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L’écosystème de recherche et d’innovation en Algérie : incitations R&D, ATRST et le fossé université-industrie

février 26, 2026

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Les dépenses R&D de l’Algérie en contexte

L’Algérie consacre environ 0,5 % de son PIB à la recherche et développement — un chiffre qui demeure obstinément bas depuis plus d’une décennie. À titre de comparaison, le Maroc dépense environ 0,7 % de son PIB en R&D, la Tunisie approximativement 0,7 %, la Corée du Sud 5,3 %, Israël 6,3 %, et la moyenne mondiale s’établit à près de 2 %. En termes absolus, la dépense intérieure brute de recherche et développement (DIRD) de l’Algérie a atteint environ 2,8 milliards de dollars en 2022 selon les données de l’UNESCO — la plaçant au troisième rang en Afrique après l’Égypte et l’Afrique du Sud. Pourtant, malgré cette somme non négligeable, les dépenses sont massivement concentrées dans les institutions publiques avec une contribution minimale du secteur privé.

La composition structurelle des dépenses de R&D révèle le problème plus profond. Dans les pays de l’OCDE, le secteur privé finance environ 70-75 % des dépenses totales de R&D, une part qui a augmenté régulièrement de 66 % en 2010 à 74 % en 2023. En Algérie, le gouvernement finance la grande majorité de la R&D, presque entièrement à travers les universités publiques et les centres de recherche. Sonatrach maintient la plus grande capacité de recherche d’entreprise du pays, avec des chercheurs publiant dans des domaines tels que la gestion des réservoirs, l’optimisation du forage et le traitement des déchets pétroliers. En dehors des hydrocarbures, l’investissement R&D du secteur privé est négligeable. La plupart des entreprises algériennes — même dans le secteur technologique — n’ont pas de budgets R&D formels ni de personnel de recherche dédié.

Ce déséquilibre compte car la nature de la R&D publique et privée diffère fondamentalement. La recherche universitaire tend vers la science théorique et fondamentale — précieuse mais éloignée de l’application commerciale. La R&D privée est typiquement orientée vers l’application, focalisée sur le développement de produits, l’amélioration des processus et la création d’avantages concurrentiels. Une économie qui repose principalement sur la R&D publique produira des publications académiques mais peinera à convertir la recherche en valeur économique.

Le paysage institutionnel : DGRSDT, ATRST et agences de recherche

La gouvernance de la recherche en Algérie est centrée sur la DGRSDT (Direction Générale de la Recherche Scientifique et du Développement Technologique), rattachée au Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique. La DGRSDT supervise la politique nationale de recherche, gère les programmes de financement et coordonne 32 établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST) sous sa tutelle, dont le CDTA (Centre de Développement des Technologies Avancées), le CERIST (Centre de Recherche sur l’Information Scientifique et Technique), le CDER (Centre de Développement des Énergies Renouvelables) et le CRAPC (Centre de Recherche Scientifique et Technique en Analyses Physico-chimiques). Le système national de recherche est structuré autour de 7 domaines majeurs, 25 sous-domaines et plus de 1 400 laboratoires de recherche.

L’ATRST (Agence Thématique de Recherche en Sciences et Technologies) fonctionne comme une agence de financement clé pour la recherche à orientation technologique. Elle gère des réseaux de recherche thématiques qui rassemblent universitaires, entreprises et représentants de la société civile autour de priorités telles que l’hydrogène, les matériaux, les terres rares et la sécurité hydrique. L’ATRST finance également des projets collaboratifs et des programmes doctoraux. Cependant, son budget reste modeste par rapport à l’ampleur de son mandat, et le processus de subvention se caractérise par des délais d’examen longs et une complexité administrative qui décourage les candidatures.

L’ANVREDET (Agence Nationale de Valorisation des Résultats de la Recherche et du Développement Technologique), créée par le Décret Exécutif n° 98-137 en mai 1998, a été spécifiquement conçue pour combler le fossé entre recherche et commercialisation. Établissement public doté de la personnalité juridique et de l’autonomie financière sous la tutelle du Ministère de l’Enseignement Supérieur, son mandat comprend le transfert de technologie, l’appui aux brevets, le soutien à l’innovation dans les startups et l’aide aux chercheurs pour créer des entreprises dérivées. En pratique, l’impact de l’ANVREDET a été limité. Ses ressources sont contraintes, et l’écosystème plus large du transfert de technologie — avocats en propriété intellectuelle, investisseurs en capital-risque, chargés de liaison industrielle — existe à peine en Algérie.

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Le fossé université-industrie

La déconnexion entre les universités algériennes et le secteur privé est peut-être la défaillance la plus critique de l’écosystème d’innovation. Les universités algériennes produisent environ 377 000 diplômés par an, dont des milliers d’ingénieurs et de scientifiques. Le pays compte plus de 110 établissements d’enseignement supérieur — universités, centres universitaires et écoles nationales supérieures — dont beaucoup disposent de laboratoires et de programmes de recherche. Pourtant, la collaboration formelle entre universités et industrie est rare, non systématique et souvent limitée au placement de stagiaires plutôt qu’à de véritables partenariats de recherche.

Plusieurs facteurs structurels expliquent ce fossé. Premièrement, les critères de promotion universitaire récompensent les publications dans des revues académiques, pas la collaboration industrielle ni les dépôts de brevets. Un professeur qui publie trois articles dans des revues indexées Scopus avance plus vite qu’un autre qui développe une technologie commercialement viable avec un partenaire industriel. La structure incitative décourage activement la recherche appliquée et pertinente pour l’industrie. Deuxièmement, les droits de propriété intellectuelle pour les inventions générées par les universités sont mal définis. Les chercheurs ne savent pas avec certitude si eux-mêmes, leur université ou l’État possèdent les droits sur les innovations développées avec des financements publics — une question qui décourage à la fois les chercheurs et les partenaires industriels potentiels.

