Ce que le projet de loi impose concrètement
L’Assemblée nationale populaire (APN) algérienne a commencé l’examen d’un projet de loi sur la régulation des plateformes numériques en octobre 2025, présenté par le député Bouhali Abdelbasset. Le texte prévoit des obligations de conformité pour toute plateforme dépassant 1 million d’utilisateurs actifs mensuels algériens ou atteignant un seuil de chiffre d’affaires défini par le régulateur — un périmètre qui couvre directement TikTok, Facebook, YouTube et Instagram, tous présents à grande échelle parmi les 47,4 millions d’habitants de l’Algérie.
Le projet repose sur trois piliers législatifs : protéger les mineurs des contenus nuisibles, préserver les valeurs sociales et religieuses de l’Algérie, et exercer la souveraineté numérique sur les données des utilisateurs et l’infrastructure des plateformes. Ces objectifs ne sont pas abstraits — chaque pilier se traduit par des obligations opérationnelles concrètes qui imposeront aux équipes de construire de nouveaux processus de conformité si le texte est promulgué.
L’Algérie dispose déjà d’un environnement réglementaire numérique stratifié. La Loi 18-07 (10 juin 2018) a établi le cadre de protection des données, récemment renforcé par la Loi d’amendement 25-11 (24 juillet 2025), qui a introduit les analyses d’impact sur la protection des données obligatoires, la désignation d’un délégué à la protection des données, et un délai de notification des violations de 5 jours. Le projet de loi sur la régulation des plateformes, s’il est promulgué, s’ajouterait à cette architecture existante comme le premier instrument dédié ciblant spécifiquement les plateformes de médias sociaux.
Le marché numérique algérien est significatif : 36,2 millions d’internautes avec un taux de pénétration de 76,9 % en font l’une des plus grandes audiences numériques d’Afrique du Nord. C’est cette échelle qui explique pourquoi les plateformes opèrent déjà à grande échelle dans le pays en l’absence d’un régime de conformité dédié — et pourquoi cette lacune réglementaire est aujourd’hui comblée.
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Ce que les plateformes doivent faire pour opérer
Les obligations du projet de loi se répartissent en quatre axes de conformité concrets, chacun avec des implications techniques et juridiques distinctes :
1. Intégrer un SLA de suppression de contenus en 24 heures dans votre support
L’exigence la plus contraignante sur le plan opérationnel est la fenêtre de 24 heures pour la suppression de contenus : les plateformes doivent retirer tout contenu jugé illicite « dans les 24 heures suivant la notification officielle » des autorités algériennes. Ce n’est pas un objectif indicatif — il reproduit les exigences de la loi turque sur les réseaux sociaux (applicable aux plateformes dépassant 1 million d’utilisateurs journaliers et imposant un étranglement de bande passante en cas de non-conformité) et du NetzDG allemand, qui a imposé des amendes allant jusqu’à 50 millions d’euros pour les manquements systématiques aux obligations de suppression.
Pour les équipes de conformité des plateformes, 24 heures est un délai serré. Un SLA pleinement opérationnel nécessite un processus d’intake dédié aux demandes de suppression gouvernementales, des voies d’escalade claires du représentant légal local vers l’équipe centrale de confiance et de sécurité, et une piste d’audit documentée de chaque demande et action. Les plateformes qui traitent actuellement les demandes gouvernementales via des canaux juridiques généraux — en considérant l’Algérie comme un marché de second rang sans obligation locale — devront restructurer ce processus. L’obligation de rapports semestriels signifie que chaque demande et chaque réponse seront consignées et consultables par l’autorité nationale proposée.
2. Désigner un représentant légal local avant l’entrée en vigueur
Le projet oblige les plateformes à établir un bureau local en Algérie et à nommer un représentant légal habilitié à recevoir les communications officielles, répondre aux demandes réglementaires et signer les soumissions de conformité. Ce modèle s’inspire du NetzDG allemand, de la loi turque sur les réseaux sociaux et des IT Rules 2021 indiennes — trois textes explicitement cités par les rédacteurs du projet comme références.
