L’industrie algérienne de l’assurance a collecté 181,3 milliards de DZD (environ 1,3 milliard de dollars) en primes annuelles en 2024 — en hausse de 4,4 % sur un an, selon le CNA (Conseil National des Assurances). C’est l’un des plus grands marchés d’assurance du continent africain. Et la quasi-totalité fonctionne encore sur papier.
Les demandes de polices sont remplies à la main. Les sinistres sont déclarés en se rendant physiquement dans une agence. Les pertes agricoles sont évaluées par des agents qui se déplacent jusqu’aux exploitations. L’industrie traite des milliards de dinars à travers une infrastructure de distribution qui n’a pratiquement pas évolué depuis les années 1990. Avec un taux de pénétration de l’assurance estimé à environ 0,8 % du PIB (en 2023) — contre une moyenne mondiale supérieure à 7 % — le marché algérien de l’assurance n’est pas simplement mûr pour une disruption. Il accuse un retard.
Cet écart attire désormais une cohorte restreinte mais croissante de startups InsurTech qui voient dans le statu quo papier un problème de produit, et non une caractéristique culturelle immuable.
Le marché algérien de l’assurance : un géant de papier
La composition du marché parle d’elle-même. L’assurance automobile (RCA — Responsabilité Civile Automobile) est obligatoire pour tous les propriétaires de véhicules et représente 47,3 % du total des primes d’assurance non-vie en 2024, générant 71,2 milliards de DZD — une augmentation de 7,2 % sur un an, selon les données du CNA. L’assurance des catastrophes naturelles sur les biens est également légalement obligatoire. Ensemble, ces deux lignes obligatoires garantissent au marché une base captive de millions d’assurés qui doivent souscrire une assurance quel que soit leur canal d’achat préféré.
L’assurance-vie est sous-développée par rapport aux normes mondiales — en Algérie, elle ne représente qu’une fraction minoritaire des primes totales, l’inverse du modèle mondial où l’assurance-vie domine généralement. Ce déséquilibre reflète une faible confiance des consommateurs envers les produits d’épargne à long terme et une culture financière limitée autour de la couverture vie.
Le marché est en croissance : GlobalData projette un TCAC supérieur à 9 % jusqu’en 2028, porté par la hausse du parc automobile, l’augmentation de l’activité économique et la poussée progressive des régulateurs vers les canaux numériques. Les opérateurs historiques — SAA (Société Nationale d’Assurance), CAAT (Compagnie Algérienne des Assurances) et Alliance Assurances — détiennent des parts de marché dominantes et ont entamé de prudentes expérimentations numériques. Mais le modèle de distribution central reste le réseau d’agents physiques.
Pourquoi l’assurance est mûre pour la disruption
Les points de friction sont structurels. Le traitement des sinistres est le plus critique : un accrochage à Alger exige typiquement que le conducteur se rende dans une agence d’assurance, remplisse une déclaration papier (constat à l’amiable), fasse évaluer les dommages en personne, puis attende des semaines pour être indemnisé. Pour l’assureur, chaque sinistre traité manuellement coûte nettement plus cher qu’un sinistre numérique, et les processus manuels augmentent l’exposition à la fraude.
La distribution est la deuxième grande inefficacité. Les agents d’assurance perçoivent des commissions sur chaque vente, ce qui crée des incitations à pousser des produits indépendamment de leur adéquation et une résistance structurelle aux canaux numériques directs. Le réseau d’agents est également géographiquement concentré dans les villes — la couverture rurale est mince, ce qui est commercialement significatif dans un pays comptant des millions de travailleurs agricoles.
La sous-assurance est le troisième problème. Avec 0,8 % de pénétration, des dizaines de millions d’Algériens ne possèdent aucun produit d’assurance au-delà de leur couverture RCA obligatoire. L’assurance santé, l’assurance-vie et l’assurance agricole restent sévèrement sous-pénétrées malgré un besoin réel des consommateurs pour ces trois segments.
