Pourquoi la numérisation de la santé en Algérie est d’abord une histoire d’infrastructure
La numérisation de la santé en Algérie est souvent présentée comme un projet clinique — de meilleurs dossiers patients, des orientations plus rapides, la télémédecine pour les régions isolées. Ce que l’on évoque moins, c’est la dépendance infrastructurelle sous-jacente : chaque transaction liée au dossier patient électronique (DPE), chaque demande de transfert hospitalier, chaque session de télémédecine génère des données de santé sensibles qui, en vertu de la loi 18-07 du 10 juin 2018, ne peuvent être stockées ni traitées hors du territoire algérien sans autorisation préalable de l’Autorité Nationale de Protection des Données à Caractère Personnel (ANPDCP). L’ambition clinique et la construction d’une infrastructure souveraine sont le même projet, vu sous deux angles différents.
En décembre 2025, le ministre de la Santé Mohamed Seddik Aït Messaoudene a annoncé devant le Conseil de la Nation le lancement d’une plateforme numérique nationale pour la coordination des transferts inter-hospitaliers de patients. Le système remplace le patchwork d’appels téléphoniques, de fax et de canaux déconnectés qui régissait auparavant les mouvements de patients entre établissements. Il automatise le dépôt des demandes de transfert, la vérification des critères médicaux, la transmission des dossiers et le suivi des délais — et se connecte directement à la Protection civile, Air Algérie et l’Armée de l’Air algérienne pour le transport médical terrestre et aérien. La plateforme numérique algérienne de transfert hospitalier fixe un délai de réponse maximum de 48 heures pour les cas urgents, un engagement qui était auparavant impossible à faire respecter sans dossier numérique partagé.
Le contexte qui rend cela urgent : les provinces du Sud et les Hauts Plateaux couvrent collectivement plus de 80 % du territoire national algérien et ont historiquement bénéficié d’un accès limité aux soins spécialisés. Un réseau de transfert coordonné numériquement n’est pas une commodité — c’est une intervention d’équité structurelle. Et chaque élément de ce réseau fonctionne sur des serveurs qui doivent, par obligation légale, rester en Algérie.
L’ANNS : l’agence au cœur du mandat
L’Agence Nationale de Numérisation de la Santé (ANNS) a été créée en 2022 en tant qu’Établissement Public à Caractère Industriel et Commercial (EPIC) sous la tutelle du ministère de la Santé, de la Population et de la Réforme Hospitalière. Elle est née des défaillances de coordination révélées durant la pandémie de COVID-19 — le système de santé algérien s’est alors trouvé incapable d’agréger facilement les données sur la disponibilité des lits, les stocks de médicaments ou le personnel à travers son réseau d’hôpitaux publics.
L’ANNS porte un double mandat : numériser la couche opérationnelle (ressources humaines, gestion des stocks de médicaments, dossiers patients) et placer le patient au centre d’un réseau national de santé interconnecté. Le Dossier Patient Électronique (DPE) est la pierre angulaire du second objectif — un dossier patient unifié accessible dans tous les établissements, assurant la continuité des soins lors des orientations ou des transferts. La plateforme de transfert hospitalier annoncée en décembre 2025 est la première pièce d’infrastructure numérique opérationnelle qui exige cette connectivité pour fonctionner.
C’est là que la couche infrastructure devient non négociable. Les données du DPE sont des données personnelles de santé. La loi 18-07, entrée pleinement en vigueur en août 2023 et renforcée en juillet 2025 par des amendements imposant la désignation d’un Délégué à la Protection des Données (DPD) et la réalisation d’Analyses d’Impact, interdit le transfert de données personnelles hors d’Algérie sans autorisation de l’ANPDCP. Pour un système de santé national comptant des centaines d’hôpitaux publics, l’implication pratique est sans ambiguïté : l’infrastructure cloud soutenant le DPE et chaque plateforme ANNS doit être hébergée sur le territoire national.
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L’écosystème cloud national qui répond à la demande
Le marché algérien du cloud souverain a historiquement été limité. Pendant des années, les principaux fournisseurs cloud agréés listés par l’ARPCE étaient moins d’une dizaine. Cela change à une vitesse visible en 2025-2026, en partie sous l’impulsion de l’exigence non négociable de localisation imposée par le secteur de la santé.
