Le monde fait face à une pénurie structurelle de professionnels en cybersécurité. L’ISC2 2024 Cybersecurity Workforce Study — la mesure annuelle de référence du secteur — évalue le déficit mondial à 4,8 millions de professionnels, le plus important jamais enregistré. Ce déficit a augmenté de 19 % en glissement annuel, alors même que la main-d’œuvre cyber mondiale stagnait à 5,5 millions — soit une croissance de seulement 0,1 %, la plus faible depuis que l’ISC2 a commencé ses mesures. Pour la première fois, le manque de budget a dépassé le manque de talents qualifiés comme principale raison invoquée par les organisations pour justifier leurs effectifs insuffisants.
Pour l’Algérie, cette pénurie mondiale crée un paradoxe : le pays fait simultanément face à une pénurie de talents domestique (pas assez de professionnels de la sécurité pour protéger les organisations algériennes) et à une opportunité d’exportation de talents (les professionnels algériens de la sécurité sont compétitifs à l’international et activement recherchés). Gérer cette tension — conserver suffisamment de talents sur le territoire tout en construisant un vivier reconnu mondialement — constitue l’un des défis centraux de la stratégie cybersécurité de l’Algérie.
Quantifier la main-d’œuvre cybersécurité en Algérie
Il n’existe aucun chiffre officiel publié sur le nombre de professionnels certifiés en cybersécurité en Algérie. D’après les données disponibles auprès des organismes de certification, enquêtes sectorielles et prestataires de formation :
- Titulaires du CISSP (Certified Information Systems Security Professional) : estimés à quelques centaines — un nombre remarquablement faible pour un pays de 47 millions d’habitants
- Titulaires du CEH (Certified Ethical Hacker) : estimés à plusieurs centaines, en croissance à mesure que les prestataires de formation élargissent leur offre
- Lead Implementers/Auditeurs ISO 27001 : concentrés dans les secteurs bancaire, télécoms et énergie
- Total de professionnels actifs en cybersécurité : seuls 1,5 % des professionnels tech interrogés dans le rapport State of Algerian Software Engineering 2024 se sont identifiés comme ingénieurs en cybersécurité
Ces chiffres sont dramatiquement insuffisants au regard des obligations de conformité que le décret présidentiel 26-07 (janvier 2026) vient de créer : chaque institution publique algérienne doit désormais établir une unité dédiée à la cybersécurité. Avec environ 2 000 institutions publiques probablement au-dessus du seuil, et chaque unité nécessitant au minimum deux professionnels qualifiés en cybersécurité, le décret à lui seul pourrait générer une demande de plusieurs milliers de nouveaux professionnels en cybersécurité dans le secteur public — dépassant largement les effectifs actuels estimés.
D’où viennent les talents sécurité algériens aujourd’hui
Programmes universitaires
Les universités algériennes proposent des spécialisations en cybersécurité au niveau master dans les filières informatique, réseaux et systèmes d’information. Les plus pertinentes incluent :
- USTHB (Université des Sciences et de la Technologie Houari Boumediene, Alger) : Master en Sécurité des Systèmes d’Information ; production de recherche en cryptographie et détection d’intrusions réseau
- ESI (École Nationale Supérieure d’Informatique) : forme les informaticiens les plus compétitifs d’Algérie avec une concentration en cybersécurité
- ESST (École Supérieure en Sciences et Technologies) : Licence en Administration Sécurité & Systèmes/Réseaux — couvrant les fondamentaux à travers une expérience pratique en compétitions CTF et hackathons
- INSIM Oran : MSc en Sécurité de l’Information
- ESAA (École Supérieure Algérienne des Affaires) : MBA en Management de la Cybersécurité, en collaboration avec CYBEARS
L’École Nationale Supérieure de Cybersécurité
Le développement le plus significatif dans le pipeline de formation en cybersécurité en Algérie : en juin 2024, le gouvernement a créé par décret présidentiel l’École Nationale Supérieure de Cybersécurité à Sidi Abdellah, Alger. L’école — 100 % dédiée à la cybersécurité — a ouvert pour sa première année académique en septembre 2024, avec pour mission de former des ingénieurs et docteurs spécialisés en cybersécurité. Elle représente la première institution algérienne entièrement consacrée à la formation de professionnels en cybersécurité à grande échelle.
