Temu dispose d’une vitrine algérienne. Vous pouvez la parcourir sur temu.com/dz-en, filtrer par catégorie, ajouter au panier et atteindre l’écran de paiement. C’est là que les frictions commencent. Votre carte interbancaire CIB ne fonctionne pas. Votre carte postale Edahabia ne fonctionne pas. La plateforme ne dispose d’aucune intégration de paiement locale, d’aucun entrepôt en Algérie ni de service client local. Il vous est légalement interdit de finaliser l’achat. Et pourtant, des millions d’Algériens ont trouvé des moyens d’acheter sur Temu, Amazon et Shein malgré tout.
C’est le paradoxe du e-commerce transfrontalier en Algérie : une demande massive des consommateurs, une interdiction légale des achats en ligne à l’étranger, et une infrastructure de paiement qui rend le respect de cette interdiction quasi automatique pour la majorité de la population. Le marché qui s’est développé dans cette brèche — le marché gris des revendeurs, des services de réexpédition et des solutions de contournement — est considérable, en croissance, et totalement invisible pour les autorités fiscales.
L’ampleur des achats transfrontaliers en Algérie
Aucune statistique officielle algérienne ne recense les achats e-commerce transfrontaliers, en partie parce que cette activité est formellement interdite et en partie parce que la plupart des transactions passent par des canaux informels qui ne laissent aucune trace administrative. Ce que l’on peut observer, ce sont des signaux indirects.
La vitrine algérienne de Temu existe et est indexée sur Google. Shein figure parmi les principales recherches e-commerce depuis les adresses IP algériennes. AliExpress, qui a une histoire plus ancienne en Afrique du Nord, apparaît systématiquement parmi les sites e-commerce les plus visités en Algérie aux côtés d’Ouedkniss. Les plateformes chinoises ne sont pas officiellement présentes en Algérie, mais elles cherchent clairement à capter la demande algérienne : la vitrine Temu.com/dz-en est explicitement localisée, avec des catégories de produits et des affichages de prix calibrés pour le marché algérien.
Après le retrait de Jumia d’Algérie en février 2026, la pression vers les achats transfrontaliers s’intensifie. Jumia avait servi de canal domestique organisé pour de nombreuses catégories de produits — son départ supprime un intermédiaire et pousse la demande soit vers des alternatives locales (Batolis, Ouedkniss, Linstashop), soit vers des plateformes internationales, quelle que soit la manière d’y accéder.
Comment les Algériens paient réellement
La barrière principale au e-commerce transfrontalier légal en Algérie est l’infrastructure de paiement. Comprendre cette barrière nécessite de comprendre la réalité du paiement à trois niveaux en Algérie.
La carte CIB (carte interbancaire, émise par toutes les banques algériennes via le réseau SATIM) est la carte de paiement électronique standard en Algérie pour les transactions domestiques. Elle fonctionne aux guichets automatiques, aux terminaux de paiement nationaux et sur les sites e-commerce algériens. Elle ne fonctionne pas sur les plateformes internationales. Temu, Amazon et Shein ne l’acceptent pas.
La carte Edahabia (émise par Algérie Poste) est un portefeuille numérique et une carte de paiement pour les titulaires de comptes bancaires postaux. Comme la CIB, elle est conçue pour un usage domestique. L’acceptation internationale n’est pas standard.
Visa et Mastercard sont théoriquement disponibles en Algérie — la Banque de Développement Local (BDL) propose à la fois une Visa et une Mastercard liées à des comptes en devises, acceptées chez 32 millions de commerçants dans plus de 200 pays. Mais leur pénétration reste très faible. La plupart des Algériens ne possèdent pas ces cartes. Algeria Invest a rapporté que l’Algérie était en train d’« autoriser l’utilisation des cartes Visa et Mastercard » — une formulation suggérant un déploiement incomplet encore en 2025.
Pour la majorité des Algériens souhaitant acheter sur une plateforme internationale, les options de paiement pratiques sont : (1) une carte Visa ou Mastercard physique obtenue auprès d’une grande banque (disponibilité limitée), (2) la cryptomonnaie (illégale en Algérie depuis 2018, mais utilisée), (3) demander à un membre de la famille ou à un ami à l’étranger d’acheter et d’expédier, ou (4) acheter via un revendeur Facebook ayant accès aux moyens de paiement internationaux.
Les règles douanières algériennes
La structure des droits d’importation en Algérie est à plusieurs niveaux et non triviale. Les tarifs se répartissent sur cinq tranches : 0 %, 5 %, 15 %, 30 % ou 60 % selon la catégorie de produit, calculés sur le prix CIF — ce qui signifie que les droits de douane s’appliquent au coût des marchandises plus les frais d’expédition et d’assurance combinés. La TVA au taux standard de 19 % s’applique ensuite sur la valeur combinée CIF + droits.
