Le plus grand canal de commerce électronique en Algérie n’est pas une application. Ce n’est pas un site web. C’est une page Facebook. Des dizaines de milliers de vendeurs informels opèrent via des pages Facebook, des groupes Facebook et des comptes Instagram, déplaçant collectivement des marchandises d’une valeur de milliards de dinars par an — et ce, presque entièrement en dehors de l’économie formelle. Ils n’ont pas de sites web. La plupart n’ont pas de numéro d’immatriculation au CNRC. Ils prennent les commandes par WhatsApp, encaissent en espèces à la porte et gèrent les retours par la bonne volonté personnelle. Le marché est énorme, il croît rapidement, et il ne dispose d’aucun cadre de protection des consommateurs.
Facebook : la plus grande place de marché d’Algérie
L’Algérie compte 25,6 millions d’utilisateurs Facebook — soit 54,2 % de la population totale et 83,5 % de l’ensemble des adultes âgés de 18 ans et plus, selon le rapport Digital 2025 Algeria de DataReportal. Les Algériens passent en moyenne trois heures par jour sur les réseaux sociaux. Le mobile représente plus de 95 % des visites de sites de vente au détail dans le pays.
À cette échelle, Facebook n’est pas un réseau social avec un peu de commerce en marge — c’est le principal moteur de découverte pour les achats des consommateurs algériens. Quand un Algérien veut acheter une coque de téléphone, une robe traditionnelle, un gadget de cuisine ou une paire de baskets, le parcours commence souvent par une publication Facebook, une recherche dans un groupe Facebook ou une page Facebook qu’il suit. Ce comportement est profondément ancré, cohérent d’une génération à l’autre, et totalement absent des statistiques officielles du commerce électronique.
Pour situer le contexte : le marché formel du commerce électronique en Algérie — plateformes suivies, entreprises enregistrées, places de marché structurées — génère un chiffre d’affaires estimé à 799 millions de dollars (2024, selon ECDB). La couche du commerce social n’est quantifiée séparément dans aucune donnée officielle. Les observateurs du secteur et les analystes côté plateformes la décrivent systématiquement comme comparable en taille, voire supérieure, au secteur formel du commerce électronique.
Comment fonctionne le commerce social en Algérie
Le flux du commerce social algérien est une chaîne de points de contact informels qui serait familière à quiconque a déjà acheté quelque chose auprès d’un petit vendeur Instagram n’importe où dans le monde — sauf que chaque maillon de la chaîne a été adapté à l’environnement algérien, dominé par le cash, à faible confiance et à forte utilisation mobile.
La découverte se fait via les pages Facebook (un vendeur publie des photos de produits), les groupes Facebook (forums communautaires d’achat et de vente organisés par catégorie — vêtements, électronique, cosmétiques, articles ménagers) et la publicité payante sur Facebook. Les taux de CPM pour la publicité Facebook en Algérie sont nettement inférieurs à ceux des marchés occidentaux — les estimations suggèrent entre 1 et 4 dollars pour mille impressions, contre 8 à 20 dollars en Europe ou en Amérique du Nord. Cela fait de la publicité payante sur les réseaux sociaux un canal d’acquisition client remarquablement accessible pour les petits vendeurs disposant de budgets limités.
La commande se fait par message direct (Facebook Messenger, DM Instagram) ou WhatsApp. Le vendeur confirme le produit, le prix et l’adresse de livraison par chat. Aucune confirmation de commande formelle n’existe ; l’historique de la transaction est un fil de messages WhatsApp.
Le paiement se fait quasi universellement en espèces à la livraison (COD), qui représente 90 à 95 % de toutes les transactions de commerce électronique en Algérie. Le vendeur organise la livraison via une startup logistique (Maystro, le réseau de livraison de Batolis, Yalidine, TemTem, ou un coursier indépendant) qui encaisse l’argent auprès de l’acheteur lors de la remise et le reverse au vendeur, déduction faite des frais de livraison.
Les retours et litiges ne disposent d’aucun mécanisme formel. La protection de l’acheteur se résume à la possibilité de refuser le colis à la livraison (utile si le produit ne correspond visiblement pas à la description) ou de se plaindre publiquement sur la page Facebook du vendeur (levier réputationnel). Aucune de ces voies ne garantit de recours.
Archétypes de vendeurs
L’écosystème du commerce social en Algérie n’est pas monolithique. Quatre types de vendeurs distincts y opèrent, chacun avec des économies, des risques et des trajectoires de formalisation différents.
