27,5 millions d’utilisateurs, zéro responsabilité locale
La relation de l’Algérie avec les plateformes mondiales de réseaux sociaux a atteint un point d’inflexion. Fin 2025, le pays comptait 27,5 millions d’identités d’utilisateurs de réseaux sociaux, soit 57,7 % de la population totale. Facebook domine avec 27,5 millions d’utilisateurs, TikTok a bondi à 24,8 millions d’utilisateurs âgés de 18 ans et plus (une augmentation de 22,6 % en glissement annuel), YouTube atteint 25,4 millions et Instagram a franchi le cap des 13,5 millions.
Pourtant, aucune de ces plateformes ne maintient de bureau physique en Algérie. Aucune n’emploie de représentant légal local. Aucune ne stocke les données des utilisateurs algériens sur le sol algérien. Et aucune ne soumet de rapports de conformité à quelque autorité algérienne que ce soit. Lorsque les tribunaux algériens émettent des ordonnances de suppression de contenu, ils n’ont aucune entité locale à saisir. Lorsque les citoyens déposent des plaintes relatives à la vie privée, il n’existe aucun point de contact local pour y répondre.
Le député Bouhali Abdelbasset a introduit un projet de loi à l’Assemblée populaire nationale (APN) qui vise à changer entièrement cette réalité. Et un projet de loi complémentaire du député Youcef Adjissa du Mouvement de la Société pour la Paix (MSP) ajoute une autre dimension réglementaire : le blocage de l’accès aux sites à contenu pour adultes dans tout le pays.
Ensemble, ces deux projets de loi représentent la version algérienne de la vague réglementaire qui a remodelé le paysage numérique en Europe, en Inde, en Turquie et au Brésil au cours des trois dernières années.
Le projet Bouhali : six piliers de responsabilisation des plateformes
Le projet de loi présenté par Bouhali Abdelbasset cible les grandes plateformes numériques opérant en Algérie, définies comme celles comptant plus d’un million d’utilisateurs ou dépassant un seuil de revenus spécifié. Le projet établit six obligations fondamentales.
1. Obligation de bureau local
Chaque plateforme éligible doit établir un bureau physique sur le territoire algérien. Il ne s’agit pas simplement d’une adresse postale ou d’un arrangement de représentant enregistré. Le projet de loi prévoit des bureaux opérationnels capables d’interagir avec les régulateurs, de répondre aux requêtes judiciaires et de servir de point de contact pour les utilisateurs et les autorités algériens. Cela reflète des exigences déjà en vigueur dans le cadre du Digital Services Act de l’UE, de la loi turque sur les réseaux sociaux (loi n° 7253) et des règles indiennes sur les technologies de l’information.
2. Représentant légal désigné
Les plateformes doivent nommer un représentant légal domicilié en Algérie qui assume une responsabilité personnelle en matière de conformité. Ce représentant serait le destinataire des ordonnances judiciaires, des notifications réglementaires et des demandes des forces de l’ordre. La nomination doit être communiquée à l’Autorité nationale de régulation de l’espace numérique proposée.
3. Localisation des données
Les données des utilisateurs appartenant aux citoyens algériens doivent être stockées en Algérie ou dans des centres de données certifiés répondant aux normes définies par l’autorité de régulation. Il s’agit de la disposition la plus lourde de conséquences techniques du projet de loi. L’Algérie exige déjà des opérateurs de cloud public qu’ils hébergent leur infrastructure sur le territoire algérien en vertu d’une règle de l’ARPCE de novembre 2017, la loi de 2018 sur le commerce électronique (loi 18-05) impose un hébergement local pour les sites commerciaux, et la loi de 2022 sur le cloud computing (loi 22-39) réglemente davantage le stockage des données dans le cloud. Le projet Bouhali étend cette logique de souveraineté des données aux plateformes de réseaux sociaux.