Les acteurs clés de l’InsurTech
Amentech est la startup InsurTech la plus en vue de l’écosystème algérien. Fondée en 2020, son produit phare AmenAuto numérise le processus de gestion des sinistres auto de bout en bout : après un accident, les assurés peuvent déclarer l’incident en ligne, joindre des photos et soumettre des témoignages sans se déplacer en agence. L’entreprise revendique une réduction de 20 à 40 % des formalités administratives papier pour les assureurs qui adoptent la plateforme. Amentech est soutenue par le Fonds Algérien des Startups (ASF) et détient les labels Startup et Projet Innovant du Ministère de l’Économie de la Connaissance. Elle a remporté les prix « Insurtech of the Year » et « Fintech of the Year » lors de l’Algeria Fintech Startup Challenge en 2021.
L’approche d’Amentech est B2B2C : la plateforme est vendue aux compagnies d’assurance, qui offrent ensuite les déclarations numériques à leurs propres assurés. Cela évite la complexité réglementaire liée à l’obtention d’une licence de courtage tout en touchant l’expérience consommateur. Le tableau de bord de l’entreprise offre aux assureurs des analyses de portefeuille et des outils de fidélisation client en plus du noyau de digitalisation des sinistres.
El Djazair Takaful représente un segment différent : l’assurance islamique (coopérative). Approuvée par le Ministère des Finances en mai 2022, El Djazair Takaful a connu une croissance rapide sur un marché où les préférences religieuses poussent de nombreux Algériens à éviter les produits d’assurance conventionnels. Fin 2025, la société comptait environ 58 000 participants — un chiffre qu’elle ambitionne de doubler d’ici 2026. Le secteur takaful dans son ensemble a progressé de plus de 265 % au T1 2024 en glissement annuel et a maintenu une croissance supérieure à 70 % tout au long de 2025. GAM Assurances a séparément lancé sa fenêtre « Takafulia » avec un mandat explicite de transformation numérique, incluant des applications mobiles et la distribution de produits en ligne.
Les opérateurs d’assurance conventionnels ont également commencé à explorer les canaux numériques. CAAT, le deuxième assureur non-vie, a lancé un produit e-PACK STARTUP en partenariat avec le Fonds Algérien des Startups, ciblant les startups labellisées avec une offre d’assurance numérique spécialisée — un signal modeste mais significatif indiquant que les acteurs historiques reconnaissent l’existence de ce segment.
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Cadre réglementaire
L’assurance en Algérie est supervisée par le CNA (Conseil National des Assurances), qui collecte des données trimestrielles auprès de tous les assureurs agréés et définit les orientations du secteur. Créer une compagnie d’assurance agréée ou devenir courtier numérique en Algérie nécessite une autorisation explicite du ministère — il n’existe actuellement aucun bac à sable réglementaire pour l’innovation InsurTech, bien que la libéralisation plus large introduite par la loi d’investissement de 2022 crée un environnement légèrement plus propice aux services financiers orientés technologie.
Pour une startup ciblant la distribution d’assurance, le point d’entrée le plus accessible est le B2B2C : construire une technologie que les assureurs existants licencient, plutôt que de chercher directement une licence de courtage. L’approche d’Amentech suit cette logique. L’assurance numérique en direct au consommateur nécessite une licence de courtage, qui implique des exigences de capital, des déclarations réglementaires et des obligations de conformité continues que les startups en phase initiale peinent à absorber.
Intégration SATIM : le défi de l’infrastructure de paiement
Un défi récurrent pour toute InsurTech opérant en Algérie est l’infrastructure de paiement. SATIM (Société d’Automatisation des Transactions Interbancaires et de Monétique) constitue l’ossature des paiements électroniques, traitant les transactions par carte CIB et EDAHABIA (Algérie Poste). Les paiements d’assurance en ligne via CIBWeb sont techniquement disponibles depuis 2016 — l’assurance a été parmi les premiers secteurs ouverts au paiement électronique, aux côtés des services publics et du transport aérien.
En pratique, l’intégration de l’API de SATIM est notoirement difficile : la documentation technique est limitée, le processus d’approbation pour connecter de nouveaux marchands est lent, et le support est inconstant. Plusieurs assureurs proposent un paiement en ligne nominal sans offrir une expérience numérique véritablement fluide. C’est un problème surmontable — Chargily Pay et des acteurs similaires de l’infrastructure fintech améliorent activement la couche d’intégration — mais cela reste un point de friction pour toute InsurTech cherchant à proposer un parcours client entièrement numérique.
