IA & AutomatisationCybersécuritéCloudCompétencesPolitiqueStartupsÉconomie Numérique

La crise de la fuite des cerveaux en Algérie : pourquoi les ingénieurs partent et ce qu’il faudra pour les retenir

février 22, 2026

Airport departure terminal with backpack and laptop symbolizing engineer emigration from Algeria

Introduction

Les chiffres sont sans appel. Une étude menée auprès des diplômés en ingénierie de l’ESI (École Nationale Supérieure d’Informatique) — l’une des écoles d’informatique les plus prestigieuses d’Algérie — a révélé que 95 % des étudiants ingénieurs souhaitent quitter le pays après l’obtention de leur diplôme. Soixante pour cent citent le service militaire obligatoire comme motivation principale. Quatre-vingt-quatre pour cent des diplômés ayant effectivement émigré déclarent que le service militaire a été un facteur déterminant dans leur décision. L’Algérie forme certains des meilleurs ingénieurs d’Afrique du Nord — puis les exporte vers la France, le Canada, l’Allemagne, le Golfe et au-delà.

Ce n’est pas un phénomène nouveau. Mais alors que l’Algérie accélère son agenda de transformation numérique, investit des milliards dans l’infrastructure d’IA et affiche l’ambition de créer 20 000 startups d’ici 2029, la fuite des cerveaux représente une contradiction structurelle au cœur du modèle de développement du pays : plus il forme, plus il risque de former pour les autres. La stratégie SNTN de l’Algérie cible explicitement une réduction de 40 % de la migration de travailleurs qualifiés d’ici 2030 — reconnaissant l’ampleur du défi.

Cet article examine les causes de la fuite des cerveaux, son coût économique et les leviers politiques qui pourraient — et certains qui ne peuvent pas — inverser la tendance.


L’ampleur de l’exode

L’Algérie affiche les taux d’émigration hautement qualifiée les plus élevés parmi ses voisins du Maghreb dans plusieurs catégories professionnelles. En médecine, le tableau est particulièrement aigu : sur 1 993 praticiens étrangers ayant réussi les épreuves de vérification des compétences (EVC) en France, 1 200 ont été formés en Algérie — dépassant largement les contributions du Maroc et de la Tunisie. Les facultés de médecine algériennes produisent plus de 3 000 médecins par an, mais une part significative émigre dans les années suivant l’obtention du diplôme.

En ingénierie et technologie, le schéma est similaire. L’étude de Yasser El Habib Drif sur les salaires des développeurs algériens et la fuite des cerveaux — menée auprès de 260 ingénieurs de l’ESI et largement citée dans les milieux tech algériens — a révélé une insatisfaction extraordinaire concernant la rémunération et les perspectives de carrière des ingénieurs logiciels basés en Algérie. Les salaires moyens des développeurs logiciels à Alger varient d’environ 55 000 à 135 000 dinars algériens par mois (soit environ 400 à 990 USD aux taux de change de mi-2025). Les postes équivalents en France sont rémunérés entre 3 000 et 6 000 € par mois ; au Canada, entre 5 000 et 10 000 CAD par mois ; aux Émirats arabes unis, entre 12 000 et 25 000 AED par mois.

L’écart de pouvoir d’achat est énorme, même en tenant compte des différences de coût de la vie. Un ingénieur logiciel algérien à Paris gagne en un mois ce qu’un collègue à Alger gagne en six à douze mois — tout en accédant à des opportunités de développement de carrière, des réseaux internationaux et — pour beaucoup — la liberté personnelle qui accompagne la distance géographique vis-à-vis d’obligations familiales et sociales complexes.


Le facteur du service militaire

Parmi les moteurs de l’émigration, le service militaire obligatoire mérite une attention particulière car il est à la fois singulièrement significatif et directement adressable par la politique publique.

L’Algérie maintient un service militaire obligatoire de 12 mois pour les citoyens de sexe masculin. Bien que des réformes aient réduit la durée du service par rapport aux exigences antérieures, l’obligation demeure et crée une puissante incitation à l’émigration pour les jeunes diplômés masculins. La logique est simple : un diplômé qui achève un cursus d’ingénieur de 5 ans puis reporte sa carrière professionnelle d’une année supplémentaire pour le service militaire fait face à un coût d’opportunité considérable — un coût qui disparaît s’il émigre avant que l’obligation de service ne devienne pratiquement exécutoire.

