Entre cinq et sept millions d’Algériens vivent hors de leur pays. La majorité se trouve en France, avec des communautés importantes au Canada, en Belgique et dans les pays du Golfe. Chaque année, ils envoient de l’argent au pays — à leurs parents, à leurs frères et sœurs, à des enfants à l’université, à des membres de la famille qui dépendent de ces revenus étrangers pour couvrir des dépenses que les salaires locaux ne peuvent assumer.
En 2024, la valeur officiellement enregistrée de ces transferts était de 1,86 milliard de dollars (le chiffre le plus récent de la Banque mondiale disponible début 2026). Le montant réel est presque certainement supérieur, car une part importante des transferts vers l’Algérie transite par des canaux qui n’apparaissent pas dans les statistiques officielles : courtiers hawala, proches transportant des espèces en avion, et réseaux d’échange informels offrant des taux plus avantageux que n’importe quelle banque.
Comprendre pourquoi une telle part des transferts de la diaspora algérienne passe par des canaux informels — et ce qu’il faudrait pour que la fintech capte ces flux — exige d’examiner un ensemble spécifique de contraintes qui rendent le marché algérien des transferts fondamentalement différent de celui du Maroc ou du Sénégal.
Le marché algérien des transferts : les vrais chiffres
L’Algérie a reçu 1,86 milliard de dollars en transferts formels en 2024, contre 1,77 milliard en 2023. Ces chiffres, enregistrés par la Banque mondiale, reflètent les transferts traités par les opérateurs agréés — banques autorisées, Western Union, MoneyGram et canaux équivalents. Les données complètes de la Banque mondiale pour 2025 n’avaient pas encore été publiées au moment de la rédaction.
À 1,1 % du PIB, la dépendance de l’Algérie aux transferts est modeste comparée aux autres économies d’Afrique du Nord. Les transferts du Maroc représentaient 7,8 % du PIB la même année — un chiffre qui reflète à la fois une diaspora plus importante en proportion et, surtout, une infrastructure formelle de transferts bien plus développée captant une part plus large des flux réels.
La géographie de la diaspora compte : 80 % des transferts vers l’Algérie proviennent de France, selon le rapport de recherche du JRC de la Commission européenne sur les transferts en Afrique du Nord. La France abrite environ deux millions d’Algériens, ce qui en fait le principal corridor d’envoi. Le Canada, la Belgique et les pays du Golfe sont secondaires. Le corridor France-Algérie est, en volume, le seul assez important pour justifier le développement de produits dédiés.
Les montants moyens des transferts et la saisonnalité suivent des tendances prévisibles : les transferts augmentent autour de l’Aïd el-Adha et de l’Aïd el-Fitr, lorsque les obligations familiales atteignent leur pic, et avant la rentrée universitaire algérienne. Le transfert typique depuis la France est de quelques centaines d’euros — un montant suffisamment faible pour que les frais en pourcentage pèsent significativement.
Le problème des coûts : ce que les familles paient vraiment
Un travailleur franco-algérien à Paris envoyant 300 € à sa famille à Alger fait face aujourd’hui à une structure de frais qui varie considérablement selon le canal :
- Western Union (en ligne) : environ 3-5 % pour le corridor France-Algérie, selon le mode d’envoi et le montant. Le retrait en espèces aux agences en Algérie est disponible en quelques minutes.
- MoneyGram : tarification comparable à Western Union ; réseau d’agences similaire.
- Virement bancaire : typiquement 5-8 % en frais combinés, plus des taux de change défavorables. Délai de transfert : 3 à 5 jours ouvrables.
- Wise : propose des taux compétitifs pour de nombreux corridors ; l’Algérie est accessible avec des limitations — les bénéficiaires peuvent recevoir sur des comptes bancaires algériens dans certaines configurations, mais l’expérience complète de transfert instantané disponible au Maroc ou en Tunisie n’est pas reproduite. Les contraintes sont liées à la non-convertibilité du DZD.
Pour un transfert de 300 € à 5 % de frais : la famille reçoit l’équivalent de 285 € après frais, et le coût effectif est de 15 € par transfert. Sur des millions de transferts annuels, le prélèvement total en frais sur la diaspora algérienne par les opérateurs traditionnels se chiffre en centaines de millions d’euros.