Praticiens autodidactes et certifiés
Une part significative de la communauté sécurité algérienne est autodidacte. L’Algérie dispose d’une culture CTF (Capture the Flag) active — des compétitions de hacking organisées via les clubs universitaires et les communautés informelles, qui développent des compétences pratiques en penetration testing et en investigation numérique. Le Algeria National Cyber Security CTF, organisé par ESI-SBA, fait partie des événements compétitifs structurés.
Plusieurs chercheurs en sécurité algériens ont divulgué des vulnérabilités dans des systèmes exploités par de grandes entreprises internationales, obtenant une reconnaissance dans des programmes de bug bounty. Ce vivier de talents de terrain produit des praticiens qui ne détiennent parfois aucun diplôme formel en cybersécurité mais surpassent les titulaires de certifications dans les évaluations pratiques.
Formation professionnelle et initiatives gouvernementales
En février 2026, le ministère de la Formation professionnelle et l’ASIS (Agence de Sécurité des Systèmes d’Information) ont lancé une Conférence nationale pour le renforcement des capacités en cybersécurité, annonçant de nouveaux programmes de qualification orientés certification utilisant des classes intelligentes et une infrastructure d’apprentissage à distance. Cette initiative, conjuguée aux programmes Cisco Networking Academy actifs dans les universités algériennes, vise à élargir le vivier au-delà des filières universitaires traditionnelles.
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Le problème des salaires : pourquoi les talents partent
Selon l’enquête State of Algerian Software Engineering 2024, les salaires en cybersécurité en Algérie varient d’environ 80 000 DZD/mois (~590 $) pour les ingénieurs sécurité juniors à 100 000–150 000 DZD/mois (~740–1 110 $) pour les professionnels de niveau intermédiaire et senior — compétitifs au sein de l’économie algérienne mais dramatiquement inférieurs aux taux internationaux :
| Poste | Algérie (USD/mois) | France (USD/mois) | EAU (USD/mois) |
|---|---|---|---|
| Analyste SOC (L2) | 500–800 $ | 3 500–5 000 $ | 4 000–6 500 $ |
| Testeur d’intrusion | 700–1 200 $ | 5 000–8 000 $ | 5 500–9 000 $ |
| RSSI | 1 500–3 000 $ | 10 000–18 000 $ | 12 000–20 000 $ |
Le différentiel salarial crée une pression migratoire persistante. Les entreprises francophones de cybersécurité à Paris, Lyon et Montréal recrutent activement les talents sécurité algériens. Le Golfe — en particulier les EAU et l’Arabie saoudite — recrute des RSSI et architectes sécurité algériens à des niveaux de rémunération impossibles à égaler sur le marché domestique.
Fait notable, 22 % des professionnels algériens en cybersécurité travaillent déjà à distance pour des employeurs internationaux, selon l’enquête State of Algerian Software Engineering — une tendance qui maintient les talents physiquement en Algérie tout en orientant leurs compétences (et leur pouvoir d’achat) vers des organisations étrangères.
