Sur le papier, les indicateurs sanitaires de l’Algérie semblent corrects. Le pays compte environ 1,66 médecin pour 1 000 habitants, ce qui le place parmi les sept seules nations africaines atteignant le ratio médecin-population recommandé par l’Organisation mondiale de la santé. L’infrastructure de santé totale comprend 23 000 cabinets privés, plus de 9 700 cliniques spécialisées et plus de 240 000 professionnels dans le seul secteur public.
Le problème, c’est la géographie.
L’exercice médical privé se concentre presque exclusivement dans les centres urbains du nord — Alger, Oran, Constantine. Plus on descend vers le sud ou plus on s’enfonce dans l’intérieur du pays, plus la densité médicale s’effondre en un problème d’accès aux soins qui persiste depuis des décennies. Le modèle de « Santé de Proximité » algérien — unités médicales mobiles et structures de soins primaires organisées pour les populations reculées — témoigne de la reconnaissance par le gouvernement de l’ampleur de ce fossé.
Quarante-trois startups healthtech construisent désormais la couche numérique qui pourrait commencer à le combler.
Le problème d’accès aux soins en Algérie
La question structurelle n’est pas une pénurie de médecins au niveau national. C’est un défaut de répartition. L’Algérie forme des médecins — ses 46 200 praticiens représentent un investissement sanitaire réel — mais ces médecins se concentrent là où l’exercice privé est le plus viable économiquement : le nord, les villes, le littoral. Les wilayas rurales et méridionales en subissent les conséquences sous forme de temps de trajet allongés, de diagnostics retardés et de progression évitable des maladies.
À cela s’ajoute la fuite des cerveaux. L’Algérie fait face à un exode continu de médecins qualifiés vers la France notamment, amincissant le vivier de spécialistes restant dans le pays. La disparité rurale-urbaine dans l’accès à l’assainissement constitue un indicateur indirect : 99 % des Algériens urbains ont accès à un assainissement amélioré contre 82 % en zones rurales — un écart qui corrèle avec la qualité globale de l’accès aux soins.
La Stratégie nationale de santé numérique (2023–2027) reconnaît formellement cette situation et attribue un rôle aux outils numériques dans la solution. Les dépenses de santé par personne devraient atteindre 814 dollars par an d’ici 2026, selon une analyse sectorielle de ReportLinker — un chiffre en parité de pouvoir d’achat plutôt qu’en dollars courants (la base de données des dépenses mondiales de santé de l’OMS situe les dépenses par habitant en dollars courants de l’Algérie à environ 215 dollars sur la base des données 2020–2021, les années les plus récentes avec un reporting complet). Le marché des technologies médicales devrait croître de 3,48 % par an pour atteindre près de 2 milliards de dollars d’ici 2029. Les conditions politiques et de marché pour la santé numérique convergent.
Le paysage des startups healthtech
Quarante-trois startups healthtech opèrent en Algérie en septembre 2025, dans les domaines de la télémédecine, de la pharmacie technologique, des dossiers médicaux électroniques, du diagnostic et des marketplaces pharmaceutiques B2B. Environ quatre nouvelles entreprises healthtech se lancent chaque année au cours de la dernière décennie — un rythme qui s’accélère à mesure que le cadre du label startup national apporte une légitimité réglementaire et que le Fonds algérien des startups (ASF) fournit des capitaux d’amorçage.
Le segment se divise en quatre catégories opérationnelles :
Les plateformes de télémédecine et de prise de rendez-vous se concentrent sur la mise en relation des patients avec les médecins à distance, principalement via des interfaces de réservation et de visioconférence. La pharmacie technologique traite la chaîne d’approvisionnement et l’interface patient-pharmacie. Les logiciels de dossiers médicaux électroniques (DME) et de gestion de cabinet ciblent directement les cliniques et les médecins. Les outils de diagnostic et de santé préventive constituent la catégorie la plus récente, intégrant souvent l’IA pour le triage ou le dépistage des patients.