La contrainte fondamentale : le problème du dinar
La monnaie algérienne — le dinar (DZD) — n’est pas convertible. Il ne peut être ni acheté ni échangé hors d’Algérie. Il ne peut être détenu dans des comptes étrangers. Tous les transferts entrants doivent être reçus par les canaux approuvés par la Banque d’Algérie, ce qui signifie que l’argent doit entrer dans le système bancaire formel algérien avant d’atteindre le bénéficiaire.
Cette non-convertibilité est la raison principale pour laquelle l’innovation fintech dans le corridor France-Algérie accuse un retard par rapport à des corridors comparables. Une entreprise fintech développant un produit Maroc-France peut concevoir librement autour de la convertibilité du dirham. Une entreprise développant un produit Algérie-France doit concevoir dans une structure de contraintes qui exige effectivement un partenaire bancaire algérien agréé côté réception — augmentant les exigences en capital, la complexité réglementaire et les coûts opérationnels.
La contrainte alimente aussi le canal informel. Si le taux de change officiel du DZD est moins favorable que le taux du marché parallèle — ce qui est souvent le cas — alors un expéditeur qui passe par des canaux informels et fait convertir au taux parallèle envoie effectivement plus de valeur qu’un expéditeur utilisant le système formel. Les courtiers hawala à Paris et Alger exploitent ce différentiel de manière systématique.
Advertisement
L’offre actuelle : le paysage fintech
Western Union et MoneyGram restent dominants grâce à la densité de leur réseau d’agences. L’Algérie compte des milliers de points de retrait agréés — bureaux de poste, banques autorisées, bureaux de change — qui traitent les mandats Western Union. Pour les bénéficiaires sans compte bancaire, ce réseau d’agences est la seule option de réception accessible.
Wise opère en Algérie avec des limitations notables. La plateforme peut traiter des envois vers des comptes bancaires algériens dans certaines configurations, mais l’expérience complète de transfert instantané que Wise offre au Maroc ou en Tunisie n’est pas encore disponible. La promesse de Wise d’un « taux de change interbancaire » est attractive, mais la non-convertibilité du DZD limite ce que cette promesse peut concrètement offrir.
WorldRemit et Sendwave proposent le retrait en espèces en Algérie via des réseaux bancaires partenaires — un modèle similaire à celui de Western Union mais avec une expérience d’envoi d’abord numérique.
La fonctionnalité Diaspora de TemTem est la solution la plus créative proposée par une entreprise algérienne. Plutôt que d’envoyer des espèces, cette fonctionnalité permet aux Algériens de l’étranger d’acheter des biens et services pour leurs proches en Algérie — commander une livraison de courses, payer une facture de services publics, ou offrir un repas au restaurant. En effectuant des transactions en biens plutôt qu’en devises, TemTem contourne entièrement la contrainte de convertibilité du DZD. L’entreprise se décrit comme « la première entreprise algérienne à fournir de tels services à notre diaspora », et le produit connaît une adoption démontrable parmi les utilisateurs diaspora qui souhaitent subvenir aux besoins de leur famille sans les frictions du transfert formel.
Le manque : aucune startup dédiée de transfert numérique spécifiquement algérienne, avec livraison complète en DZD et tarification compétitive, n’existe encore à une échelle significative. L’opportunité de marché est réelle ; les contraintes réglementaires constituent la barrière.
La réalité du canal informel
Le hawala — le système de transfert basé sur la confiance qui utilise des réseaux de courtiers pour régler la valeur à travers les frontières — reste largement utilisé pour les transferts vers l’Algérie. Un courtier hawala à Paris reçoit des euros d’un expéditeur, communique le montant à un homologue à Alger, et le courtier algérois remet des dinars au bénéficiaire. Aucun argent physique ne traverse la frontière ; le système se règle périodiquement par divers mécanismes.
L’attrait du hawala dans le contexte algérien est triple : il est rapide (la livraison le jour même est courante), il peut offrir des taux DZD du marché parallèle supérieurs aux taux officiels, et il ne nécessite ni compte bancaire formel ni documentation officielle pour le bénéficiaire. Pour les familles algériennes rurales sans agence bancaire accessible, le hawala peut être la seule option pratique.
Le statut réglementaire du hawala en Algérie est ambigu — il n’est ni explicitement agréé ni systématiquement poursuivi, occupant la même zone grise qui caractérise une grande part du secteur financier informel algérien. Pour que la fintech des transferts supplante le hawala, les canaux formels doivent l’égaler en rapidité, le surpasser en taux, et offrir une commodité de réception qui égale ou dépasse la familiarité locale de l’agent informel.