Les 60 % qui citent le service militaire comme motivation principale de leur émigration ne sont pas nécessairement des pacifistes ou des déloyaux — beaucoup seraient disposés à servir sous une forme ou une autre si des arrangements alternatifs existaient. Fait révélateur, 83 % des étudiants ingénieurs souhaitant rester en Algérie et créer des startups considèrent le service militaire comme un obstacle, estimant qu’ils peuvent contribuer davantage par leurs compétences techniques que par une formation militaire. Les options de réforme proposées par divers chercheurs en politiques publiques comprennent :

  • Modèle de réserve : Remplacer le service actif par un entraînement de réserve (week-ends et exercices annuels) pour les diplômés dans des domaines techniques stratégiques
  • Option de service technique : Permettre aux diplômés en ingénierie de remplir leurs obligations de service par des missions au sein d’agences technologiques étatiques, d’institutions de recherche ou de projets d’infrastructure
  • Report conditionnel : Accorder un report illimité aux diplômés qui s’engagent à travailler en Algérie pour une durée minimale (5 à 7 ans), avec réactivation de l’obligation s’ils émigrent dans cette période

Plusieurs pays ont mis en œuvre des variantes de ces modèles avec un succès mesurable. Le programme sud-coréen de Personnel Technique Industriel (Industrial Technical Personnel) permet aux ingénieurs masculins de remplir leurs obligations militaires en travaillant dans des entreprises agréées au sein d’industries stratégiques — réduisant la fuite des cerveaux tout en répondant aux exigences de sécurité nationale.


Salaires et rémunération : la cause profonde

Au-delà du service militaire, l’écart de rémunération constitue le moteur structurel le plus persistant de l’émigration. Le secteur public algérien — qui emploie une large part des ingénieurs dans les ministères techniques, les entreprises publiques et les universités — fonctionne sur des grilles salariales dramatiquement déconnectées des tarifs du marché international.

Un ingénieur logiciel senior dans une institution publique algérienne peut gagner 120 000 à 180 000 DZD par mois (880 à 1 320 USD). Un poste comparable dans une entreprise française paie 4 à 6 fois plus en termes absolus, avec un pouvoir d’achat supérieur même en tenant compte du coût de la vie plus élevé en France.

Les salaires du secteur privé en Algérie sont quelque peu supérieurs, en particulier dans les filiales de multinationales, la banque et les télécommunications. Mais même la rémunération la plus élevée du secteur privé pour les postes techniques (développeurs full-stack à 135 000 DZD/mois selon les données Glassdoor) reste très en deçà des référentiels internationaux.

L’écart salarial n’est pas simplement une question de volonté de payer. Il reflète la productivité globale de l’économie algérienne, qui reste fortement dépendante des exportations d’hydrocarbures plutôt que d’une activité économique à forte valeur ajoutée génératrice de salaires élevés. Combler durablement l’écart de rémunération exige une transformation économique structurelle — pas simplement la décision de mieux payer les ingénieurs.

Cela dit, des ajustements de rémunération ciblés sont possibles dans les domaines stratégiquement critiques. Les sous-traitants de la défense, les agences de renseignement et les industries stratégiques de nombreux pays pratiquent des rémunérations supérieures au marché pour retenir les talents techniques essentiels. Les domaines de la cybersécurité, de l’IA et des infrastructures critiques en Algérie pourraient adopter des approches similaires.


Advertisement

L’alternative de la « circulation des cerveaux »

Les économistes du développement international ont largement dépassé le simple récit « fuite des cerveaux = perte ». Le phénomène de « circulation des cerveaux » (brain circulation) — où les émigrés maintiennent des liens avec leur pays d’origine, envoient des fonds, reviennent avec des compétences et des réseaux, et contribuent au développement du pays — est bien documenté.

Pour l’Algérie, la circulation des cerveaux existe déjà de manière significative. Les ingénieurs et chercheurs algériens en France, au Canada et aux États-Unis :

  • Financent les membres de leur famille restés en Algérie par des transferts de fonds
  • Reviennent pour des projets entrepreneuriaux lorsque du capital d’investissement est disponible
  • Servent de passerelles pour le transfert technologique, les partenariats internationaux et les relations clients
  • Maintiennent des réseaux professionnels qui donnent aux startups algériennes accès à une expertise internationale

La diaspora algérienne en France seule est estimée à plus de 1,5 million de personnes. Un sous-ensemble non négligeable comprend des ingénieurs, médecins, universitaires et entrepreneurs hautement qualifiés. Engager stratégiquement cette diaspora — par des programmes dédiés, la facilitation de la double nationalité, des structures d’investissement à distance (le nouveau cadre FCPR de capital-risque est directement pertinent ici), et des programmes de startups ciblant la diaspora — pourrait convertir une partie du coût de la fuite des cerveaux en gain de cerveaux (brain gain).