Ce que les organisations devraient faire : une stratégie talent concrète
Pour les organisations algériennes qui doivent se conformer au décret 26-07 et développer leurs capacités sécurité :
Court terme (2026) : capitaliser sur l’existant
- Identifier les collaborateurs IT internes ayant des aptitudes en sécurité et financer leur certification (Security+, CEH ou AWS Security Specialty)
- Recruter les diplômés de l’École Nationale de Cybersécurité à mesure qu’ils entrent sur le marché — créer des parcours structurés de stage vers l’embauche
- S’abonner aux avis du DZ-CERT et confier la responsabilité de la veille et de la réponse aux incidents à un membre existant de l’équipe IT pendant la mise en place de l’unité dédiée
Moyen terme (2027–2028) : construire l’unité
- Recruter un RSSI qualifié (promotion interne ou recrutement externe) capable de concevoir et staffier l’unité
- Envisager un SOC managé — pour les organisations dont le chiffre d’affaires est inférieur à 50 M$, un SOC managé par un prestataire qualifié est plus rentable qu’une construction entièrement interne
- Obtenir la certification ISO 27001 — le processus de certification impose en lui-même la mise en œuvre des contrôles qui réduisent effectivement les risques
Long terme : investir dans le vivier
- Établir des partenariats avec l’USTHB, l’ESI ou l’École Nationale de Cybersécurité pour l’encadrement de thèses et les programmes de stages
- Sponsoriser les collaborateurs dans des parcours de certification CISSP ou CISM (investissement de 18 mois par candidat)
- Créer des grilles salariales compétitives qui retiennent les talents sécurité à 20–30 % au-dessus de la rémunération IT générale — le coût de remplacement d’un professionnel sécurité parti dépasse largement le coût de sa rétention
L’opportunité pour les professionnels algériens de la sécurité
Sur le marché mondial, être un professionnel algérien de la cybersécurité en 2026 constitue un véritable avantage :
- Langue française : la maîtrise du français ouvre l’ensemble du marché international francophone de la sécurité (France, Belgique, Canada, Suisse, Afrique de l’Ouest)
- Langue arabe : demande croissante de professionnels de la sécurité arabophones dans la région MENA, où les cadres réglementaires de la NCA saoudienne, du NESA émirati et les dispositifs émergents en Égypte et au Maroc créent des marchés de conformité réglementaire
- Solide formation mathématique : l’accent mis par la formation d’ingénieurs algérienne sur les mathématiques se traduit directement en compétences en cryptographie, modélisation des menaces et sécurité algorithmique
- Coût compétitif : pour les entreprises européennes, recruter un professionnel algérien de la sécurité à distance offre des compétences solides à une fraction du coût européen — et 22 % de la main-d’œuvre cyber algérienne travaille déjà de cette façon
Pour les professionnels algériens : les certifications à prioriser en 2026, par ordre de retour sur investissement, sont CompTIA Security+ (crédibilité d’entrée de gamme, largement reconnue), AWS Security Specialty (la demande en sécurité cloud croît le plus rapidement), CEH (les marchés publics et bancaires l’exigent souvent), et CISSP (la certification senior qui ouvre les postes de niveau RSSI).
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Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Critique — le déficit de talents est le principal obstacle à la mise en conformité avec le décret 26-07 |
| Calendrier d’action | Immédiat — les organisations doivent commencer à construire leurs unités cybersécurité dès maintenant ; la formation de talents qualifiés prend 12 à 18 mois |
| Parties prenantes clés | Directeurs RH, RSSI, Directeurs IT, Directeurs de programmes universitaires, Responsables de la formation professionnelle, Professionnels tech individuels |
| Type de décision | Stratégique — nécessite une planification à long terme des effectifs, pas simplement un recrutement tactique |
| Niveau de priorité | Élevé |
En bref : Le déficit de talents en cybersécurité en Algérie est réel et urgent — il y a bien moins de professionnels qualifiés que ce que le décret 26-07 exige. Les organisations devraient commencer à construire leurs capacités internes dès maintenant via le financement de certifications et des parcours structurés de stages. Les professionnels individuels devraient investir dans les certifications (Security+, CEH, CISSP) qui ont une valeur marchande immédiate tant sur le plan national qu’international.
Sources
- ISC2 2024 Cybersecurity Workforce Study
- ISC2 Workforce Growth Slows — First Look
- Cybersecurity Workforce in Algeria — State of Algeria Dev
- Algeria’s Rise as a Cybersecurity Hub — Systelium
- Algeria Expands Vocational Training for Cybersecurity — TechAfrica News
- National School of Cybersecurity at Sidi Abdellah — Africa Cybersecurity Mag
- Algeria National Cyber Security CTF — ESI-SBA
- ESAA MBA Cyber Security Management
- Presidential Decree 26-07 — ARPCE
- Algeria Orders Cybersecurity Units — Ecofin Agency
- Cybersecurity Skills Gap 2025 — DeepStrike
- Sonatrach 2024 Results — DZWatch
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