Profils de fondateurs et plateformes clés
Beesiha est la marketplace de télémédecine algérienne la plus en vue. La plateforme permet aux patients de rechercher des profils de médecins, de prendre des rendez-vous en ligne et d’accéder à des consultations à distance. Elle gère également les historiques de rendez-vous, les ordonnances et les comptes rendus de consultation — se positionnant comme un outil de gestion complète du parcours de soins plutôt qu’une simple couche de réservation. Pour la population urbaine algérienne équipée de smartphones, Beesiha répond à la friction principale dans la recherche de soins médicaux : la prise de rendez-vous et la découverte de praticiens.
Chifa Mobile s’attaque au volet offre de l’équation pharmaceutique. Plutôt que de connecter les patients aux pharmacies, elle offre aux pharmaciens une capacité de gestion à distance : suivi de la facturation, statistiques opérationnelles, gestion de la clientèle et vérification du statut d’assurance. Dans un pays où la CNAS (la caisse nationale d’assurance maladie) couvre environ 73 % de la population, la capacité à gérer numériquement les interactions assurantielles n’est pas un confort — c’est une nécessité opérationnelle pour les pharmacies traitant de gros volumes de patients assurés.
DzairPharm opère la marketplace pharmaceutique B2B, mettant en relation les entreprises pharmaceutiques avec les cliniques, les hôpitaux et les professionnels de santé toutes spécialités confondues. L’enjeu est l’efficacité de la chaîne d’approvisionnement dans un secteur où les achats étaient historiquement opaques et manuels.
Santymed et Dentisium abordent le problème sous l’angle de la gestion de cabinet. Santymed fournit un système de DME couvrant les dossiers patients, les rendez-vous, les ordonnances et les consultations. Dentisium se concentre spécifiquement sur les cabinets dentaires, combinant optimisation des workflows administratifs et planification des rendez-vous — une approche SaaS verticale qui reflète la tendance croissante des logiciels spécialisés par spécialité dans la santé en Algérie.
Le Algeria Startup Challenge 2025 a révélé trois nouveaux entrants notables. SanoX a développé un chatbot de santé pour le triage des patients — aidant à orienter les patients vers le niveau de soins approprié avant leur arrivée en clinique. Mindcare a conçu une plateforme de téléconsultation et de santé mentale, et Nafsia Clinic adopte une approche culturellement adaptée de la thérapie à distance, spécifiquement conçue pour les utilisateurs de la région MENA accédant à des sessions de santé mentale privées et chiffrées. DiagWear représente la frontière matérielle : des couches intelligentes jetables intégrées de capteurs de dépistage sanitaire, un concept de diagnostic préventif ciblant le suivi de la santé infantile.
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L’environnement réglementaire
La réglementation de la télémédecine en Algérie reste dans un état de transition. La Stratégie nationale de santé numérique 2023–2027 fournit une orientation politique, mais le droit de la santé sous-jacent n’a pas encore été mis à jour pour autoriser de manière exhaustive les dossiers médicaux électroniques à l’échelle nationale ou standardiser l’échange numérique de données entre professionnels de santé.
En pratique, cela crée une zone grise réglementaire que la plupart des startups naviguent avec prudence. Les plateformes de prise de rendez-vous (le modèle Beesiha) opèrent sur un terrain établi — la planification n’est pas un acte médical. Les consultations à distance occupent un territoire plus ambigu : aucune législation spécifique ne les autorise ni ne les interdit, mais en l’absence de cadre juridique pour les prescriptions numériques ou de remboursement standardisé par la CNAS des sessions de télésanté, les modèles de revenus restent contraints.
Le ministère de la Santé est la principale autorité réglementaire. La COSOB gère l’accès au marché boursier pour les startups en quête de capitaux. L’Ordre national des médecins encadre la déontologie médicale. Aucun organisme unique n’a encore publié de directives complètes sur la télémédecine — ce qui signifie que les startups doivent construire des produits fonctionnant dans le cadre réglementaire actuel tout en se préparant au cadre éventuel que la stratégie 2023–2027 laisse entrevoir.
Les modèles économiques viables
Trois approches de modèles économiques démontrent une viabilité commerciale dans l’environnement actuel :
Le SaaS B2B pour les cliniques et pharmacies est la voie la plus financièrement stable. Dentisium et Santymed vendent tous deux des abonnements logiciels directement aux professionnels de santé. Le client est un médecin ou un administrateur de clinique, et non un patient confronté à des problèmes de confiance ou de friction de paiement. L’exposition réglementaire est minimale. Chifa Mobile adopte la même approche avec les pharmacies. Ce modèle génère des revenus récurrents prévisibles avec des coûts d’acquisition client plus faibles que les applications de santé grand public.