L’Algérie n’a pas de seuil de minimis significatif — en 2025, les autorités ont renforcé le contrôle sur les colis e-commerce, exigeant des déclarations complètes selon le code du Système Harmonisé (SH) même pour les envois de faible valeur. Cela contraste avec les politiques de certains marchés comparables : l’UE disposait historiquement d’un seuil de minimis de 22 € (supprimé en 2021), tandis que d’autres pays africains maintiennent diverses franchises d’importation personnelle.
Les voyageurs retournant en Algérie bénéficient d’une franchise personnelle d’environ 200 USD en marchandises — vêtements, cosmétiques, équipements sportifs, denrées alimentaires — sans droits de douane. Cela crée un canal informel : les membres de la diaspora de retour ou les voyageurs rapportent des marchandises achetées à l’étranger pour usage personnel ou revente, ce qui est techniquement interdit mais pratiquement difficile à faire respecter à grande échelle.
Les catégories qui génèrent le plus de frictions en douane : l’électronique (soumise à des exigences spécifiques de certification et de sous-positions SH renforcées en 2025), les téléphones mobiles (soumis à des contrôles à l’importation) et la mode (nécessitant des codes SH précis sous les classifications des chapitres 61/62). L’Algérie interdit également toute importation d’équipements usagés — ce qui signifie que les produits électroniques reconditionnés achetés sur Amazon Warehouse Deals ou équivalent ne peuvent pas être légalement importés.
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L’écosystème du marché gris
Le marché gris algérien pour les produits transfrontaliers fonctionne sur trois axes principaux.
Les réseaux de revendeurs Facebook constituent la couche la plus importante et la plus visible. Des milliers de pages et de groupes Facebook en Algérie opèrent comme des courtiers d’importation informels : ils s’approvisionnent en produits sur les plateformes internationales en utilisant des cartes Visa personnelles ou des connexions avec la diaspora, gèrent l’expédition et le dédouanement, et vendent aux clients finaux avec une marge, généralement avec le paiement à la livraison comme mode de paiement. La sélection reflète ce qui est populaire sur Temu, Shein et AliExpress — accessoires de téléphone, vêtements, cosmétiques, gadgets de cuisine. Le revendeur gère toute la complexité ; le consommateur voit une publication Facebook, passe commande par WhatsApp et paie en espèces à la livraison.
Les services de réexpédition de colis constituent le deuxième axe, principalement utilisé par les Algériens ayant accès aux moyens de paiement internationaux. Des services en France — où la diaspora algérienne d’environ 1,5 million de personnes est concentrée — réceptionnent les colis pour le compte de clients algériens et les conservent pour une récupération par des voyageurs ou les réexpédient vers des adresses algériennes via un transporteur international. Cette approche peut fonctionner pour les petits colis de faible valeur, mais devient économiquement non viable pour les marchandises volumineuses ou coûteuses lorsque les droits de douane sont appliqués à la frontière.
Les achats via la diaspora constituent le troisième axe. Les membres de la famille à l’étranger sont un canal logistique couramment utilisé. Un étudiant en France, un travailleur au Canada ou un frère ou une sœur en Allemagne achète des biens pour le compte de proches en Algérie, les expédie via DHL ou les services postaux, ou les apporte lors du prochain voyage au pays. Cela est illégal au regard du droit douanier algérien à l’échelle commerciale, mais est effectivement impossible à contrôler au niveau personnel, de famille à famille.
La stratégie des plateformes chinoises
Temu et Shein sont présents en Algérie dans un sens significatif — ils ont une demande et ils le savent. Ils ne sont pas présents en Algérie dans aucun autre sens significatif — pas d’entrepôts, pas de partenariats de paiement locaux, pas de service client algérien, aucune conformité avec la loi algérienne sur le e-commerce de 2018. Leurs vitrines algériennes représentent un positionnement de marché aspirationnel plutôt qu’une présence opérationnelle.
La question est de savoir si cela va changer. À travers l’Afrique, Temu avance de manière agressive : le Nigeria a obtenu un lancement local complet en novembre 2024 avec des intégrations de paiement adaptées. Le Maroc, avec son infrastructure de paiement plus ouverte, connaît une utilisation plus normalisée des plateformes chinoises. Si Temu devait s’associer avec Chargily Pay (la passerelle de paiement domestique émergente en Algérie) ou négocier avec les banques algériennes pour l’intégration CIB, le marché gris s’effondrerait en un marché formel pratiquement du jour au lendemain. Aucun partenariat de ce type n’a été annoncé.