Pour des plateformes comme TikTok (propriété de ByteDance) et Meta (Facebook, Instagram), qui exploitent d’immenses centres de données centralisés aux États-Unis, en Europe et à Singapour, se conformer à une localisation des données spécifique à l’Algérie nécessiterait un investissement important en infrastructure ou un partenariat avec des fournisseurs locaux de centres de données.
4. Suppression de contenu sous 24 heures
Les plateformes doivent supprimer le contenu signalé comme illégal en vertu du droit algérien dans un délai de 24 heures suivant la notification. Le projet de loi précise que le processus de notification sera formalisé par l’intermédiaire de l’autorité de régulation, établissant un canal structuré plutôt que de s’appuyer sur des demandes de retrait ponctuelles.
Ce délai de 24 heures est plus strict que le Digital Services Act de l’UE, qui exige un retrait « rapide » sans préciser de délai fixe, et plus court que le délai de 48 heures de la Turquie pour la suppression de contenu demandée par les utilisateurs en vertu de la loi 7253 (bien que la Turquie exige une conformité sous 24 heures pour les ordonnances judiciaires). Les règles informatiques indiennes fixaient initialement un délai de 36 heures en 2021, mais l’ont réduit à seulement 3 heures en février 2026.
5. Rapports de conformité semestriels
Les plateformes éligibles doivent soumettre des rapports de conformité tous les six mois à l’autorité de régulation. Ces rapports détailleraient les actions de modération de contenu entreprises, les pratiques de gestion des données, les mesures de transparence publicitaire et les statistiques de résolution des plaintes des utilisateurs.
6. Sanctions graduées
Le projet de loi établit un système de sanctions graduées, comprenant des amendes financières significatives, des restrictions temporaires de service et des poursuites pénales pour les violations graves ou répétées. La proposition envisage la création d’une Autorité nationale de régulation de l’espace numérique, un organe indépendant rattaché à la Présidence, habilité à imposer des amendes, restreindre les services ou engager des procédures judiciaires.
Le projet Adjissa : blocage des sites à contenu pour adultes
Parallèlement au projet Bouhali, une initiative législative distincte du député Youcef Adjissa du MSP est en cours. Ce projet de loi, qui a été transmis au gouvernement le 2 mars 2026, après avoir franchi sa première étape institutionnelle au bureau de l’APN, cible les sites web diffusant du contenu sexuel explicite ou des contenus portant atteinte à la décence publique.
Le projet de loi impose des obligations techniques directes aux opérateurs de télécommunications. Les fournisseurs d’accès à Internet seraient tenus d’appliquer les mesures de blocage immédiatement après notification d’une décision de blocage et de mettre régulièrement à jour leurs systèmes de filtrage. Le champ d’application couvre les sites hébergés en Algérie comme ceux accessibles depuis l’étranger.
La justification d’Adjissa est centrée sur la protection des mineurs, citant les risques d’addiction, d’isolement social et de baisse des résultats scolaires. Le projet de loi fait également référence aux liens entre certaines plateformes et la cybercriminalité transnationale.
Le gouvernement doit maintenant adopter, modifier ou proposer des ajustements au texte avant qu’il ne revienne au Parlement pour une discussion complète et un vote. Aucune date de séance plénière n’a été annoncée.
Trois objectifs : valeurs, protection, souveraineté
Le mémoire explicatif du projet Bouhali identifie trois objectifs fondamentaux :
Préserver les valeurs religieuses et sociales. La Constitution algérienne établit l’islam comme religion d’État, et le cadre juridique du pays comprend des dispositions protégeant la morale publique. Le projet de loi présente la régulation des plateformes en partie comme une défense de l’identité culturelle algérienne face aux flux de contenu non modéré provenant de plateformes conçues pour des audiences mondiales, souvent centrées sur l’Occident.