Le revendeur est l’archétype le plus courant. Il s’approvisionne en produits — généralement des vêtements, des accessoires électroniques ou des cosmétiques — sur les marchés de gros (le marché de Hammamet à Alger, Médina Jdida à Oran), auprès de fournisseurs chinois via AliExpress ou des importateurs intermédiaires, ou par des contacts de voyage à l’étranger. Il publie les produits sur Facebook avec ses propres photos, gère les demandes des clients par téléphone et utilise une startup logistique locale pour la livraison. Les marges sont généralement de 30 à 50 % par unité, mais les taux de retour COD de 20 à 40 % (anecdotiques, pas de données officielles) réduisent considérablement les marges nettes.
L’artisan vend des produits faits main — bijoux kabyles, vêtements traditionnels brodés, articles en cuir artisanaux, produits alimentaires artisanaux. Pour les artisans, Facebook et Instagram sont de véritables bouées de sauvetage commerciales : des plateformes où un artisan de Tizi Ouzou peut toucher des acheteurs à Alger, Oran, ou même la diaspora en France. L’artisan n’a généralement investi aucun capital dans une plateforme, mais possède une expertise produit approfondie et un branding authentique. Son défi est de dépasser la capacité de production personnelle.
Le dropshipper gère une page qui vend des produits qu’il ne stocke jamais. Il publie des produits sourcés sur AliExpress ou similaire, prend les commandes, achète auprès du fournisseur et achemine la livraison vers le client — idéalement sans que le client ne voie jamais la marque du fournisseur. Ce modèle nécessite un accès au paiement international (une carte Visa) et est plus exposé aux retards d’expédition et aux défauts de qualité des fournisseurs. Des recherches académiques publiées par des universitaires algériens ont confirmé que le dropshipping est un modèle en croissance dans l’économie numérique locale, bien qu’il reste mal compris par les régulateurs.
Le propriétaire de petite entreprise utilise les réseaux sociaux comme vitrine principale. Il peut ou non avoir un emplacement physique — une boutique, un atelier de réparation, un producteur alimentaire spécialisé — et utilise Facebook/Instagram pour générer de la notoriété et des commandes. Cet archétype est le plus proche de la frontière de la formalisation : il possède souvent une immatriculation au CNRC pour son activité physique et effectue sa transition vers le numérique.
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Le problème de la confiance des consommateurs
L’absence de protection des consommateurs sur le marché du commerce social en Algérie n’est pas hypothétique — elle crée des préjudices réels et récurrents. Les modes de défaillance courants incluent : des produits livrés qui ne ressemblent en rien à la photo de l’annonce Facebook, des commandes facturées mais jamais expédiées, des produits de qualité nettement inférieure à celle annoncée, et des vendeurs qui disparaissent après le paiement d’articles en précommande.
Le cadre algérien de protection des consommateurs — principalement la loi n° 89-02 relative aux règles générales de protection du consommateur — est antérieur au commerce numérique et ne prévoit aucun mécanisme d’application pour les transactions en ligne. La loi de 2018 sur le commerce électronique crée des obligations pour les détaillants en ligne enregistrés, mais n’atteint pas les vendeurs informels sur Facebook. Les propres mécanismes d’application de Facebook (équipes d’examen, détection de fraude, désactivation de comptes) sont réactifs et principalement calibrés pour ses grands marchés. Les consommateurs algériens victimes de fraude par un vendeur Facebook ont trois options réalistes : laisser un avis négatif sur la page du vendeur, signaler une fraude financière auprès de l’opérateur télécom du vendeur (rarement efficace), ou accepter la perte.
Ce vide structurel a paradoxalement créé un marché pour la gestion de la réputation. Les vendeurs Facebook algériens qui souhaitent bâtir des entreprises durables investissent massivement dans les témoignages positifs de clients, le contenu vidéo d’unboxing et un service client réactif comme signaux de réputation. Des normes côté acheteurs ont également évolué : les acheteurs sociaux algériens expérimentés demandent aux vendeurs de passer en direct vidéo pour montrer le produit réel avant de confirmer une commande, ou exigent une preuve vidéo que le colis correspond à l’annonce avant d’autoriser la livraison.
Économie des plateformes
La publicité Facebook en Algérie a été le principal outil d’acquisition client pour les vendeurs informels — un accès bon marché à une audience large et démographiquement ciblable. Mais l’économie des plateformes évolue. La concurrence croissante pour l’inventaire publicitaire algérien a fait monter les taux de CPM depuis leurs niveaux historiquement bas. Le format plus visuel d’Instagram convient mieux à certaines catégories de produits (mode, décoration intérieure, beauté) que l’architecture texte-et-groupe de Facebook.
