle reste largement informelle et portée par des bénévoles.

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Les quatre vecteurs d’engagement de la diaspora

L’engagement de la diaspora avec l’écosystème tech algérien opère le long de quatre vecteurs principaux, chacun à un niveau de maturité différent. Le premier est le mentorat et le transfert de connaissances. C’est le canal le plus développé, principalement parce qu’il ne nécessite aucun capital, aucun cadre juridique et aucune présence physique. Les ingénieurs de la diaspora mentient des développeurs algériens à travers des plateformes mondiales comme ADPList, les programmes formels de l’AAASTE, le réseau de mentorat scientifique d’AS-CAP et des connexions informelles individuelles. L’impact est tangible — les mentorés rapportent un développement de compétences accéléré, une meilleure navigation de carrière et des réseaux professionnels élargis.

Le deuxième vecteur est le recrutement et les pipelines de talents. Un nombre croissant d’ingénieurs de la diaspora recrutent activement des développeurs algériens pour leurs équipes internationales ou pour des postes à distance dans leurs entreprises. Cela crée un effet multiplicateur : chaque développeur algérien placé dans un rôle international acquiert de l’expérience, gagne des devises étrangères et devient éventuellement un contributeur potentiel de la diaspora lui-même. Yassir, la super-application fondée en 2017 à Palo Alto par l’ingénieur de la diaspora algérienne Noureddine Tayebi (doctorant de Stanford et ancien cadre d’Intel), illustre cela à grande échelle. Soutenu par Y Combinator et ayant levé plus de 150 millions de dollars en capital-risque, Yassir emploie désormais environ 600 ingénieurs — en faisant le plus grand employeur tech du Maghreb — avec des équipes à Alger, Paris, Le Caire et Dubaï. L’entreprise démontre que le pipeline de talents de la diaspora peut fonctionner dans les deux sens.

Le troisième vecteur est l’investissement, et c’est là que l’écart entre le potentiel et la réalité est le plus large. Malgré la richesse collective de la diaspora, l’investissement direct dans les startups tech algériennes reste minimal. Les obstacles sont redoutables : la Déclaration sur le Climat d’Investissement 2025 du Département d’État américain décrit le régime de change fortement réglementé de l’Algérie comme un obstacle significatif, avec des contrôles des capitaux rendant difficile le transfert d’argent entrant et sortant à des fins d’investissement. Le cadre juridique pour l’investissement providentiel est sous-développé, il n’existe pas de réseau établi d’investisseurs providentiels de la diaspora, et le déficit de confiance entre la diaspora et les entrepreneurs locaux reste significatif. Quelques exceptions notables existent — plusieurs startups basées en Algérie ont reçu un financement providentiel de la diaspora, généralement via des connexions personnelles plutôt que des canaux formels.

Le quatrième vecteur est l’influence politique et la construction d’écosystème. Les professionnels de la diaspora se sont engagés avec les initiatives gouvernementales algériennes, incluant les consultations autour du cadre réglementaire des startups qui a commencé avec la Loi de Finances 2020 et l’établissement de l’Algerian Startup Fund (ASF), le fonds de capital-risque public créé en octobre 2020 en partenariat avec six banques publiques, ainsi que l’accélérateur complémentaire Algeria Venture. Le Ministère de l’Économie de la Connaissance, des Start-ups et des Micro-entreprises — établi en 2020 et initialement dirigé par Yacine Mahdi Oualid — a servi de point focal pour ces interactions. Cependant, cet engagement reste épisodique plutôt que systématique, et de nombreux professionnels de la diaspora expriment leur frustration face au rythme des réformes et à l’écart entre les politiques annoncées et leur mise en œuvre.

Obstacles et ce qui accélérerait l’engagement

Les obstacles à un engagement plus profond de la diaspora sont bien documentés mais obstinément persistants. Le système bancaire reste l’obstacle pratique le plus cité. Les contrôles des capitaux algériens signifient que transférer de l’argent vers ou hors du pays à des fins d’investissement est complexe, lent et juridiquement incertain. Le système financier dominé par l’État — les entreprises publiques représentant environ deux tiers de l’économie en valeur marchande — aggrave le problème. Ouvrir et maintenir un compte bancaire algérien depuis l’étranger est difficile. L’absence d’infrastructure bancaire numérique moderne signifie que les membres de la diaspora habitués aux services fintech trouvent l’expérience bancaire algérienne profondément frustrante.

Les aspects liés aux visas et à la logistique de voyage présentent un autre point de friction. Bien que les ressortissants algériens puissent entrer librement dans le pays, de nombreux membres de la diaspora ayant acquis une seconde nationalité font face à des exigences complexes en matière de visa. La logistique pratique d’organisation d’événements, de réunions ou de séjours prolongés pour du mentorat ou des missions de conseil est non triviale. La confiance est l’obstacle plus subtil mais peut-être plus fondamental. Les ingénieurs de la diaspora qui ont passé des années dans des environnements méritocratiques et à forte responsabilité ont souvent du mal à naviguer dans la culture d’affaires relationnelle de l’Algérie. Inversement, les entrepreneurs basés en Algérie perçoivent parfois l’engagement de la diaspora comme condescendant ou déconnecté des réalités locales.

Qu’est-ce qui accélérerait l’engagement ? La communauté diasporique identifie systématiquement plusieurs priorités. Premièrement, un véhicule d’investissement dédié à la diaspora — un fonds ou une structure juridique permettant aux membres de la diaspora de co-investir dans les startups algériennes avec des protections appropriées. Le programme MDM Invest du Maroc, qui fournit une subvention étatique de 10 % sur les coûts de démarrage (plafonnée à 5 millions de MAD) accompagnée d’un financement bancaire pouvant atteindre 65 % pour les investisseurs diasporiques qui apportent au moins 25 % de fonds propres, est fréquemment cité comme un modèle à adapter. Deuxièmement, une simplification bancaire pour les Algériens non-résidents, incluant la possibilité d’ouvrir et gérer des comptes à distance. Troisièmement, un registre formel des compétences de la diaspora qui fait correspondre l’expertise spécifique disponible dans la diaspora avec les besoins des entreprises et institutions algériennes. Quatrièmement, des événements d’engagement de la diaspora réguliers et bien organisés — pas des conférences ponctuelles mais des programmes soutenus avec des objectifs clairs et une redevabilité. Le potentiel est énorme. La question est de savoir si la volonté institutionnelle existe pour le libérer.

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🧭 Radar de Décision

Dimension Évaluation
Pertinence pour l’Algérie Élevée — la diaspora représente une ressource massive inexploitée pour le développement de l’écosystème tech
Calendrier d’action 6-12 mois — des réformes structurelles sont nécessaires parallèlement aux efforts immédiats de construction communautaire
Parties prenantes clés Ministère de l’Économie de la Connaissance, des Start-ups et des Micro-entreprises ; ASF ; Algeria 2.0 ; AAASTE ; Banque d’Algérie
Type de décision Stratégique
Niveau de priorité Élevé

En bref : La diaspora tech algérienne est l’un de ses plus grands atouts inexploités, avec des dizaines de milliers d’ingénieurs dans les plus grandes entreprises mondiales désireux de contribuer. Les restrictions bancaires, l’incertitude juridique et les déficits de confiance limitent l’engagement au mentorat et au recrutement informel. Libérer le plein potentiel nécessite des réformes structurelles, pas seulement des événements de réseautage.

Sources et lectures complémentaires

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