Protéger les enfants et les adolescents. Avec une base d’utilisateurs algériens de TikTok en croissance de 22,6 % en glissement annuel, et l’algorithme de la plateforme conçu pour maximiser l’engagement parmi les publics les plus jeunes, la sécurité des enfants est devenue une préoccupation centrale. L’Algérie n’est pas seule : l’UE, le Royaume-Uni, l’Australie et de nombreuses autres juridictions ont renforcé les exigences de sécurité des enfants pour les plateformes entre 2024 et 2026.
Renforcer la souveraineté numérique. C’est l’argument géopolitique. Lorsque les plateformes opèrent sans présence locale, collectent des données sans contrôle local et modèrent les contenus selon des politiques conçues dans la Silicon Valley, le pays hôte cède effectivement sa souveraineté sur son espace public numérique. Le projet de loi vise à reconquérir une part de cette souveraineté.
L’organe de régulation : une nouvelle Autorité nationale
La disposition structurellement la plus significative du projet Bouhali est la création proposée d’une Autorité nationale de régulation de l’espace numérique. Cet organe indépendant rendrait directement compte à la Présidence et serait responsable de :
- Recevoir et traiter les notifications de suppression de contenu
- Administrer le système d’enregistrement et de conformité des plateformes
- Mener des audits et des enquêtes
- Imposer des sanctions administratives
- Publier des rapports annuels de transparence sur l’état de la conformité des plateformes numériques
L’Algérie dispose déjà de l’ARPCE (Autorité de régulation de la poste et des communications électroniques), qui supervise les télécommunications. L’autorité proposée opérerait dans un rôle complémentaire, axé spécifiquement sur les plateformes de contenu plutôt que sur l’infrastructure de télécommunications.
La question de l’indépendance institutionnelle est cruciale. Pour que l’autorité fonctionne efficacement, elle aurait besoin d’une autonomie opérationnelle, d’une expertise technique et d’une indépendance budgétaire. Le rattachement du projet à la Présidence pourrait fournir un poids politique, mais soulève également des questions quant à la capacité de l’organe à résister aux pressions politiques dans les décisions de modération de contenu.
Comment l’Algérie se compare : la vague mondiale de régulation des plateformes
Le projet de loi algérien s’inscrit dans un paysage mondial dense. Voici comment ses dispositions se comparent aux cadres établis :
| Disposition | Algérie (proposé) | Digital Services Act de l’UE | Turquie Loi 7253 | Inde IT Rules 2021 |
|---|---|---|---|---|
| Bureau local | Obligatoire | Représentant légal requis | Obligatoire | Obligatoire |
| Représentant légal | Obligatoire | Obligatoire | Obligatoire (entité ou citoyen turc) | Obligatoire |
| Localisation des données | Obligatoire | Non requise (adéquation) | Obligatoire pour les données turques | Non obligatoire |
| Délai de suppression | 24 heures | « Rapidement » (sans délai fixe) | 48 h (utilisateurs) / 24 h (tribunaux) | 36 h (réduit à 3 h en fév. 2026) |
| Rapports de conformité | Semestriels | Annuels | Semestriels (en turc) | Mensuels |
| Organe de régulation | Nouvelle autorité | Coordinateurs des services numériques | BTK (régulateur télécom) | MeitY |
L’exigence de localisation des données de l’Algérie est nettement plus stricte que l’approche européenne, qui repose sur des décisions d’adéquation plutôt que sur un stockage local obligatoire. Cela reflète la position réglementaire existante de l’Algérie : la règle de l’ARPCE de novembre 2017 sur le cloud computing exige déjà que les opérateurs de cloud public hébergent leur infrastructure localement, et la loi 18-07 sur la protection des données personnelles restreint les transferts transfrontaliers de données lorsqu’ils pourraient menacer la sécurité publique.
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La question des revenus publicitaires
Une dimension que le projet de loi n’aborde pas explicitement mais qui façonne l’ensemble du calcul réglementaire est celle des revenus publicitaires. Les plateformes de réseaux sociaux tirent leurs revenus de la publicité, et l’Algérie représente un marché publicitaire significatif mais non dominant.