Les plateformes de marketplace et de prise de rendez-vous (l’approche Beesiha) fonctionnent dans les centres urbains où la littératie numérique des patients et le taux de pénétration des smartphones sont les plus élevés. Le défi est la monétisation : faire payer les patients pour la réservation crée de la friction ; faire payer les médecins pour la génération de leads est le modèle le plus durable. Le B2C nécessite du volume, ce qui en Algérie signifie actuellement cibler d’abord le nord urbain.
Le partenariat avec le secteur public est le chemin au plafond le plus élevé mais à la friction la plus forte. Vendre des systèmes de DME ou des outils de diagnostic aux hôpitaux publics — en particulier dans le cadre de la numérisation SNDS 2023–2027 — crée l’effet d’échelle qui pourrait véritablement combler le fossé rural. Mais les cycles d’approvisionnement publics sont lents, les termes des contrats sont complexes et les délais de paiement sont imprévisibles. Cependant, les startups qui survivent assez longtemps pour décrocher un déploiement en hôpital public gagnent à la fois des revenus et une crédibilité que les succès dans le secteur privé ne peuvent égaler.
Défis et obstacles
La connectivité en zones rurales reste le goulot d’étranglement fondamental. La télémédecine nécessite un internet fiable. L’Algérie compte 35,5 millions d’internautes, mais la population qui a le plus besoin de la télémédecine — les communautés rurales et reculées — est aussi celle qui dispose de la connectivité la moins stable.
La confiance dans les consultations de santé numériques est un défi culturel et générationnel. Les patients algériens habitués aux consultations en personne ne considèrent souvent pas un appel vidéo avec le même sérieux qu’un examen physique — en particulier pour les maladies chroniques ou les questions diagnostiques. Construire cette confiance nécessite à la fois la fiabilité de la plateforme et l’approbation visible de professionnels de santé.
L’intégration des paiements affecte les plateformes grand public de manière aiguë. La pénétration du paiement numérique reste limitée, et de nombreux Algériens préfèrent le cash ou le virement bancaire pour les frais de santé. Les plateformes exigeant une carte enregistrée pour la réservation font face à l’abandon là où des alternatives compatibles avec le cash existent.
L’intégration du remboursement CNAS est la plus grande lacune structurelle. Tant que les consultations de télémédecine ne pourront pas être remboursées par le système d’assurance national, le modèle financier de la télémédecine orientée patient exige que les utilisateurs paient de leur poche — limitant le marché adressable à ceux qui peuvent déjà se permettre des consultations privées.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Assessment |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — 46M d’habitants, fossé significatif d’accès aux soins en zones rurales, investissement gouvernemental croissant dans la santé numérique, 43 startups actives dans le secteur |
| Calendrier d’action | 6-12 mois — la mise en œuvre du SNDS 2023-2027 crée des fenêtres d’approvisionnement public ; la numérisation de la CNAS présente une opportunité d’intégration B2B |
| Parties prenantes clés | Fondateurs healthtech (surtout SaaS B2B), ministère de la Santé, équipes d’approvisionnement CNAS, administrations des hôpitaux publics, gestionnaires de portefeuille ASF, cliniques privées |
| Type de décision | Stratégique |
| Niveau de priorité | Élevé |
Sources et lectures complémentaires
- Top Healthtech Startups in Algeria — Tracxn
- Physicians per 1,000 People — Algeria — World Bank
- Only 7 African Nations Meet the WHO’s Recommended Doctor-to-Population Ratio — Intelpoint
- Dynamics of the Geographical Distribution of Private Physicians in Algeria — Cybergeo
- DPA Digital Digest: Algeria 2025 Edition — Digital Policy Alert
- Algeria Health Sector Market Overview — HERMS Global
- Algeria Healthcare Industry Outlook 2022–2026 — ReportLinker
- Global Health Expenditure Database — WHO
- Algeria Healthcare System — Expat Financial
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