Le benchmark marocain : à quoi ressemble un écosystème abouti
Le Maroc illustre ce que génère un écosystème de transferts développé. Le Maroc a reçu environ 11,8 milliards de dollars en transferts formels en 2024 — 7,8 % du PIB — d’une diaspora de taille absolue comparable à celle de l’Algérie.
La différence d’infrastructure est flagrante. CIH Bank et Attijariwafa Bank proposent des produits bancaires dédiés à la diaspora : des comptes conçus pour les Marocains non-résidents, des produits d’épargne liés aux transferts, et des partenariats internationaux avec WorldRemit et Western Union offrant des taux compétitifs. Le gouvernement marocain encourage l’engagement de la diaspora avec des avantages fiscaux sur les investissements et l’immobilier au Maroc.
Le résultat est que les transferts de la diaspora marocaine sont massivement formels — captés dans les statistiques, générant des revenus de commissions pour les institutions financières marocaines, et contribuant de manière transparente à l’économie nationale. La captation formelle des transferts algériens ne représente qu’une fraction du flux réel.
La leçon marocaine pour l’Algérie n’est pas principalement technique — elle porte sur la confiance et la commodité. Les membres de la diaspora marocaine transfèrent par voie formelle parce que c’est facile, compétitif en prix, et lié à des produits financiers qui récompensent l’engagement. Quand le canal formel est meilleur que le canal informel sur ces trois dimensions, les canaux informels se réduisent.
La voie réglementaire à suivre
Le changement réglementaire le plus conséquent pour le marché algérien des transferts serait un cadre de la Banque d’Algérie autorisant spécifiquement les opérations fintech de transferts — distinct du cadre plus large des PSP — avec des exigences calibrées aux dynamiques spécifiques du corridor France-Algérie.
En deçà d’une pleine convertibilité du DZD (une décision de politique monétaire aux implications macroéconomiques bien au-delà de la fintech), plusieurs réformes intermédiaires amélioreraient significativement le paysage formel des transferts : un accès API officiel à l’infrastructure bancaire de réception algérienne pour les partenaires internationaux agréés ; une procédure d’agrément accélérée pour les entreprises fintech se concentrant spécifiquement sur le corridor diaspora ; et des comptes DZD spécifiques diaspora accessibles via la banque numérique à des taux compétitifs.
Le modèle de biens en nature de TemTem prouve que des solutions créatives existent dans le cadre des contraintes actuelles. Mettre ce modèle à l’échelle — ou en construire d’analogues pour les paiements de services publics, les primes d’assurance ou les frais de scolarité — pourrait capter des flux financiers diaspora significatifs qui circulent actuellement de manière informelle, sans nécessiter la pleine convertibilité du DZD.
Advertisement
🧭 Radar de Décision
| Dimension | Assessment |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — plus de 1,86 milliard de dollars en transferts annuels (2024, dernières données disponibles), la part informelle représentant une infrastructure financière formelle inexploitée |
| Horizon d’action | 12-24 mois — calendrier de réforme réglementaire ; opportunité à court terme dans les modèles de biens en nature |
| Parties prenantes clés | Diaspora algérienne (5-7 millions de personnes) ; Banque d’Algérie ; banques algériennes agréées ; fondateurs fintech ; Ministère des Finances |
| Type de décision | Stratégique pour les décideurs publics ; Tactique pour les utilisateurs diaspora choisissant les meilleures options actuelles |
| Niveau de priorité | Élevé |
Sources et lectures complémentaires
- Algeria Remittances Data — TheGlobalEconomy.com
- Remittances in North Africa: Sources, Scale and Significance — European Commission JRC
- Sending Money from France to Algeria — World Bank Remittance Prices Worldwide
- African Remittance Startups Surge as Inflows Hit Record $56B in 2024 — Tech In Africa
- Why Are Remittance Startups Ignoring the Countries That Need Them Most? — Tech In Africa
- Top 10 Diaspora Remittance Destinations in Africa — Daba Finance
- 8 Young Promising Fintech Startups from North Africa to Monitor in 2025 — Fintech News Africa
- Algeria MTM i-Map Migration and Development — GFMD
- Fintech Algérie 2024: Solutions Paiement Digital — Symloop
- Algeria — Digital Economy — US International Trade Administration
Advertisement