Selon le rapport Digital 2026 de DataReportal, l’Algérie comptait 37,8 millions d’internautes fin 2025, représentant un taux de pénétration de 79,5 %. La portée publicitaire de Facebook en Algérie atteignait 27,5 millions d’utilisateurs, en faisant l’une des plus grandes audiences de la région MENA. La portée publicitaire de TikTok de 24,8 millions d’adultes algériens (âgés de 18 ans et plus) représente un potentiel commercial substantiel.
Pour les plateformes évaluant s’il faut se conformer aux exigences de l’Algérie ou réduire leur présence, le calcul des revenus publicitaires compte. Les marchés avec des bases d’utilisateurs vastes, engagées et en croissance sont plus difficiles à abandonner que les petits marchés. La combinaison algérienne d’une jeunesse démographique (âge médian autour de 29 ans), d’une forte pénétration des smartphones et d’une adoption rapidement croissante des réseaux sociaux en fait un marché que les plateformes sont peu susceptibles de quitter volontairement.
Cela donne à l’Algérie un levier de négociation significatif. L’expérience turque a démontré cette dynamique : les plateformes ont d’abord résisté aux réglementations turques mais ont finalement obtempéré parce que le marché turc (85 millions d’habitants, forte pénétration numérique) était trop précieux pour être abandonné. L’Algérie, avec 47,6 millions d’habitants et le taux de croissance TikTok le plus rapide d’Afrique du Nord (22,6 % en glissement annuel), occupe une position similaire.
Leçons de la loi turque sur les réseaux sociaux
L’expérience de la Turquie avec la loi n° 7253 (juillet 2020) offre le précédent le plus proche de ce que l’Algérie pourrait attendre. La loi turque exigeait des plateformes comptant plus d’un million d’utilisateurs quotidiens qu’elles nomment un représentant local, répondent aux ordonnances de suppression de contenu dans un délai de 48 heures et stockent les données des utilisateurs turcs localement.
La réponse initiale des plateformes a été le défi. Facebook, Twitter, YouTube et TikTok ont d’abord refusé de se conformer. En novembre 2020, la BTK turque a imposé des amendes administratives de 10 millions de livres turques à neuf plateformes dont Facebook, YouTube, Twitter, Instagram, TikTok et Pinterest. La loi autorisait des sanctions progressives : d’abord une interdiction publicitaire, puis un ralentissement de la bande passante de 50 %, pouvant atteindre 90 % en cas de non-conformité continue.
En quelques mois, toutes les grandes plateformes ont nommé des représentants locaux. La menace de ralentissement de la bande passante s’est avérée décisive. La conformité en matière de suppression de contenu a suivi, bien que les débats sur la sur-suppression et la censure politique aient continué.
Pour l’Algérie, le cas turc démontre à la fois le potentiel et les risques de la régulation des plateformes. Du côté positif, il montre qu’une pression d’application crédible fonctionne. Du côté prudent, il révèle que les mécanismes de suppression de contenu, une fois établis, peuvent être utilisés à des fins politiques au-delà de la justification initiale de sécurité publique. La conception de l’Autorité nationale de régulation de l’espace numérique proposée par l’Algérie, et le degré de son indépendance vis-à-vis de l’influence politique, seront déterminants pour savoir si le système sert la sécurité numérique ou devient un outil de contrôle du contenu.
Impact sur l’écosystème des startups algériennes
Une dimension souvent négligée de la régulation des plateformes est son impact sur les entreprises numériques locales. L’écosystème naissant des startups algériennes dépend fortement des plateformes internationales pour l’acquisition de clients, le marketing et la communication. Les petites entreprises de commerce électronique utilisent Facebook et Instagram comme vitrines principales. Les créateurs de contenu construisent leur carrière sur TikTok et YouTube. Les agences de marketing numérique dépendent des plateformes publicitaires de Meta et de Google pour leur modèle économique.