Assurance agricole : le plus grand segment sous-desservi
Le secteur agricole algérien gère l’un des plus importants volumes mondiaux de production de dattes (troisième rang mondial) et une production significative d’olives et de céréales. Le risque agricole — sécheresse, gel, inondations — est réel et s’aggrave avec le changement climatique. Pourtant, l’assureur institutionnel agricole, la CNMA (Caisse Nationale de Mutualité Agricole), ne couvre qu’une fraction de la valeur agricole exposée, principalement via le mécanisme de compensation du FGCA (Fonds de Garantie des Calamités Agricoles).
En mai 2024, la CNMA a annoncé le développement d’un régime d’assurance contre les catastrophes agricoles ciblant spécifiquement les cultures non assurées endommagées par la sécheresse, les inondations et les impacts du changement climatique. C’est un signal réglementaire que l’assurance agricole est sur le point de s’élargir — et la numérisation de cette expansion (inscription, paiement des primes, vérification des sinistres par imagerie satellite) est un problème technologique ouvert.
À l’échelle mondiale, l’assurance paramétrique — des produits qui indemnisent automatiquement lorsqu’un seuil mesurable est franchi (précipitations inférieures à X millimètres, température supérieure à Y degrés) — s’est avérée bien plus scalable sur les marchés agricoles que l’assurance indemnitaire traditionnelle. La disponibilité des données satellitaires et la pénétration mobile en Algérie rendent l’assurance agricole paramétrique techniquement réalisable. Aucune startup algérienne n’a publiquement lancé d’offre dans ce segment début 2026, ce qui en fait l’une des plus grandes opportunités ouvertes de l’écosystème.
Les défis à venir
La confiance des consommateurs envers les services numériques reste le principal frein à l’adoption de l’InsurTech. Les Algériens qui ont vécu des expériences négatives avec la bureaucratie étatique, les processus papier ou les indemnisations tardives ne font pas automatiquement confiance à une application mobile pour gérer les mêmes fonctions plus efficacement. Construire cette confiance exige à la fois une exécution produit excellente et du temps.
La fraude aux sinistres est la justification avancée par l’industrie traditionnelle pour maintenir les processus manuels — partant du principe que l’évaluation en personne dissuade mieux la fraude que la déclaration numérique. Ce n’est pas nécessairement vrai (les algorithmes de détection de fraude surpassent systématiquement les experts humains à grande échelle), mais la résistance culturelle et institutionnelle est réelle.
La résistance des agents constitue le dernier défi structurel. Un réseau d’agents dont les revenus dépendent des commissions ne promouvra pas avec enthousiasme un canal numérique qui les contourne. Les modèles InsurTech les plus réussis à l’international ont trouvé des moyens d’utiliser les agents comme partenaires de distribution numérique plutôt que de les remplacer — un modèle que les startups algériennes devraient étudier attentivement.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Assessment |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — ~0,8 % de pénétration (2023), 181,3 Mds DZD (~1,3 Md$) de primes en 2024 en croissance de 4,4 % par an, TCAC de 9 %+ projeté jusqu’en 2028, ce qui crée une opportunité substantielle |
| Calendrier d’action | 6-12 mois pour les modèles InsurTech B2B ; 12-24 mois pour l’obtention d’une licence de courtage directe |
| Parties prenantes clés | Équipes IT et innovation des compagnies d’assurance ; Ministère des Finances ; CNA ; ASF ; fondateurs de startups issus du secteur de l’assurance |
| Type de décision | Stratégique pour les assureurs ; Tactique pour les fondateurs entrant sur le marché |
| Niveau de priorité | Élevé — le marché est au point d’inflexion où le numérique devient une nécessité concurrentielle |
Sources et lectures complémentaires
- Algerian Insurance Companies: 2024 Ranking — Atlas Magazine
- AmenTech Official Website — Amentech
- Algeria: Takaful Insurance Records Over 70% Growth in 2025 — Financial Afrik
- Strong Growth Potential for Takaful Insurance in Algeria — Atlas Magazine
- Algeria’s Payment Rails: SATIM, E-Payments and the Path to Digital Banking — Transfi
- Algeria Insurance Market Key Trends & Opportunities to 2028 — GlobalData
- Algeria Startup Challenge: Amentech Named Laureate — Le Jeune Indépendant
- Algeria Startup Ecosystem 2025: Reforms Driving Tech Innovation — Techpression
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