Introduction
Pendant des décennies, l’informatique a suivi une logique centralisatrice : les données circulaient depuis leur point de génération vers des centres de données distants pour y être traitées. Ce modèle est en train de s’effondrer. L’edge computing — le traitement des données au plus près de leur source — s’impose comme l’architecture privilégiée pour les applications temps réel : automatisation industrielle, gestion des villes intelligentes, santé connectée et systèmes autonomes.
En Algérie, cette mutation arrive à un moment charnière. Le pays a lancé la 5G commerciale en décembre 2025, accélère le déploiement de la fibre optique et s’est engagé dans une transformation numérique ambitieuse à travers la stratégie « Algérie Connectée ». La convergence de la 5G, de l’IoT et de l’edge computing ouvre une fenêtre d’opportunité susceptible de transformer le fonctionnement de l’industrie, de l’agriculture et de l’administration algériennes.
Le marché de l’edge computing en Algérie : les chiffres de croissance
Le marché algérien des centres de données edge était évalué à environ 9,54 millions USD en 2025. Les analystes de DC Market Insights projettent qu’il atteindra 36,65 millions USD d’ici 2035, soit un taux de croissance annuel composé (TCAC) de 14,26 % — l’un des plus élevés de la région.
Trois forces motrices alimentent cette croissance :
Le déploiement de la 5G. Le lancement commercial de la 5G en Algérie constitue le catalyseur le plus déterminant. Les réseaux 5G s’appuient nativement sur le Multi-Access Edge Computing (MEC) — des nœuds de calcul installés aux stations de base qui offrent une latence inférieure à 10 millisecondes. Sans la 5G, l’edge computing reste théorique. Avec elle, une nouvelle génération d’applications temps réel devient envisageable.
La demande en IoT industriel. Les zones industrielles en expansion génèrent des volumes massifs de données issues de capteurs et de machines, impossibles à acheminer efficacement vers des serveurs cloud distants. Le traitement local en périphérie est la réponse pragmatique.
Les exigences de souveraineté des données. Une loi de décembre 2024 impose à tous les médias en ligne et services d’administration électronique d’utiliser un hébergement local en « .dz ». Combinée à la loi 18-07 sur la protection des données personnelles, cette réglementation fait des nœuds edge situés sur le territoire algérien une architecture conforme dès la conception pour les déploiements IoT gouvernementaux et industriels.
Les fondations 5G : ce qui a changé en 2025
Le déploiement de la 5G en Algérie ne se résume pas à une simple montée en débit par rapport à la 4G. Il représente un changement structurel d’architecture réseau aux implications directes pour le calcul informatique.
En juillet 2025, le régulateur algérien a attribué les licences 5G aux trois opérateurs mobiles — Mobilis, Djezzy et Ooredoo — récoltant 63,9 milliards de DZD lors des enchères de spectre. Les services 5G commerciaux ont été lancés début décembre 2025, avec des déploiements initiaux dans des villes prioritaires dans le cadre d’un plan national de couverture sur six ans.
Les capacités clés de la 5G qui rendent l’edge computing possible :
- Network slicing : Des réseaux virtuels dédiés au sein de l’infrastructure 5G, garantissant aux opérateurs industriels une bande passante et une latence prévisibles pour le trafic IoT.
- Ultra-Reliable Low Latency Communication (URLLC) : Conçu pour les applications critiques nécessitant une latence inférieure à 1 milliseconde — robotique industrielle, diagnostics à distance, systèmes autonomes.
- Massive Machine-Type Communications (mMTC) : Prise en charge de jusqu’à un million d’appareils connectés par kilomètre carré, permettant des déploiements denses de capteurs IoT dans les usines, les exploitations agricoles et les villes.
Le gouvernement a identifié les villes intelligentes, l’Industrie 4.0, la santé numérique et la mobilité connectée comme verticaux prioritaires de la 5G — autant de domaines qui sont simultanément au cœur de l’edge computing.
Dorsale et fibre : les fondations physiques
La 5G et l’edge computing nécessitent une dorsale physique robuste, et l’Algérie investit massivement dans ce domaine.
En février 2025, Algérie Télécom et Huawei ont achevé une dorsale nationale entièrement optique à 400 Gbit/s en WDM — le réseau cœur haut débit et faible latence dont dépendent les services edge.