Si la réglementation impose des coûts que les plateformes répercutent sur les annonceurs (par des prix publicitaires plus élevés ou des capacités de ciblage réduites en Algérie), l’effet en aval sur les petites entreprises pourrait être significatif. À l’inverse, si la réglementation améliore la transparence des données et la responsabilité publicitaire, elle pourrait créer un environnement publicitaire numérique plus fiable qui profite aux entreprises légitimes.
Les auteurs du projet de loi devront examiner attentivement ces effets de second ordre. L’objectif est la responsabilisation des plateformes, pas un fardeau réglementaire qui nuit par inadvertance à l’économie numérique algérienne qu’il vise à protéger.
Défis de mise en oeuvre
Infrastructure technique
La capacité des centres de données algériens est limitée par rapport à ce que les grandes plateformes nécessiteraient pour une localisation complète des données. Meta traite des milliards d’interactions quotidiennes provenant de sa base d’utilisateurs algériens. Localiser ne serait-ce que les métadonnées associées à ces interactions nécessiterait une capacité serveur importante. Le projet de loi autorise le stockage dans des « centres certifiés », ce qui pourrait permettre des partenariats avec des fournisseurs cloud locaux ou des opérateurs régionaux de centres de données, mais le cadre de certification devrait être établi. L’ARPCE certifie actuellement des fournisseurs cloud incluant ISAAL, AYRADE, eBS et ADEX Cloud, mais aucun n’opère à l’échelle requise par les plateformes mondiales.
Incitations à la conformité des plateformes
La question centrale de l’application est celle du levier. Lorsque la Turquie a imposé sa loi sur les réseaux sociaux en 2020, les plateformes ont d’abord résisté. Ankara a répondu par des amendes administratives, des interdictions publicitaires et la menace de ralentissement de la bande passante jusqu’à 90 %. Les plateformes ont finalement obtempéré parce que le marché turc était trop précieux pour être abandonné. L’Algérie ferait probablement face à une résistance initiale similaire et devrait démontrer une capacité d’application crédible.
Modération de contenu en arabe et en Derja
Un délai de suppression de contenu de 24 heures exige que les plateformes disposent d’une capacité de modération de contenu en langue arabe. Si les grandes plateformes ont investi dans la modération de contenu en arabe, l’essentiel de cet investissement se concentre sur l’arabe standard moderne et les dialectes du Golfe. La Derja algérienne (dialecte) et la culture en ligne bilingue français-arabe du pays présentent des défis de modération uniques que les plateformes ont historiquement sous-financés.
Équilibre entre régulation et accès
Il existe une tension réelle entre la responsabilisation des plateformes et l’accès à Internet. Si les coûts de conformité sont perçus comme trop élevés par rapport au potentiel de revenus du marché algérien, les plateformes pourraient envisager de réduire leurs services plutôt que d’investir dans une infrastructure locale. C’est peu probable pour Facebook et YouTube, qui disposent de bases d’utilisateurs algériens massives, mais les plateformes plus petites pourraient opter pour le retrait plutôt que la conformité.
Ce que cela signifie pour l’écosystème numérique algérien
Si elle est adoptée, la législation remodèlerait considérablement le paysage numérique de l’Algérie. Au-delà de l’impact direct sur les plateformes internationales, le cadre réglementaire pourrait :
Stimuler l’investissement local dans les centres de données. Les exigences de localisation des données créent une demande d’infrastructure d’hébergement locale. Le secteur technologique algérien, qui s’est développé autour du cloud computing et des services managés, pourrait bénéficier d’investissements accrus dans la capacité des centres de données.
Établir un précédent pour une régulation numérique plus large. Le cadre de responsabilisation des plateformes, une fois établi, pourrait être étendu à d’autres services numériques, notamment les places de marché de commerce électronique, les applications de VTC et les plateformes fintech.
