La promesse des données ouvertes et la position de l’Algérie
Les données ouvertes ne sont plus un idéal théorique de gouvernance. C’est une couche fondamentale de l’infrastructure économique moderne. Les pays qui publient des jeux de données gouvernementaux lisibles par machine, régulièrement mis à jour, attirent davantage d’investissements étrangers, permettent aux startups de créer des produits basés sur les données et fournissent aux chercheurs la matière première pour produire des analyses pertinentes pour les politiques publiques. L’Open Data Barometer, maintenu par la World Wide Web Foundation, classe systématiquement les nations dotées de programmes solides de données ouvertes — le Royaume-Uni, la France, la Corée du Sud, le Canada — comme leaders en gouvernance numérique et innovation.
L’Algérie, malgré ses ambitions de diversification au-delà des hydrocarbures et de construction d’une économie numérique, n’a pas de portail central de données ouvertes. Il n’existe pas d’équivalent algérien de data.gov (États-Unis), data.gov.uk (Royaume-Uni) ou même data.gov.ma (Maroc). Les jeux de données gouvernementaux sont dispersés sur les sites web des différents ministères, souvent publiés sous forme de rapports PDF statiques plutôt que de fichiers CSV, JSON ou formats accessibles par API téléchargeables. Le résultat est un environnement de données où même les indicateurs économiques de base nécessitent une extraction manuelle à partir de documents numérisés.
Ce n’est pas un écart trivial. Quand le gouvernement algérien a lancé son initiative Startup Algeria et le cadre juridique associé en 2020, il a signalé un désir de favoriser un écosystème technologique. Le programme a depuis atteint plus de 2 300 startups officiellement labellisées à la mi-2024, avec plus de 7 800 inscrites sur la plateforme startup.dz. Pourtant, cet écosystème ne peut fonctionner sans infrastructure de données. Les développeurs ne peuvent pas créer de produits fintech sans données financières accessibles. Les urbanistes ne peuvent pas optimiser les transports sans jeux de données géospatiales. Les chercheurs ne peuvent pas modéliser des interventions de santé publique sans statistiques sanitaires granulaires.
Quelles données gouvernementales existent actuellement
L’Office National des Statistiques (ONS) est le principal organe statistique de l’Algérie, responsable du recensement national, de l’indice des prix à la consommation, des enquêtes sur l’emploi et des données démographiques. L’ONS publie des annuaires statistiques annuels et des bulletins trimestriels, principalement sous forme de documents PDF disponibles sur son site web (ons.dz). Certains tableaux sont disponibles au format Excel, mais il n’y a pas d’API, pas de téléchargement en masse et pas de schéma de métadonnées standardisé. Les données arrivent souvent avec un délai de 12 à 18 mois — l’enquête emploi exhaustive la plus récente disponible début 2026 reflète les chiffres de 2024.
Au-delà de l’ONS, plusieurs agences sectorielles publient des jeux de données partiels. L’Agence Nationale de Développement de l’Investissement (ANDI) publie des statistiques d’investissement et des rapports sectoriels. L’Autorité de Régulation de la Poste et des Communications Électroniques (ARPCE) publie des rapports trimestriels sur les télécommunications couvrant le nombre d’abonnés, la pénétration d’internet et les données de licence — parmi les jeux de données gouvernementaux les plus régulièrement publiés. La Direction Générale des Douanes publie des statistiques commerciales avec une granularité raisonnable par catégorie de produit et pays partenaire, là encore principalement au format PDF.
Le fil conducteur : les données existent, mais elles sont fragmentées, non standardisées, souvent retardées et rarement lisibles par machine. Un chercheur souhaitant combiner données commerciales, flux d’investissement et statistiques de l’emploi doit télécharger, nettoyer et réconcilier manuellement des jeux de données provenant de cinq sources différentes avec cinq formats différents.
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Quels jeux de données critiques manquent
Les absences sont aussi parlantes que les présences. L’Algérie ne publie aucun indicateur économique en temps réel ou à haute fréquence accessible au public — pas d’estimations mensuelles du PIB, pas de suiveurs d’inflation en temps réel, pas d’enquêtes de confiance des entreprises avec des microdonnées publiques. Les données géospatiales sont particulièrement rares : il n’existe pas de registre cadastral ouvert, pas de couche SIG publique pour les limites administratives au niveau communal et pas de base d’adresses ouverte. L’Institut National de Cartographie et de Télédétection (INCT) produit des cartes mais ne publie pas de données vectorielles ouvertes.