L’implication pratique : les plateformes ne peuvent pas satisfaire cette exigence avec un bureau régional à Dubaï, Paris ou Dublin. Le représentant légal doit être joignable sur le territoire et disposer des pouvoirs nécessaires. Pour les sociétés sans immatriculation commerciale algérienne, la création d’une entité juridique — même une succursale — requiert généralement 60 à 120 jours dans le cadre du processus d’immatriculation au Centre National du Registre du Commerce (CNRC). Les équipes qui anticipent cette obligation ne devraient pas attendre la promulgation définitive pour lancer le processus de création d’entité.
3. Cartographier la surface de responsabilité de votre plateforme face aux trois piliers
Le projet organise les contenus interdits autour de trois thèmes — protection des mineurs, valeurs, souveraineté — sans publier une taxonomie exhaustive à ce stade. Les plateformes doivent donc aligner leurs politiques de contenu existantes avec les standards juridiques algériens plutôt que d’attendre une liste définitionnelle. Les références de base pertinentes incluent :
- Protection des mineurs : La Loi sur l’activité audiovisuelle (décembre 2024) interdit les contenus promouvant « la violence, le terrorisme, la discrimination raciale ou les fausses informations » et établit un quota de 60 % de contenu local pour les services de communication en ligne. Le projet étend cette logique spécifiquement aux médias sociaux.
- Valeurs : Le standard de référence est le Code pénal algérien pour la diffamation, l’insulte religieuse et l’ordre public. Les plateformes qui autorisent les processus de réintégration de contenus après appel, courants dans les marchés occidentaux, devront tenir compte du fait que les ordres de suppression officiels ne peuvent pas être contestés via les seuls processus internes de la plateforme.
- Souveraineté numérique : Le projet prévoit que l’autorité nationale puisse imposer des suspensions immédiates pour les contenus menaçant la sécurité nationale — sans fenêtre de 24 heures ni préavis.
4. Localiser le stockage des données ou sécuriser une architecture de sauvegarde certifiée
Le projet impose aux plateformes de stocker les données des utilisateurs algériens sur le territoire national ou, alternativement, de maintenir des copies de sauvegarde synchronisées dans des centres de données locaux agréés. Cette approche de localisation s’inscrit dans un cadre déjà partiellement en place via la Décision ARPT N° 48/SP/PC/ARPT/17, qui oblige les fournisseurs de cloud à garantir que les données clients sont hébergées sur le territoire national.
Pour les plateformes dont l’architecture mondiale stocke les données utilisateurs dans des régions américaines ou européennes, la localisation complète est techniquement exigeante et coûteuse. L’alternative de la « copie de sauvegarde certifiée » est la voie la plus accessible à court terme, mais elle nécessite d’identifier et de contracter avec un opérateur local de centres de données agréé en Algérie. Algérie Télécom et quelques opérateurs privés disposent d’infrastructures d’hébergement certifiées ; les règlements d’application du projet devront définir quelles installations se qualifient.
La question de conformité pour les équipes plateformes
Le statut du projet en avril 2026 est celui d’un texte en cours d’examen à l’APN [VERIFY — dernière mise à jour parlementaire]. La trajectoire est claire : l’Algérie a observé les outils réglementaires déployés en Turquie (étranglement de bande passante), en Allemagne (amendes jusqu’à 50 millions d’euros sous le NetzDG) et en Inde (retrait du safe-harbor pour les plateformes non conformes) et construit un cadre qui en combine des éléments. L’autorité nationale proposée — indépendante et directement rattachée à la Présidence — indique que le gouvernement crée une infrastructure d’exécution durable, et non une mesure symbolique.
