Un chantier bilatéral qui avance plus vite qu’on ne le croit
Mi-janvier 2026, le président algérien Abdelmadjid Tebboune a accueilli le ministre saoudien de l’Intérieur, le prince Abdulaziz bin Saud, à Alger pour une rencontre qui — au-delà de l’imagerie diplomatique standard — a posé les bases d’un partenariat cyber et sécuritaire plus profond entre les deux pays. Le communiqué public fut bref. Le contexte stratégique, cependant, est exceptionnellement riche.
L’Algérie en est à neuf mois de la mise en œuvre de sa Stratégie nationale de cybersécurité 2025-2029, adoptée par le décret présidentiel 25-321 du 30 décembre 2025. L’Arabie Saoudite, via la National Cybersecurity Authority (NCA) et sa Saudi Federation for Cybersecurity, Programming and Drones (SAFCSP), a passé les cinq dernières années à bâtir l’un des écosystèmes cyber les plus matures de la région. La logique d’un chantier bilatéral structuré — échanges de recherche, formation conjointe et à terme un centre de défense coopératif — devient désormais visible.
Ce que chaque pays apporte réellement
La contribution algérienne est institutionnelle et normative. L’ASSI (l’Agence de la sécurité des systèmes d’information opérant sous le Ministère de la Défense nationale) exploite le CNOSSI, le centre opérationnel national pour la protection des infrastructures critiques. L’Algérie préside également le Comité ad hoc des Nations unies sur la cybercriminalité, une position qui donne à Alger un pouvoir de convocation inhabituel pour façonner les normes mondiales en matière de cybercriminalité — une capacité que les partenaires du Golfe apprécient pour la coordination régionale.
La contribution saoudienne est opérationnelle et technique. Le Royaume a lourdement investi dans les plateformes de renseignement sur les menaces, la détection et la réponse gérées pour les secteurs critiques, et les exercices défense-offense à grande échelle. Les programmes publics et quasi-publics saoudiens — le Cyber Field Training Camp de la NCA, l’initiative CyberIC et la filière cyber de Tuwaiq Academy — ont formé des milliers d’analystes. Riyad est également devenue l’un des plus grands hôtes au monde de conférences de cybersécurité, notamment l’édition annuelle de Black Hat MEA et le Global Cybersecurity Forum.
La combinaison est pragmatique : l’Algérie apporte un poids normatif et une base jeune de talents ; l’Arabie Saoudite apporte des playbooks opérationnels et une capacité de formation en volume.
À quoi pourraient ressembler un accord de recherche et un centre de défense
Aucun texte complet n’a été publié, mais trois formats sont activement discutés dans la littérature régionale sur la coopération cyber arabe :
- Accord de recherche cyber bilatéral. Des programmes de recherche conjoints entre des laboratoires affiliés à l’ASSI et des universités saoudiennes (King Saud University, KAUST, KFUPM) autour de la sécurité ICS, du NLP arabe pour le renseignement sur les menaces et des architectures cloud souveraines. Les universités algériennes — ESI, USTHB, ENSIA — fourniraient la filière de recherche.
- Centre d’excellence de cyberdéfense. Une installation partagée de formation et d’exercice, potentiellement co-implantée à Alger ou dotée d’équipes tournantes. Le modèle le plus probable reflète le Centre d’excellence coopératif de cyberdéfense de l’OTAN à Tallinn : un centre multinational de doctrine, de formation et d’exercices d’équipes rouges.
- Opérationnalisation de la Convention arabe. Les deux pays sont parties à la Convention arabe sur la lutte contre les infractions de technologie de l’information (Ligue des États arabes). Un accord bilatéral peut servir de modèle que d’autres États arabes adoptent ensuite, transformant la Convention d’un instrument juridique en un cadre opérationnel.
Le concept de centre de défense est le plus ambitieux — et le plus dépendant d’un alignement politique soutenu. Mais même la voie de l’accord de recherche, à elle seule, accélérerait de plusieurs années le transfert de capacités vers l’Algérie.
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Pourquoi cela compte pour les institutions algériennes
Pour les RSSI algériens, les responsables technologiques et les universités, trois fenêtres concrètes s’ouvrent en 2026 :
- Filières de formation et de certification. Les programmes d’accélération saoudiens (Tuwaiq Academy, bootcamps SAFCSP) ont commencé à admettre un petit nombre d’étudiants arabes de pays partenaires. Un chantier bilatéral élargi créerait des quotas formels pour les ingénieurs algériens. Les 285 000 places de formation professionnelle prévues dans le cadre de la Stratégie nationale de cybersécurité algérienne peuvent absorber ce flux ; le bilatéral semerait le décile supérieur.