Côté dernier kilomètre, le déploiement de la fibre jusqu’au domicile (FTTH) en Algérie s’est considérablement accéléré. Mi-2025, environ 2,25 millions de foyers disposaient d’une connexion fibre. En février 2026, ce chiffre a dépassé les 3 millions de foyers, soit 33,7 % des abonnés haut débit. Les autorités ont affiché l’objectif d’atteindre une couverture fibre quasi universelle d’ici 2027.
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Centres de données : développer la capacité de calcul nationale
L’edge computing ne supprime pas le besoin d’infrastructures centralisées — il les complète. L’Algérie développe les deux en parallèle.
En mars 2023, Algérie Télécom a inauguré un nouveau centre de données à Constantine doté de plateformes cloud pour les données d’entreprise, renforçant ainsi la capacité de calcul nationale susceptible d’alimenter de futurs services edge.
En mars 2025, le gouvernement a lancé la construction d’un centre de données dédié à la recherche en IA à Oran, destiné aux startups et au monde universitaire. Bien que centré sur les charges de travail IA, cet établissement illustre le type d’infrastructure distribuée dont les écosystèmes edge computing ont besoin.
Parallèlement, l’environnement réglementaire du cloud en Algérie évolue. L’ARPCE, le régulateur des télécommunications, autorise désormais les entreprises algériennes à proposer des services de cloud public — des sociétés comme Issal, Ayrade, eBS et ADEX Cloud. Une loi sur la confiance numérique adoptée en novembre 2025 confère une valeur juridique aux signatures et documents électroniques et instaure un système national d’identité numérique lié aux cartes d’identité biométriques — un socle essentiel pour les services IoT nécessitant une communication authentifiée entre appareils et administration.
L’IoT en action : le village intelligent de Guenzet
L’exemple le plus concret des ambitions IoT de l’Algérie est le projet pilote de ville intelligente à Guenzet, dans la wilaya de Setif. Lancé en février 2026 par Ooredoo Algérie en partenariat avec l’entreprise locale DEO Electronique et les autorités de Setif, le projet déploie des capteurs IoT pour gérer l’éclairage public, la climatisation des bâtiments et le suivi de présence scolaire — le tout coordonné depuis une salle de contrôle centrale.
Ooredoo a présenté Guenzet comme l’un des premiers projets liés au déploiement de la 5G en Algérie, visant à démontrer comment les capteurs connectés et le traitement en périphérie peuvent améliorer les services municipaux dans les villes de taille intermédiaire. Si le pilote s’avère reproductible, il offre un modèle applicable aux centres urbains secondaires et tertiaires du pays.
IoT industriel : la plus grande opportunité économique
La base industrielle de l’Algérie — pétrochimie, sidérurgie, cimenterie, agroalimentaire — représente l’opportunité edge computing la plus significative sur le plan économique. Des capteurs IoT industriels (IIoT) surveillant les vibrations, la température, la pression et le débit, couplés à des nœuds edge effectuant de la détection d’anomalies en temps réel, permettent de prédire les pannes d’équipement avant qu’elles ne surviennent.
Pour une entreprise comme Sonatrach, qui exploite un immense réseau de têtes de puits, de pipelines et d’installations de traitement, la maintenance prédictive alimentée par l’edge computing pourrait réduire considérablement les arrêts non planifiés et prolonger la durée de vie des équipements. De même, les installations de fabrication intelligentes bénéficient de machines-outils connectées et de caméras d’inspection qualité générant des flux de données traités localement par des nœuds edge pour un contrôle qualité en temps réel.
La stratégie « Algérie Connectée » du gouvernement appelle explicitement à accélérer l’adoption de l’IA et de l’IoT dans l’énergie, l’agriculture, la santé et l’industrie manufacturière — un signal clair que le soutien politique existe pour ces déploiements.
Les défis à relever
Malgré cette dynamique, des obstacles significatifs subsistent.
Les lacunes de connectivité. Environ 24,5 % des Algériens vivent en zones rurales avec un accès limité au haut débit. La promesse de l’edge computing pour l’agriculture et l’industrie régionale dépend de la résorption de cette fracture, ce qui exige des investissements soutenus dont la rentabilité commerciale n’est pas garantie sur l’horizon temporel d’un opérateur télécom.
Le rythme réglementaire. Des analystes commerciaux américains décrivent l’environnement réglementaire algérien comme lent à s’adapter aux nouvelles tendances numériques. Simplifier les procédures d’autorisation pour les déploiements IoT et l’expérimentation en matière de villes intelligentes accélérerait l’adoption.