Pour les responsables de la conformité des plateformes opérant en Algérie, la posture actionnable est la préparation, non la paralysie. Les quatre axes ci-dessus — SLA de suppression, représentant local, cartographie du contenu et architecture des données — sont chacun traçables individuellement. Le risque du report est le classique : lancer la création d’une entité commerciale après la promulgation, lorsque les délais au CNRC s’allongent et que l’horloge des 24 heures tourne déjà, est plus coûteux qu’anticiper pendant la fenêtre d’examen parlementaire.
Le cadre existant de protection des données de l’Algérie — via l’ANPDP sous la Loi 18-07 telle qu’amendée par la Loi 25-11 — s’applique déjà aux plateformes qui traitent des données d’utilisateurs algériens. Les sanctions pénales dans ce cadre comprennent des amendes de DZD 5 000 à DZD 10 000 000 et des peines d’emprisonnement de 2 mois à 5 ans. Le projet de loi sur la régulation des plateformes ajouterait une voie parallèle de sanctions administratives, de restrictions de services et d’engagement éventuel de la responsabilité pénale des opérateurs de plateformes.
Le marché de 36,2 millions d’utilisateurs, la pénétration croissante d’internet, et la volonté démontrée du gouvernement d’agir sur la réglementation numérique — attestée par la Loi 25-11 de juillet 2025, la Loi sur l’activité audiovisuelle de décembre 2024, et le paquet de décrets cybersécurité de fin 2025 et janvier 2026 — font de ce marché un environnement où une approche axée sur la conformité est la posture concurrentielle durable.
Questions Fréquemment Posées
À quelles plateformes s’applique le projet de loi algérien sur les réseaux sociaux ?
Le projet s’applique aux plateformes numériques dépassant 1 million d’utilisateurs actifs mensuels algériens ou atteignant un seuil de chiffre d’affaires défini par le régulateur. Les plateformes citées dans les discussions législatives incluent TikTok, Facebook, YouTube et Instagram. Les plateformes plus petites en deçà de ce seuil ne sont pas couvertes par les obligations de bureau local et de localisation des données du projet, bien que la loi algérienne existante sur la protection des données (Loi 18-07 telle qu’amendée par la Loi 25-11) s’applique à toute plateforme traitant des données d’utilisateurs algériens, quelle que soit sa taille.
En quoi consiste l’obligation de suppression de contenus sous 24 heures et comment est-elle appliquée ?
Selon le projet de loi, les plateformes doivent retirer tout contenu que les autorités algériennes désignent comme illicite dans les 24 heures suivant la notification officielle. L’autorité nationale proposée pour la régulation de l’espace numérique serait l’organe d’exécution, avec le pouvoir d’imposer des sanctions financières, de restreindre les services de la plateforme ou de transmettre les affaires pour des poursuites pénales. Pour les contenus constituant des menaces à la sécurité nationale, l’autorité pourrait imposer des suspensions immédiates sans fenêtre de 24 heures.
Le projet algérien impose-t-il une localisation totale des données à l’intérieur du pays ?
Le projet propose deux voies : stocker les données des utilisateurs algériens entièrement sur le territoire national, ou maintenir des copies de sauvegarde synchronisées dans des centres de données locaux agréés. La localisation complète est techniquement exigeante pour les plateformes disposant d’architectures mondiales de centres de données. L’alternative de la copie de sauvegarde est la voie la plus accessible à court terme, mais elle nécessite de contracter avec une installation algérienne certifiée. Les réglements d’application définiront quels opérateurs se qualifient, et les plateformes devraient commencer à identifier des candidats avant la promulgation du texte final.
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Sources et lectures complémentaires
- Algeria Sets ‘Red Lines’ for TikTok, Facebook, Instagram — The Maghreb Times
- Algeria Moves to Tighten Oversight of TikTok, Facebook, and YouTube — MEATechWatch
- DPA Digital Digest: Algeria — Digital Policy Alert
- Data Protection and Cybersecurity Laws in Algeria — CMS Expert Guide
- Algeria Updates Digital Services and Online Identity Law — Ecofin Agency