TikTok, avec 21,1 millions d’utilisateurs âgés de 18 ans et plus en Algérie, est la nouvelle frontière. Le format de contenu « fais-moi acheter ça » — où des créateurs présentent des produits dans de courtes vidéos divertissantes — a généré une intention d’achat mesurable sur TikTok algérien. TikTok Shop, la fonctionnalité de commerce intégré de la plateforme, n’a pas encore été officiellement lancée en Algérie (elle est active en Égypte, au Royaume-Uni, aux États-Unis et en Asie du Sud-Est), mais le terrain est en préparation. Quand TikTok Shop arrivera en Algérie — ce que le bilan d’expansion géographique de la plateforme rend probable dans les 24 mois — il offrira une couche de commerce native pour une plateforme qui touche déjà 68,9 % des adultes algériens.
La question de la formalisation
La tension dans le marché du commerce social algérien se situe entre un système informel qui fonctionne — pour les vendeurs du moins — et un système formel que les vendeurs ont de fortes incitations rationnelles à éviter.
S’immatriculer au CNRC sous le code 607.074 (activités de commerce électronique) nécessite de choisir une structure juridique (auto-entrepreneur, EURL ou SARL), de payer des frais d’immatriculation et d’accepter des obligations fiscales. Le vendeur informel échange un faible coût de conformité contre une exposition fiscale et administrative significative. Pour un vendeur Facebook qui déplace entre 500 000 et 1 000 000 DZD par mois (soit environ 3 700 à 7 400 dollars au taux actuel), la formalisation devient une décision sérieuse avec de véritables enjeux financiers.
La preuve que la formalisation se produit — sous la pression du marché, et non par la coercition réglementaire — est visible dans les chiffres de croissance de Shopify. Les boutiques Shopify en Algérie ont augmenté de 81 à 85 % en glissement annuel au T2-T3 2025, atteignant 4 256 boutiques actives. L’habillement domine avec 22,72 % des boutiques. La trajectoire de formalisation la plus courante est : page Facebook → compte Instagram → boutique Shopify → immatriculation CNRC → partenariats logistiques → financement potentiel ASF pour startups. Chaque étape représente un investissement dans la pérennité et le professionnalisme que les vendeurs informels réalisent lorsque leur chiffre d’affaires le justifie.
Le FMI estime l’économie informelle algérienne entre 30 et 50 % du PIB. Le commerce social n’est pas la cause de cette informalité — c’est une expression numérique de conditions structurelles qui précèdent largement Facebook. Une politique de formalisation efficace nécessitera des incitations positives (immatriculation simplifiée, exonérations fiscales pour les petites entreprises numériques durant leurs premières années, accès à l’infrastructure de paiement numérique) plutôt que la seule répression.
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🧭 Radar de Décision
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevée — le commerce social est de facto le plus grand canal de commerce électronique en Algérie ; il crée de la richesse mais aussi des préjudices pour les consommateurs, et son statut réglementaire reste non résolu |
| Calendrier d’action | Immédiat pour les vendeurs envisageant la formalisation ; 12 à 24 mois pour le développement d’un cadre réglementaire significatif |
| Parties prenantes clés | Ministère du Commerce (politique CNRC), Direction Générale des Impôts (cadre fiscal), Ministère de l’Économie Numérique, opérations Facebook/Meta Algérie, startups logistiques au service des vendeurs de commerce social |
| Type de décision | Stratégique (pour la politique des plateformes et la conception réglementaire) / Tactique (pour les vendeurs individuels choisissant le moment de la formalisation) |
| Niveau de priorité | Élevé |
En bref : L’économie des boutiques Facebook en Algérie est déjà trop importante pour être supprimée par la réglementation et trop informelle pour protéger les consommateurs. La voie productive n’est pas la répression mais l’accompagnement : une immatriculation CNRC simplifiée pour les micro-vendeurs, un mécanisme léger de résolution des litiges, et une infrastructure de paiement numérique qui rend les transactions formelles plus faciles que les informelles. Les vendeurs qui souhaitent des entreprises durables devraient se formaliser maintenant — la fenêtre réglementaire où l’activité informelle n’entraîne aucune conséquence ne restera pas ouverte indéfiniment.
Sources et lectures complémentaires
- Digital 2025: Algeria — DataReportal
- Shopify Stores in Algeria — StoreLeads
- Dropshipping in Algeria: Everything You Need to Know — AliDropship
- The Role of Drop Shipping in E-Commerce: The Algerian Case — ResearchGate
- Algeria — eCommerce — US International Trade Administration
- How to Start an E-commerce Business in Algeria in 2025 — Webdispo
- Top E-Commerce Trends in Algeria You Should Know — World of Content Hub
- E-commerce Market in Algeria Surpasses $1.5 Billion — AL24 News
- Study: Fraud Trends in African E-Commerce — Tech in Africa
- Top 100 Shopify Stores in Algeria 2025 — SellerCenter
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