- Renseignement sur les menaces conjoint. L’Algérie est un pays très ciblé — plus de 70 millions de cyberattaques enregistrées en 2024, 17e au niveau mondial. L’Arabie Saoudite exploite certains des flux CTI les plus développés de la région. Un canal bilatéral formel donnerait aux régulateurs sectoriels algériens (Bank of Algeria, ARPCE, Ministère de la Santé) une visibilité quasi temps réel sur les campagnes visant les infrastructures financières et énergétiques arabes.
- Diversification des achats. La stratégie algérienne vise explicitement à réduire la dépendance technologique. Les entreprises saoudiennes (stc Solutions, Elm, SITE, Injazat) et les multinationales localisées en Arabie Saoudite offrent une alternative politiquement confortable aux fournisseurs occidentaux ou chinois pour des charges de travail spécifiques — en particulier le cloud souverain et la fédération d’identité.
Le contexte régional
Il convient de nommer l’éléphant dans la pièce : les dynamiques du Golfe évoluent. L’Arabie Saoudite et les Émirats arabes unis, jadis alliés en phase, ont divergé sur plusieurs dossiers (Yémen, Soudan et influence plus large en Afrique). Les deux capitales du Golfe construisent désormais des réseaux concurrents en Afrique du Nord et de l’Est. Dans ce contexte, un chantier cyber substantiel Algérie–Arabie Saoudite n’est pas seulement une histoire bilatérale — c’est une histoire d’alignement régional.
Pour l’Algérie, le calcul est familier : maintenir un contrôle souverain de l’infrastructure numérique tout en extrayant la valeur maximale du transfert de capacités de chaque partenaire. Alger mène le même chantier avec la France, l’UE, la Chine (l’accord de coopération sur l’économie numérique de 2024 avec une formation débutant en septembre 2026) et l’Union africaine. L’Arabie Saoudite ajoute la profondeur du Golfe sans ajouter de dépendance stratégique.
Ce qu’il faut surveiller au cours des 12 prochains mois
Des signaux concrets à suivre :
- Un MoU formel entre l’ASSI et la NCA saoudienne, ou entre les deux ministères de l’Intérieur sur la coopération en matière de cybercriminalité.
- L’annonce d’une installation de formation partagée — probablement à Alger d’abord, Riyad ensuite — avec des équipes d’instructeurs tournantes.
- Des délégations algériennes apparaissant à Black Hat MEA, LEAP et au Global Cybersecurity Forum en tant que représentants officiels du pays plutôt qu’en tant que participants individuels.
- Des déclarations conjointes des deux parties sur le processus du traité de l’ONU sur la cybercriminalité, où l’Algérie détient la présidence.
Chacune de ces étapes confirmerait ce que la rencontre d’Alger a laissé entrevoir : que 2026 est l’année où le bilatéral passe de la courtoisie diplomatique à la réalité opérationnelle.
Questions Fréquemment Posées
Qu’a-t-il été convenu lors de la rencontre d’Alger de janvier 2026 entre le président Tebboune et le ministre saoudien de l’Intérieur, le prince Abdulaziz bin Saud?
Le communiqué public fut bref, mais il a explicitement signalé la coopération sécuritaire comme une priorité stratégique. Aucun texte bilatéral complet n’a été publié ; l’agenda pratique est en cours de construction via des canaux de ministère à ministère et d’agence à agence (ASSI avec la National Cybersecurity Authority saoudienne, et les deux ministères de l’Intérieur sur la cybercriminalité).
À quoi ressemblerait concrètement un centre bilatéral de cyberdéfense?
Le modèle le plus discuté reflète le Centre d’excellence coopératif de cyberdéfense de l’OTAN à Tallinn — une installation partagée de formation et d’exercice dotée d’équipes tournantes, potentiellement co-implantée à Alger. À ses côtés, un accord de recherche bilatéral entre des laboratoires affiliés à l’ASSI et des universités saoudiennes est une première étape moins risquée.
Quelles institutions algériennes profiteraient en premier d’une coopération plus approfondie avec l’Arabie Saoudite?
Les universités produisant du talent cyber (ESI, USTHB, ENSIA), les régulateurs sectoriels ayant besoin de flux CTI (Bank of Algeria, ARPCE, Ministère de la Santé), les 285 000 places de formation professionnelle de la Stratégie nationale de cybersécurité, et les entreprises algériennes (EKSec, BINAA, CyberCity) qui peuvent livrer des services conjoints et diversifier l’approvisionnement au-delà des seuls fournisseurs occidentaux ou chinois.
Sources et lectures complémentaires
- Saudi Interior Minister Meets Algerian President to Discuss Security Ties — Middle East Eye
- Saudi Arabia, Algeria Discuss Security Cooperation — Asharq Al-Awsat
- Cybersecurity at the Core of Algeria’s Digital Sovereignty Strategy — DzairTube
- Algeria Strengthens Cybersecurity to Ensure Sovereign Digital Transformation — SAMENA Daily News
- Cyber Security in the Algerian National Defense System — Res Militaris