Le Startup Act tunisien cible explicitement les entrepreneurs de la diaspora. Le Maroc organise des sommets d’investissement pour la diaspora. L’Algérie a développé son équivalent, bien qu’avec un suivi moins structuré à ce jour.


Ce que font les startups

Certaines des entreprises les plus innovantes d’Algérie ont trouvé des solutions partielles grâce à des modèles créatifs de rémunération et d’organisation du travail.

Primes de travail à distance : En travaillant à distance pour des clients internationaux — sur des plateformes comme Upwork, Toptal, ou via des relations directes avec des entreprises européennes et nord-américaines — les développeurs algériens peuvent percevoir des salaires libellés en devises fortes tout en vivant en Algérie. Pour certains, cela élimine le besoin d’émigrer. La position évolutive du gouvernement sur les revenus du travail à distance et les recettes en devises étrangères est cruciale ici ; des réglementations de change trop restrictives peuvent rendre ce modèle économiquement inefficient.

Rémunération en actions (equity) : Les startups en phase de démarrage qui ne peuvent pas rivaliser sur les salaires en espèces offrent des participations au capital. Pour les ingénieurs qui croient en la mission et le potentiel d’une startup, l’equity peut aligner les intérêts et créer de la rétention — en particulier à mesure que le cadre FCPR de capital-risque algérien mûrit et crée des voies plus claires vers des sorties (exits). La première sortie réussie du Fonds Algérien des Startups (la startup travel-tech Völz, rendement de 3,35x en décembre 2025) démontre que l’equity peut se traduire en rendements réels.

Contrats flexibles : Des projets à court terme et haute intensité, avec des jalons clairs et une rémunération premium, attirent des ingénieurs qui autrement émigreraient définitivement. Un projet qui paie l’équivalent de 3 mois de salaire européen en une mission intensive peut retenir des talents sur des périodes prolongées.

Alignement sur la mission : Certains ingénieurs choisissent de rester pour des raisons dépassant la rémunération — liens familiaux, mission sociale, désir de « construire quelque chose pour l’Algérie » ou pari calculé qu’ils seront parmi les premiers acteurs d’un marché en croissance. Les startups et entreprises tech capables d’articuler une mission convaincante au-delà du profit disposent d’un avantage de rétention distinct auprès de ce segment.


La déconnexion université-industrie

Une dimension moins discutée de la fuite des cerveaux est sa relation avec la déconnexion université-industrie en Algérie. Les diplômés en ingénierie algériens accomplissent souvent des programmes académiques rigoureux mais manquent d’expérience pratique et de travail par projets que les employeurs valorisent. Lorsqu’ils arrivent à leur premier emploi — en Algérie ou à l’étranger — ils découvrent un fossé entre leur formation académique et les exigences du monde professionnel.

En Algérie, ce fossé est frustrant mais gérable. En France ou au Canada, il est rapidement comblé grâce à des processus d’intégration structurés, des programmes de mentorat et des cultures d’apprentissage au sein d’entreprises technologiques qui investissent substantiellement dans le développement de leurs employés.

L’expérience de l’émigration, ironiquement, produit souvent les compétences pratiques dont les entreprises algériennes ont besoin. Un développeur qui passe 3 ans dans une entreprise SaaS française revient avec des pratiques d’ingénierie logicielle, une pensée produit (product thinking) et des réseaux internationaux d’une valeur considérable. Le défi est de créer les conditions dans lesquelles ils ont des incitations à revenir.

L’agenda de réforme universitaire — incluant l’alignement des programmes d’ingénierie sur les besoins de l’industrie, les stages obligatoires, l’apprentissage par projets et les projets de fin d’études parrainés par l’industrie — s’attaque au moteur d’émigration qui commence par une préparation inadéquate. L’expansion de la formation professionnelle par le gouvernement (285 000 nouvelles places en 2026 avec 40 nouveaux programmes numériques) complète cette approche en créant des parcours de compétences plus rapides et plus pratiques.