Les statistiques de santé représentent une autre lacune critique. Le ministère de la Santé algérien publie des chiffres agrégés dans des rapports annuels. Mais il n’existe pas de jeu de données ouvert des emplacements des établissements de santé avec géocoordonnées, pas de données de séries temporelles épidémiologiques publiques et pas d’archives de données COVID-19 lisibles par machine.
Le jeu de données manquant peut-être le plus conséquent est un registre des entreprises. L’Algérie n’a pas d’équivalent public de la base Sirene française ou de l’open data de Companies House au Royaume-Uni. Les données d’enregistrement des entreprises détenues par le Centre National du Registre de Commerce (CNRC) ne sont pas accessibles publiquement en masse. Cela contraint la due diligence, les études de marché et le développement de produits d’intelligence économique.
Comparaison régionale : le Maroc et la Tunisie en tête
Le Maroc a lancé data.gov.ma en 2011, en faisant l’un des premiers portails de données ouvertes de la région MENA. En 2025, le portail héberge environ 1 500 jeux de données provenant de plus de 40 organismes gouvernementaux, avec des données disponibles aux formats CSV, JSON et XML. Le Haut-Commissariat au Plan (HCP) du Maroc publie des données démographiques, économiques et sociales granulaires avec des outils de visualisation interactifs. Le pays se classe parmi les meilleurs performeurs en Afrique sur l’Open Data Inventory (ODIN) maintenu par Open Data Watch.
Le portail de données ouvertes de la Tunisie (data.gov.tn) a été établi après la révolution de 2011 dans le cadre de réformes de transparence plus larges. Il publie environ 300 jeux de données et dispose d’une communauté civic tech active qui construit des applications sur les données gouvernementales.
L’absence de l’Algérie de ces classements est flagrante. Sur l’Open Data Inventory, l’Algérie obtient un score bien inférieur aux leaders régionaux sur les dimensions de couverture et d’ouverture des données. Le Global Data Barometer place l’Algérie dans le dernier quartile pour la disponibilité des données gouvernementales. Ce n’est pas une question de capacité technique. L’Algérie dispose de l’infrastructure institutionnelle — ONS, ARPCE, ANDI et autres — mais il manque le mandat politique, le cadre juridique (pas de loi équivalente à la liberté d’information) et la culture institutionnelle pour publier les données de manière proactive.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Critique — les données ouvertes sont une infrastructure prérequise pour une économie numérique, un écosystème de startups et une gouvernance basée sur les preuves. |
| Infrastructure prête ? | Partiellement — les institutions productrices de données existent mais manquent d’outils de publication, d’API et de formats standardisés. |
| Compétences disponibles ? | Oui — il existe des développeurs et data scientists algériens qui pourraient exploiter les données ouvertes ; la contrainte est l’offre de données, pas la demande. |
| Calendrier d’action | 12-24 mois pour lancer un portail central ; 3-5 ans pour le peupler significativement avec des jeux de données inter-ministériels. |
| Parties prenantes clés | ONS, Ministère de la Numérisation, ARPCE, CERIST (hébergement technique), Ministère des Finances, organisations de la société civile. |
| Type de décision | Décision politique nécessitant un mandat exécutif, un cadre juridique (loi d’accès à l’information) et une coordination institutionnelle. |
En bref : Le déficit de données ouvertes en Algérie est l’une des lacunes d’infrastructure les plus silencieuses mais les plus conséquentes de sa transformation numérique. Sans données gouvernementales lisibles par machine, actualisées et accessibles, l’écosystème de startups, la recherche académique et l’élaboration de politiques basées sur les preuves fonctionnent tous avec une main attachée dans le dos. La bonne nouvelle : les producteurs institutionnels de données existent déjà — ce qui manque est le mandat politique pour ouvrir les vannes.
Sources et lectures complémentaires
- Open Data Inventory (ODIN) Country Profiles — Open Data Watch
- Global Data Barometer — Global Data Barometer Project
- Morocco Open Data Portal — Government of Morocco
- Tunisia Open Data Portal — Government of Tunisia
- ONS Statistical Publications — Office National des Statistiques
- ARPCE Quarterly Reports — Autorité de Régulation de la Poste et des Communications Électroniques
- ANDI Investment Reports — Agence Nationale de Développement de l’Investissement
- Open Data Barometer Methodology — World Wide Web Foundation
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