Djezzy est formellement entrée sur le marché des services cloud en février 2025, en s’appuyant sur sa position d’opérateur télécom dominant avec environ 65 % de parts de marché et une couverture réseau atteignant 90 % de la population algérienne. En avril 2026, Djezzy a lancé AventureCloudz en partenariat avec Algeria Venture (l’accélérateur national de startups) et Taubyte, une startup technologique, offrant un environnement cloud et d’intelligence artificielle entièrement hébergé sur le sol algérien. L’initiative se positionne comme une alternative souveraine aux hyperscalers internationaux pour les développeurs et les institutions.
AYRADE SPA, un autre opérateur cloud souverain agréé, a franchi une étape encore plus marquante : en mai 2026, il a annoncé son intention d’ouvrir 20 % de son capital à la Bourse d’Alger en juin 2026 — une première dans le secteur national du cloud souverain. Une société d’infrastructure cloud entrant en bourse locale signale que la demande de cloud national a atteint une échelle justifiant un financement par les marchés de capitaux.
L’investissement de l’État dans les infrastructures renforce cette direction. Le ministère des Postes et des Télécommunications, dirigé par le ministre Sid Ali Zerrouki, a posé la première pierre d’un centre de calcul à haute performance axé sur l’intelligence artificielle dans le quartier Akid Lotfi d’Oran, le 16 mars 2025, construit en partenariat avec Huawei dans le cadre d’un contrat signé en avril 2024. L’installation est équipée de GPU et conçue pour soutenir les chercheurs, les startups et les institutions développant des applications d’IA dans les domaines de la santé, de la cybersécurité, de l’industrie et des villes intelligentes. Le gouvernement algérien a fixé un objectif de contribution de l’IA à 7 % du PIB national d’ici 2027.
Ce que les DSI et les directeurs informatiques hospitaliers algériens doivent faire maintenant
La convergence de l’agenda de déploiement de l’ANNS, des moyens d’application de la loi 18-07 et d’un marché cloud national en expansion crée un ensemble de décisions spécifiques pour les responsables informatiques du secteur public et les administrateurs des systèmes de santé.
1. Auditer vos hébergements actuels par rapport à la loi 18-07 avant le prochain cycle de contrôle de l’ANPDCP
De nombreux systèmes informatiques hospitaliers en Algérie ont été conçus avant que le cloud ne soit l’architecture par défaut, et certaines données peuvent être hébergées dans des configurations antérieures à l’entrée en vigueur de la loi. Avec la loi 18-07 désormais applicable et les amendements de juillet 2025 introduisant l’obligation de DPD et d’analyses d’impact, le risque de non-conformité dispose d’un mécanisme d’application concret. La première étape est un audit simple de la résidence des données : identifier où chaque système traitant des données patients est actuellement hébergé, confirmer qu’il repose sur une infrastructure algérienne agréée par l’ARPCE, et documenter les conclusions.
2. Aligner votre stratégie d’achat de DPE avec les exigences d’interopérabilité de l’ANNS avant de signer tout contrat fournisseur
La valeur du réseau DPE de l’ANNS repose sur les effets de réseau : chaque établissement qui se connecte augmente l’utilité pour tous les autres. Un hôpital qui déploie un système DPE propriétaire sans passerelle d’intégration vers le standard national ANNS devra faire face à une refonte coûteuse lorsque le mandat national se renforcera. Avant toute décision d’achat, les directeurs informatiques hospitaliers doivent exiger des fournisseurs une confirmation écrite de conformité aux spécifications d’interopérabilité ANNS et s’assurer que l’hébergement est assuré sur une infrastructure souveraine agréée ARPCE.
3. Engager dès maintenant les fournisseurs cloud agréés ARPCE, sans attendre qu’une crise l’impose
Le marché algérien du cloud souverain se structure — Djezzy Cloud, AYRADE et AventureCloudz représentent de véritables choix d’infrastructure qui n’existaient pas il y a trois ans. Les cycles de marchés publics sont longs ; établir une relation avec un fournisseur cloud agréé prend du temps, même avant la publication d’un appel d’offres. Les DSI des administrations de santé publique devraient engager dès maintenant des conversations techniques avec les fournisseurs agréés pour comprendre les SLA, les garanties de disponibilité, les capacités de reprise d’activité et les structures tarifaires.
