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Le logiciel libre comme politique nationale : l’Algérie devrait-elle imposer la transparence des logiciels gouvernementaux ?

février 26, 2026

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Le coût de la dépendance propriétaire

Le gouvernement algérien fonctionne avec des logiciels qu’il ne contrôle pas. À travers les ministères, les wilayas et les entreprises publiques, la pile technologique est massivement propriétaire : Microsoft Windows et Office dominent les postes de travail, les bases Oracle sous-tendent les systèmes critiques, et SAP ou des plateformes d’entreprise similaires gèrent les opérations financières. Le gouvernement algérien est le plus gros acheteur informatique du pays, et ses institutions et entreprises publiques génèrent des dépenses significatives en licences logicielles propriétaires — des coûts qui croissent à chaque cycle de renouvellement et chaque nouveau déploiement.

Le problème va au-delà du coût. Logiciel propriétaire signifie que le gouvernement ne peut pas inspecter le code de ses systèmes. Quand un ministère déploie un serveur Microsoft Exchange, il fait confiance aux allégations sécuritaires de Microsoft sans pouvoir les vérifier indépendamment. Quand Oracle gère les bases de données citoyennes, l’architecture des données est une boîte noire. Ce n’est pas une préoccupation théorique — l’attaque SolarWinds de 2020 a démontré que même les fournisseurs propriétaires de confiance peuvent devenir des vecteurs d’espionnage étatique. Près de 18 000 organisations ont reçu la mise à jour logicielle compromise, dont plusieurs agences fédérales américaines, dans ce que le Government Accountability Office américain a qualifié d’une des cyberattaques les plus étendues jamais menées contre le gouvernement fédéral.

Le verrouillage fournisseur aggrave le problème. Une fois qu’un gouvernement se standardise sur une plateforme propriétaire, les coûts de changement augmentent chaque année. Les formats de données s’enchevêtrent avec des outils spécifiques, la formation du personnel est spécifique au fournisseur, et le savoir institutionnel s’accumule autour d’écosystèmes fermés. L’infrastructure numérique de l’Algérie est, en fait, louée à des entreprises étrangères sans obligation de servir les intérêts algériens.

Le mouvement européen « FOSS d’abord »

L’Europe a évolué de manière décisive vers l’open source dans l’administration. La circulaire Ayrault de 2012 en France a dirigé toutes les agences gouvernementales à considérer équitablement les logiciels libres et open source aux côtés des alternatives propriétaires, décrivant le FOSS comme un « choix rationnel » pour l’administration publique. La DINUM (Direction Interministérielle du Numérique) maintient le SILL — le Socle Interministériel de Logiciels Libres — un catalogue curé de logiciels libres recommandés pour l’usage gouvernemental qui liste désormais plus de 500 outils open source approuvés. La Gendarmerie Nationale française a migré son parc de postes de travail de Windows vers GendBuntu, une distribution Ubuntu personnalisée. En 2017, quelque 70 000 postes sur 82 000 fonctionnaient sous GendBuntu, la force estimant des économies annuelles de près de 7 millions d’euros et une réduction de 40 % du coût total de possession.

L’initiative allemande de souveraineté technologique a été tout aussi ambitieuse. Le ZenDiS (Zentrum für Digitale Souveränität) a été créé en décembre 2022 spécifiquement pour réduire la dépendance du gouvernement fédéral aux logiciels propriétaires, suite à une analyse stratégique de 2019 qui avait révélé des dépendances critiques envers des fournisseurs technologiques individuels. Son projet phare, openDesk — lancé commercialement en octobre 2024 — fournit une suite bureautique open source complète pour les agences fédérales. Le projet LiMux de Munich, qui avait migré environ 15 000 postes de la ville vers Linux à partir de 2004, a démontré tant la faisabilité que la complexité politique des transitions open source gouvernementales.

Le « Codice dell’Amministrazione Digitale » (CAD) italien impose aux administrations publiques de mener une évaluation technique et économique comparative avant d’acheter un logiciel propriétaire, et les solutions propriétaires ne peuvent être acquises que si l’évaluation démontre que les alternatives open source sont inadaptées ou plus coûteuses. L’Article 69 du CAD exige en outre que tout logiciel sur mesure commandé par le gouvernement soit publié sous licence open source. Les amendements bulgares de 2016 à la loi sur la gouvernance électronique exigent que tout logiciel commandé par le gouvernement soit développé publiquement et fourni sous licence open source. Le schéma est clair : les gouvernements qui prennent la souveraineté numérique au sérieux adoptent des politiques d’achat « FOSS d’abord ».