Le déficit de compétences. L’edge computing est un domaine spécialisé combinant réseaux, programmation système, calcul temps réel et expertise métier. Les universités d’ingénierie algériennes forment des diplômés de qualité, mais les cursus doivent intégrer des compétences spécifiques à l’edge. Les enquêtes sectorielles indiquent que relativement peu d’ingénieurs algériens se spécialisent actuellement en DevOps et en ingénierie de fiabilité des sites (SRE) — des compétences étroitement liées à la gestion d’infrastructures edge.
L’accessibilité financière. Si le déploiement de la fibre est extensif, le coût du haut débit fixe reste légèrement supérieur au seuil de 2 % du revenu recommandé par l’UIT, ce qui pourrait freiner l’adoption chez les petites entreprises et les usagers ruraux.
Conclusion
L’Algérie se trouve à un point d’inflexion infrastructurel. Les fondations 5G sont posées. La fibre atteint des millions de foyers. Des centres de données sont en construction. Des projets IoT pilotes sont en cours. Le cadre réglementaire pour la confiance numérique et la souveraineté des données prend forme.
La question est désormais celle de la vitesse d’exécution : les opérateurs, les entreprises et les entrepreneurs sauront-ils avancer assez vite pour exploiter ces fondations avant que le paysage technologique mondial ne se reconfigure ? Le pilote de Guenzet, le centre de données IA d’Oran, la dorsale 400G et le cap des 3 millions de foyers fibrés ne sont pas des objectifs ambitieux. Ce sont des réalisations concrètes. Ce que l’Algérie construira par-dessus au cours des trois prochaines années déterminera si l’edge computing devient un véritable moteur de compétitivité industrielle ou reste un concept prometteur discuté en conférences.
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Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — L’edge computing est directement lié au déploiement actif de la 5G et à l’agenda de modernisation industrielle de l’Algérie, avec des projets pilotes opérationnels et des infrastructures déjà déployées. |
| Calendrier d’action | 6-12 mois — Les fondations infrastructurelles (5G, fibre, centres de données) sont en place. Les organisations doivent commencer dès maintenant à définir leurs applications edge et projets IoT pilotes. |
| Parties prenantes clés | Directeurs techniques et DSI des entreprises industrielles (pétrole & gaz, industrie manufacturière, services publics), opérateurs télécoms (Mobilis, Djezzy, Ooredoo), Ministère de la Poste et des Télécommunications, collectivités locales engagées dans des projets de ville intelligente, startups IoT, départements universitaires d’ingénierie |
| Type de décision | Stratégique — Il s’agit d’une décision architecturale sur le lieu de traitement des données qui façonnera les investissements IT pour la prochaine décennie. |
| Niveau de priorité | Élevé — La convergence de la 5G, de l’expansion de la fibre et du soutien réglementaire crée une fenêtre étroite dans laquelle les acteurs précoces peuvent établir des capacités edge computing avant leurs concurrents. |
En bref : Les entreprises algériennes du pétrole & gaz, de l’industrie manufacturière et des services publics devraient commencer à évaluer les architectures edge computing pour la maintenance prédictive et la surveillance en temps réel — l’infrastructure 5G et fibre pour supporter ces cas d’usage est désormais opérationnelle. Les collectivités locales devraient étudier le pilote du village intelligent de Guenzet comme modèle reproductible. Les professionnels IT devraient investir dans les compétences spécifiques à l’edge (charges de travail conteneurisées, systèmes temps réel, protocoles IoT), car ce domaine connaîtra une demande d’embauche significative au cours des 2-3 prochaines années.
Sources
- Algeria Edge Data Center Market Report 2035 — DC Market Insights
- Algeria to Get 5G as Mobilis, Djezzy and Ooredoo Commence Rollouts — Developing Telecoms
- Algeria Officially Launches 5G Network — TechAfrica News
- Algeria’s 5G Launch — Xinhua
- 400G WDM National Backbone — Huawei
- Algeria Hits 3 Million Fiber Homes — Ecofin Agency
- Algerie Telecom Data Center in Constantine — Data Center Dynamics
- AI Data Center in Oran — Data Center Dynamics
- Algeria Updates Digital Trust and e-ID Law — Ecofin Agency
- Guenzet Smart City Pilot — DZWatch
- Algeria Digital Economy Overview — U.S. International Trade Administration
- Cloud and DevOps in Algeria — State of Software Engineering
- Connected Algeria Strategy Portal
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