4. Construire le rôle de Délégué à la Protection des Données comme un poste technique, et non une simple case à cocher
Les amendements de juillet 2025 à la loi 18-07 ont rendu obligatoire la désignation d’un DPD pour les organisations traitant des données personnelles à grande échelle. Dans un contexte hospitalier, cela concerne chaque établissement. La tentation est de nommer un juriste ou un administrateur pour satisfaire à la lettre de l’exigence. La meilleure approche — celle qui sera décisive lorsque le réseau DPE de l’ANNS sera pleinement opérationnel — est de nommer quelqu’un ayant à la fois des compétences techniques et juridiques, capable d’évaluer les décisions d’hébergement cloud et de communiquer efficacement avec l’ANPDCP.
Où cela s’inscrit dans l’écosystème numérique algérien de 2030
L’histoire du cloud santé ANNS illustre un schéma structurel qui se reproduit dans plusieurs secteurs de l’administration publique algérienne. La stratégie SNTN-2030 s’est engagée à réaliser plus de 500 projets numériques sur la période 2025-2026, la plateforme Dzair Services met 52 services publics en ligne, et la Haute Commissaire à la Numérisation Meriem Benmouloud coordonne une approche gouvernementale de l’interopérabilité des données. Chacun de ces projets génère des données que la loi 18-07 impose d’héberger sur le territoire national.
Cela crée un signal de demande durable pour le secteur algérien du cloud souverain, qui ne dépend d’aucune décision politique isolée. La loi est en vigueur. Le mandat DPE est actif. La plateforme de transfert hospitalier est déployée. Le centre de données d’Oran est en construction. La trajectoire pointe vers un marché cloud national qui devra absorber non seulement des charges de travail de développeurs, mais aussi une infrastructure nationale de santé critique — une exigence de fiabilité très différente d’une application SaaS de startup.
Questions Fréquemment Posées
Qu’est-ce que l’ANNS et quel rôle joue-t-elle dans la numérisation hospitalière algérienne ?
L’ANNS (Agence Nationale de Numérisation de la Santé) est un Établissement Public à Caractère Industriel et Commercial créé en 2022 sous la tutelle du ministère algérien de la Santé. Son mandat couvre la numérisation des opérations hospitalières — ressources humaines, stocks de médicaments et dossiers patients — avec le Dossier Patient Électronique comme programme phare. L’ANNS est l’organisme coordinateur chargé de s’assurer que les hôpitaux publics algériens fonctionnent sur un réseau numérique unifié et interopérable.
Pourquoi la loi 18-07 est-elle importante pour les marchés cloud dans les hôpitaux algériens ?
La loi 18-07, adoptée en juin 2018 et pleinement en vigueur depuis août 2023, interdit le transfert de données personnelles hors d’Algérie sans autorisation préalable de l’ANPDCP. Les dossiers médicaux étant des données personnelles de santé, toute infrastructure cloud hébergeant des systèmes DPE ou la plateforme de transfert hospitalier doit être physiquement localisée en Algérie sur une infrastructure souveraine agréée par l’ARPCE. Les amendements de juillet 2025 ont renforcé l’application en exigeant la désignation de Délégués à la Protection des Données et la réalisation d’Analyses d’Impact sur la protection des données.
Quels fournisseurs cloud algériens sont positionnés pour soutenir le déploiement de la numérisation de la santé ?
Les principaux opérateurs cloud souverains agréés ARPCE actifs en 2025-2026 comprennent Djezzy Cloud (entré sur le marché en février 2025, avec une couverture réseau de 90 % de la population), AYRADE SPA (qui prévoit une introduction partielle en Bourse d’Alger en juin 2026) et AventureCloudz (plateforme commune de Djezzy, Algeria Venture et Taubyte, lancée en avril 2026). Le centre de données IA d’Oran, construit en partenariat avec Huawei avec une première pierre posée en mars 2025, ajoutera une capacité de calcul GPU pertinente pour les applications de santé assistées par IA nécessitant un traitement local des données patients.
Sources et lectures complémentaires
- Algeria Launches Digital System to Overhaul Hospital Transfer Process — WeAreTech Africa
- National Agency for the Digitization of Health Care — Wikipedia
- Algeria Data Protection Law 18-07 and Its Amendments — CookieScript
- Algeria Breaks Ground on AI Data Center in Oran — OneUnionTimes
- Djezzy Unveils AI Cloud Platform in Landmark Partnership with Algeria Venture and Taubyte — TechAfrica News
- Algeria Accelerates Digital Transformation — TechReview Africa
- Data Protection Laws in Algeria — DLA Piper Data Protection
- Algeria’s Sovereign Cloud Push Targets Tech Jobs — Ecofin Agency