Améliorer le règlement des litiges pour les utilisateurs. Avec des représentants légaux locaux et une autorité de régulation dédiée, les utilisateurs algériens disposeraient de voies plus claires pour les plaintes concernant les décisions de modération de contenu, les violations de la vie privée et les pratiques publicitaires.
Créer des emplois de conformité. Les bureaux locaux nécessitent des employés locaux dotés d’une expertise en modération de contenu, affaires juridiques, relations gouvernementales et opérations techniques. Cela représente une nouvelle catégorie d’emploi dans le secteur technologique algérien.
La perspective des droits numériques
Toute loi de régulation des plateformes doit naviguer la tension entre responsabilisation et accès. Les défenseurs des droits numériques soulèvent des préoccupations légitimes quant à la manière dont les mécanismes de suppression de contenu pourraient être utilisés. Un délai de suppression de 24 heures, administré par une autorité rattachée au gouvernement, pourrait être appliqué à la parole légitime aussi facilement qu’aux contenus véritablement nuisibles.
Le projet Bouhali formule ses dispositions de modération de contenu autour des « contenus illicites en vertu du droit algérien », ce qui englobe un large éventail de matériels. Le cadre juridique existant de l’Algérie comprend des dispositions sur la morale publique, la sécurité nationale et la diffamation qui, selon l’interprétation, pourraient avoir une portée très large.
Le précédent international est instructif. Les règles informatiques indiennes (2021) ont été utilisées pour exiger la suppression de contenus critiques envers les politiques gouvernementales. La loi turque sur les réseaux sociaux a facilité le retrait de contenus journalistiques. Le Digital Services Act de l’UE tente d’atténuer ce risque par des garanties procédurales détaillées, des mécanismes d’appel et des exigences de transparence.
Pour que le projet de loi algérien atteigne la responsabilisation des plateformes sans devenir un outil de censure, il faudrait des protections procédurales robustes : des définitions claires des catégories de contenu illicite, un processus d’appel indépendant pour les décisions de suppression de contenu, des rapports de transparence obligatoires sur les demandes et les résultats de suppression, et un contrôle judiciaire des ordonnances de blocage.
La conception de l’Autorité nationale de régulation de l’espace numérique proposée est au coeur de cet équilibre. Si l’autorité fonctionne avec une véritable indépendance, des procédures transparentes et des mécanismes de contrôle judiciaire, elle peut servir la sécurité numérique. Si elle fonctionne comme une extension du pouvoir exécutif sans contrôles, le risque d’excès réglementaire est réel.
Statut actuel et calendrier
Le projet Bouhali est en cours d’examen à l’APN. L’APN a repris ses travaux en mars 2026 pour voter cinq projets de loi — la loi organique sur les partis politiques, l’organisation territoriale, la criminalisation du colonialisme, le Code de la route et le règlement budgétaire 2023 — mais le projet de loi sur la régulation des plateformes n’en faisait pas partie. Son calendrier de débat en séance plénière reste incertain.
Le projet Adjissa sur le blocage des contenus pour adultes a franchi sa première étape institutionnelle et a été transmis au gouvernement pour examen. Le gouvernement doit maintenant examiner et potentiellement modifier le texte avant qu’il ne revienne au Parlement.
Les deux projets de loi s’inscrivent dans un moment législatif plus large de la gouvernance numérique de l’Algérie. Combinés à la Stratégie nationale de cybersécurité 2025-2029 approuvée par le décret présidentiel 25-321, au décret présidentiel 25-320 établissant un cadre national de gouvernance des données et au projet de loi sur l’identité numérique approuvé en novembre 2025, l’Algérie construit une architecture réglementaire complète pour son économie numérique.
Pour les entreprises de plateformes, le message est clair : l’ère de l’exploitation en Algérie sans responsabilité locale touche à sa fin. La seule question est de savoir à quelle vitesse, et avec quelle rigueur, cette responsabilité sera appliquée.