Shein suit un schéma similaire — une demande organique significative en Algérie, attestée par le contenu des réseaux sociaux, les réseaux de revendeurs et les données de recherche, mais aucune infrastructure opérationnelle locale.
Le contexte post-Jumia
Le retrait de Jumia d’Algérie en février 2026 accélère la dynamique de la demande transfrontalière d’une manière spécifique. Jumia avait servi de canal d’importation organisé pour de nombreuses catégories de produits : il gérait l’approvisionnement international, le dédouanement et la livraison domestique sous un même toit. Les marchands sur Jumia — dont beaucoup s’approvisionnaient en produits en Chine pour la revente domestique — perdent cette infrastructure. Certains migreront vers Batolis ou Ouedkniss. D’autres se tourneront vers AliExpress ou Temu pour un approvisionnement direct, augmentant le volume d’importations du marché gris transitant par les réseaux de revendeurs Facebook.
La période post-Jumia est, en ce sens, un test de résistance pour le cadre réglementaire transfrontalier de l’Algérie. Une demande d’importation plus élevée via des canaux informels provoquera soit une modernisation réglementaire, soit une accélération de la normalisation d’un marché gris que le gouvernement algérien ne reconnaît officiellement pas.
À quoi pourrait ressembler un cadre juridique
Le Maroc et l’Égypte offrent des précédents instructifs. L’Égypte a supprimé son seuil de minimis — toutes les importations sont taxées, point final — mais exploite un système douanier à guichet unique qui accélère le dédouanement conforme. Le Maroc dispose de cadres de protection des consommateurs pour le e-commerce et applique des réglementations claires en matière de change, même si elles contraignent le marché. Les deux pays sont plus avancés que l’Algérie sur la courbe de maturité réglementaire du e-commerce transfrontalier.
Un cadre algérien réaliste pourrait inclure : une franchise d’importation personnelle définie (par exemple, 30 000 DZD / environ 220 USD par personne et par an) pour les achats transfrontaliers des consommateurs, un processus de déclaration douanière simplifié pour les colis e-commerce de faible valeur, et un modèle de revendeur agréé permettant aux plateformes comme Temu ou Shein de désigner des importateurs locaux licenciés qui gèrent les droits, la TVA et la conformité en matière de protection des consommateurs.
Un tel cadre formaliserait ce qui se passe actuellement de manière informelle, redirigerait les recettes douanières vers les comptes de l’État et protégerait les consommateurs qui n’ont actuellement aucun recours lorsqu’un revendeur Facebook livre le mauvais produit ou disparaît avec leur argent.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Assessment |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — le e-commerce transfrontalier se pratique déjà à grande échelle via des canaux gris ; le retrait de Jumia accélère la demande et l’inaction gouvernementale devient plus coûteuse |
| Calendrier d’action | 12 à 24 mois pour tout cadre réglementaire formel ; immédiat pour les consommateurs et les revendeurs naviguant dans la réalité actuelle de la zone grise |
| Parties prenantes clés | Direction Générale des Douanes, Ministère du Commerce, Ministère des Finances, banques algériennes (opérateurs CIB/Edahabia), plateformes e-commerce |
| Type de décision | Stratégique (pour les régulateurs et les entreprises de plateformes) / Éducatif (pour les consommateurs) |
| Niveau de priorité | Élevé |
Quick Take : Le marché gris du e-commerce transfrontalier en Algérie va s’étendre considérablement après le retrait de Jumia, créant une pression croissante sur les autorités douanières et un vide réglementaire qui désavantage les plateformes locales. Le gouvernement est confronté à un choix : concevoir un cadre clair d’importation personnelle et un modèle fiscal qui formalise les comportements existants, ou regarder le marché gris croître jusqu’à ce qu’il provoque une crise. Les consommateurs doivent savoir que les achats transfrontaliers via le marché gris n’offrent aucune protection du consommateur — pas de retours, pas de garanties et aucun recours juridique en cas de problème.
Sources et lectures complémentaires
- Algeria — eCommerce — US International Trade Administration
- Algeria — Customs Regulations — US International Trade Administration
- Algeria — Import Tariffs — US International Trade Administration
- Jumia Exits Algeria as Temu and Shein Expand in Africa — Kohan Textile Journal
- Temu and Shein Are Reshaping Africa’s Biggest Online Retailer — Semafor
- BDL Launches International Payments via Mastercard — Algeria Invest
- Shipping to Algeria: Customs and Regulations — Global Shopaholics
- Exploring Local Payment Methods in Algeria — Transfi
- Cross-Border E-Commerce Guide: Egypt — Zonos
- Jumia Adds Chinese Merchants to Outcompete Temu and Shein in Africa — Rest of World
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