Ce que la politique publique peut faire (et ne peut pas faire)

La politique publique dispose de leviers réels sur certains moteurs de la fuite des cerveaux :

Peut aider :

  • Réforme du service militaire (potentiellement le changement politique à plus fort impact)
  • Libéralisation des revenus en devises étrangères (permettant les revenus du travail à distance)
  • Développement de l’écosystème startup (créant des opportunités de carrière locales attractives)
  • Programmes d’engagement de la diaspora (captant les bénéfices de la circulation des cerveaux)
  • Réforme salariale du secteur public dans les domaines techniques stratégiques
  • Amélioration du logement et de la qualité de vie (écoles, santé, habitabilité urbaine)
  • Obligations de partenariat université-industrie

Ne peut pas directement résoudre :

  • L’écart salarial absolu (nécessite une transformation économique plus large)
  • Les motivations sociales et personnelles de l’émigration (liberté, mode de vie, préférences de constitution familiale)
  • La concurrence mondiale pour les talents tech (chaque pays est en compétition pour retenir ses ingénieurs)
  • Les effets de réseau (les ingénieurs vont là où se trouvent d’autres ingénieurs, pour des raisons de développement professionnel et sociales)

La conclusion politique honnête est qu’un certain degré de fuite des cerveaux est inévitable et même bénéfique s’il est géré comme une circulation des cerveaux. L’objectif n’est pas d’empêcher toute émigration — ce qui nécessiterait des mesures incompatibles avec les droits individuels — mais de réduire les incitations au départ définitif, de créer des raisons convaincantes de revenir et d’extraire le maximum de valeur de l’expérience internationale de la diaspora.


Les cinq prochaines années : scénarios

Scénario optimiste : La réforme du service militaire réduit significativement le principal moteur d’émigration des diplômés en ingénierie. La libéralisation du travail à distance crée une large cohorte de développeurs basés en Algérie percevant des salaires internationaux. L’écosystème startup — alimenté par le capital-risque FCPR et les 650 millions de dollars levés en 2024 — crée des parcours de carrière à haute rémunération qui rivalisent avec l’émigration. La diaspora revient pour l’opportunité, non contrainte par les circonstances.

Scénario de référence : La fuite des cerveaux se poursuit au rythme actuel. L’engagement de la diaspora compense partiellement. L’économie se diversifie lentement mais de manière significative, créant davantage d’emplois techniques à hauts salaires. La perte nette de talents se stabilise mais ne s’inverse pas. L’Algérie reste un exportateur net de talents techniques mais capte davantage de bénéfices de la circulation des cerveaux.

Scénario pessimiste : Les réformes structurelles stagnent. Le travail à distance reste financièrement inefficient en raison des restrictions de change. L’obligation de service militaire demeure inchangée. Les 285 000 stagiaires de la formation professionnelle trouvent des opportunités domestiques limitées, et l’émigration devient encore plus accessible à mesure que les programmes de marché du travail européens et du Golfe ciblant les talents algériens se développent.

Les résultats ne sont pas prédéterminés. Ils seront façonnés par les décisions prises maintenant — au parlement, au ministère des finances, dans les conseils d’administration des universités, et dans les startups et entreprises qui choisissent d’investir ou non dans la rétention.


Advertisement

Radar de Décision

Dimension Évaluation
Pertinence pour l’Algérie Critique — la fuite des cerveaux est la plus grande menace pesant sur les ambitions de transformation numérique de l’Algérie
Calendrier d’action Immédiat — la réforme du service militaire et la politique de travail à distance sont réalisables dès maintenant ; les changements structurels prendront 3 à 5 ans
Parties prenantes clés Ministère de la Défense (politique du service militaire), Ministère des Finances (change/rémunération), employeurs tech, doyens d’universités, fondateurs de startups, professionnels de la diaspora
Type de décision Stratégique — nécessite une réponse politique coordonnée interministérielle
Niveau de priorité Critique

En bref : La réforme du service militaire est le levier politique le plus puissant dont dispose l’Algérie pour retenir les talents en ingénierie — 60 % des étudiants le citent comme motivation principale d’émigration. Pour les employeurs, le travail à distance et la rémunération en equity sont les outils de rétention les plus efficaces à court terme. Pour la diaspora, le cadre FCPR crée enfin un véhicule réglementé pour investir en Algérie sans avoir besoin de revenir physiquement.


Sources

Laisser un commentaire

Advertisement