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La communauté et les capacités open source en Algérie

L’Algérie possède une communauté open source plus active que la plupart des observateurs ne le réalisent. Free Software & GNU/Linux Algeria promeut l’adoption du FOSS depuis plus d’une décennie, organisant des événements tels que des install parties GNU/Linux et ayant notamment invité Richard Stallman en 2015. Les clubs technologiques universitaires — dont le Micro Club à l’USTHB, le CSE à l’ESI et des groupes étudiants dans d’autres écoles d’ingénieurs — enseignent les outils open source et encouragent les contributions. L’initiative DzCode I/O rassemble des développeurs algériens autour de projets open source collaboratifs, et des plateformes comme algeriatech ont curé l’écosystème développeur du pays depuis 2016. Plusieurs startups algériennes s’appuient sur des piles open source — Django, Laravel, Node.js et PostgreSQL sont des fondations courantes.

Cependant, les lacunes en capacité sont réelles. Construire et maintenir des systèmes open source de grade gouvernemental requiert un effort d’ingénierie soutenu, un audit sécuritaire rigoureux et une infrastructure de support professionnel. Le succès français avec l’open source gouvernemental repose sur des entreprises comme Linagora — qui fournit des solutions open source à l’Assemblée Nationale française depuis 2007 — BlueMind et Nexedi, toutes offrant un support de niveau entreprise pour les déploiements open source. L’Algérie manque d’un écosystème équivalent d’entreprises de services spécialisées FOSS. Le talent développeur existe, mais les modèles économiques pour soutenir un support open source à l’échelle gouvernementale n’existent pas encore.

La formation est un autre goulot d’étranglement. Le personnel informatique gouvernemental est majoritairement formé sur les outils Microsoft. Une transition vers l’open source nécessite des programmes de reconversion systématiques — pas seulement une formation technique sur Linux ou LibreOffice, mais un changement culturel dans la façon dont les services informatiques abordent la sélection, la personnalisation et le développement communautaire des logiciels.

À quoi pourrait ressembler une politique open source algérienne

Une politique FOSS-first pragmatique pour l’Algérie n’imposerait pas le remplacement immédiat de tous les systèmes propriétaires. Elle établirait plutôt des exigences graduelles. Premièrement, une règle « appliquer ou expliquer » : tout achat de logiciel gouvernemental doit évaluer les alternatives open source, et le choix d’un logiciel propriétaire doit être justifié par écrit. Cela reprend l’approche italienne du CAD et évite la résistance politique des mandats absolus.

Deuxièmement, la politique devrait exiger que tout logiciel sur mesure commandé par le gouvernement soit publié sous licence open source. Quand le gouvernement paie pour le développement d’un logiciel, le code résultant devrait être propriété publique. Le modèle bulgare — tout logiciel gouvernemental sur mesure est open source par défaut — est à la fois pratique et philosophiquement cohérent avec la responsabilité publique.

Troisièmement, l’Algérie devrait établir un catalogue FOSS national similaire au SILL français, curé par le Ministère de l’Économie de la Connaissance ou le Haut-Commissariat à la Numérisation, listant les outils open source approuvés pour les fonctions gouvernementales courantes : bureautique (LibreOffice), messagerie (Thunderbird, SOGo), gestion de contenu (WordPress, Drupal), bases de données (PostgreSQL, MariaDB) et systèmes d’exploitation (Ubuntu LTS, Rocky Linux).

Quatrièmement, l’investissement dans l’écosystème de support est essentiel. Des incitations fiscales ou un financement direct pour les entreprises algériennes fournissant des services de support open source professionnel bâtiraient l’infrastructure commerciale nécessaire à une adoption gouvernementale durable. Sans support professionnel, les administrations se rabattront inévitablement sur les fournisseurs propriétaires qui offrent des contrats de support 24h/24.

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🧭 Radar de Décision

Dimension Évaluation
Pertinence pour l’Algérie Élevée — l’Algérie dépense massivement en licences propriétaires tout en manquant de transparence du code pour les systèmes gouvernementaux critiques
Calendrier d’action 12-24 mois pour le cadre politique ; 5-7 ans pour une migration significative
Parties prenantes clés Ministère de l’Économie de la Connaissance, Ministère de la Poste et des Télécommunications, Haut-Commissariat à la Numérisation, Ministère des Finances, communauté FOSS, départements CS universitaires
Type de décision Stratégique — réforme politique et des achats nécessitant un décret exécutif ou une circulaire ministérielle
Niveau de priorité Élevé

En bref : La dépendance de l’Algérie aux logiciels propriétaires est coûteuse, opaque et stratégiquement risquée. Une politique FOSS-first graduelle — commençant par l’évaluation obligatoire et des défauts open source pour le code sur mesure — réduirait les coûts, augmenterait la transparence et renforcerait les capacités locales. Le playbook européen existe ; l’Algérie doit l’adapter aux conditions locales.

Sources et lectures complémentaires

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