Questions Fréquemment Posées
Quelles sont les six obligations fondamentales que le projet de loi Bouhali impose aux plateformes comptant plus d’un million d’utilisateurs algériens ?
Le projet de loi exige des plateformes qualifiées (celles comptant plus d’un million d’utilisateurs ou dépassant un seuil de revenus) : (1) l’établissement d’un bureau physique sur le territoire algérien ; (2) la désignation d’un représentant légal domicilié en Algérie portant la responsabilité personnelle de la conformité ; (3) le stockage des données des utilisateurs algériens en Algérie ou dans des centres de données locaux certifiés ; (4) le retrait des contenus illégaux dans les 24 heures suivant la notification ; (5) la soumission de rapports de conformité semestriels détaillant les actions de modération, la gestion des données et la résolution des plaintes ; et (6) un régime de sanctions graduées incluant des pénalités financières, des restrictions de service ou des poursuites pénales sous une nouvelle Autorité Nationale de Régulation de l’Espace Numérique rattachée à la Présidence.
Comment le délai proposé de 24 heures pour le retrait de contenu en Algérie se compare-t-il au Digital Services Act de l’UE, à la Loi 7253 de la Turquie et aux IT Rules de l’Inde ?
Le retrait obligatoire en 24 heures proposé par l’Algérie est plus strict que le Digital Services Act de l’UE, qui exige un retrait « expéditif » sans délai fixe, et s’aligne sur le délai de 24 heures de la Turquie pour les contenus ordonnés par un tribunal en vertu de la Loi 7253 (bien que la Turquie accorde 48 heures pour les demandes des utilisateurs). L’Inde avait initialement fixé un délai de 36 heures dans ses IT Rules de 2021 mais l’a considérablement réduit à seulement 3 heures en février 2026. L’approche de l’Algérie se situe au milieu de ce spectre mondial, équilibrant l’urgence de l’application avec la faisabilité opérationnelle pour les plateformes.
Avec 27,5 millions d’utilisateurs de réseaux sociaux et TikTok en croissance de 22,6 % pour atteindre 24,8 millions d’utilisateurs, quel levier de marché l’Algérie détient-elle sur les plateformes mondiales ?
La population de 47,6 millions d’habitants de l’Algérie avec un taux de pénétration internet de 79,5 % et 27,5 millions d’identités sur les réseaux sociaux (57,7 % de la population) lui confère un levier de marché significatif. Facebook domine avec 27,5 millions d’utilisateurs, TikTok a bondi à 24,8 millions d’utilisateurs de 18 ans et plus (une hausse de 22,6 % en glissement annuel), YouTube touche 25,4 millions et Instagram a franchi les 13,5 millions. L’expérience de la Turquie avec sa propre loi de régulation des plateformes démontre que lorsque les marchés atteignent cette taille, les plateformes finissent par se conformer plutôt que de risquer de perdre l’accès — la Turquie a exigé des bureaux locaux dès 2020 et toutes les grandes plateformes se sont finalement conformées malgré une résistance initiale.
Sources et lectures complémentaires
- Algeria Moves to Tighten Regulation of TikTok, Facebook, and YouTube — We Are Tech Africa
- Algeria Sets ‘Red Lines’ for TikTok, Facebook, Instagram: Bill Proposes Strict Digital Platform Regulations — The Maghreb Times
- Un député du MSP propose de bloquer les sites pour adultes — TSA Algérie
- Les sites pornographiques bientôt bloqués en Algérie ? — La Nouvelle Tribune
- Digital 2026: Algeria — DataReportal
- APN to Resume Work Monday to Vote on Five Draft Laws — Africa News
- Algeria Charts Its Digital Sovereignty: National Cybersecurity Strategy 2025-2029 — DzairTube
- Algeria Approves Draft Legislation on Digital ID, Trust Services — Biometric Update
- Regulating Social Media Platforms in Turkey — ARTICLE 19
- Algeria Data Protection Law 18-07 — ARPCE