Troisièmement, il existe un fossé culturel. Les chercheurs universitaires et les dirigeants du secteur privé parlent souvent des langues différentes — littéralement (traditions académiques arabes et françaises vs. communication professionnelle mixte) et figurativement (calendriers de publication académique vs. délais du marché, rigueur théorique vs. adéquation pratique). Les pays qui ont réussi à combler ce fossé ont investi des décennies dans la construction d’institutions intermédiaires et de ponts culturels. La Finlande a fusionné son agence d’innovation Tekes et son organisme de promotion des exportations Finpro en Business Finland en 2018, créant une entité unique qui finance la recherche, soutient la commercialisation et promeut la collaboration université-industrie. Le réseau Fraunhofer allemand de 75 instituts de recherche appliquée fait office de pont entre universités et industrie, avec des nominations conjointes liant les directeurs Fraunhofer à des chaires universitaires. Le KAIST en Corée du Sud exploite des centres de commercialisation technologique et des programmes de conseil qui connectent directement les enseignants-chercheurs aux PME confrontées à des défis technologiques spécifiques.

Ce qui devrait changer

Construire un écosystème d’innovation fonctionnel nécessite une intervention à plusieurs niveaux. Premièrement, l’Algérie a besoin d’incitations fiscales R&D significatives pour le secteur privé. Le cadre fiscal actuel offre des déductions limitées pour les dépenses de recherche, mais rien de comparable au Crédit d’Impôt Recherche (CIR) français, qui fournit un crédit d’impôt de 30 % sur les dépenses de R&D éligibles jusqu’à 100 millions d’euros (et 5 % au-delà), avec des taux encore plus élevés pour les primo-accédants. Un équivalent du CIR pour l’Algérie — même à un taux de 15-20 % — créerait une incitation puissante pour les entreprises à établir des programmes de R&D formels. Le coût fiscal serait modeste initialement (étant donné le faible niveau de base de la R&D privée) et générerait des retours grâce à une activité économique accrue et à la substitution aux importations.

Deuxièmement, le pipeline de commercialisation des brevets nécessite une reconstruction complète. L’INAPI (Institut National Algérien de la Propriété Industrielle) a connu une croissance notable des dépôts de brevets — les données de l’OMPI montrent une augmentation de 31,7 % en 2022, tirée principalement par une hausse des demandes de résidents. Pourtant, seule une fraction des demandes de brevets provient d’inventeurs algériens, la majorité étant des dépôts internationaux cherchant une protection algérienne, et le taux de commercialisation des brevets d’origine algérienne reste extrêmement faible. Établir un réseau de bureaux de transfert de technologie (TTO) dans les principales universités — modelé sur le Bayh-Dole Act américain de 1980, qui habilite les universités à posséder, breveter et commercialiser les inventions issues de la recherche financée par des fonds fédéraux — serait transformateur. Depuis son adoption, le cadre Bayh-Dole a contribué à plus de 1 300 milliards de dollars de croissance économique américaine et à la création de plus de 11 000 entreprises dérivées.

Troisièmement, l’Algérie devrait créer des programmes de recherche orientés par les défis qui associent des équipes universitaires à des partenaires industriels autour de priorités nationales spécifiques : stockage d’énergie renouvelable, technologies agricoles pour les climats arides, optimisation du dessalement de l’eau, fabrication pharmaceutique et applications d’IA pour le traitement de la langue arabe. Ces programmes devraient avoir des calendriers clairs (2-3 ans), des livrables définis (prototypes fonctionnels, pas seulement des articles) et une gouvernance conjointe université-industrie. Le CORFO du Chili, qui gère un programme annuel de Centres Internationaux d’Excellence (ICE) de 30 millions de dollars aux côtés d’un crédit d’impôt qui réduit les coûts de R&D jusqu’à 50 %, offre un modèle convaincant pour les pays en développement. Le TechnoFund de Malaisie sous le Ministère de la Science, de la Technologie et de l’Innovation soutient de manière similaire la phase de pré-commercialisation de la R&D financée publiquement.

Quatrièmement, réformer les critères d’évaluation des chercheurs pour valoriser les brevets, les partenariats industriels et le transfert de technologie aux côtés des publications ferait évoluer la culture académique au fil du temps. Le Japon a fait évoluer ses systèmes d’évaluation académique depuis les réformes des universités nationales de 2004, intégrant de plus en plus des métriques d’impact industriel tels que les brevets et la commercialisation technologique dans les évaluations des enseignants — démontrant que ce changement est réalisable sans compromettre la qualité de la recherche fondamentale.

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🧭 Radar de Décision

Dimension Évaluation
Pertinence pour l’Algérie Élevée — le déficit d’innovation compromet les objectifs de diversification économique et perpétue la dépendance aux importations
Calendrier d’action 12-24 mois pour les incitations fiscales R&D ; 5-10 ans pour une collaboration université-industrie significative
Parties prenantes clés Ministère de l’Enseignement Supérieur (DGRSDT), Ministère des Finances, Ministère de l’Industrie, ATRST, ANVREDET, INAPI, universités, secteur privé
Type de décision Stratégique — réforme multi-niveaux : politique fiscale, réforme institutionnelle et changement culturel
Niveau de priorité Critique

En bref : Le ratio R&D/PIB de 0,5 % de l’Algérie et l’investissement en recherche privée quasi nul reflètent des défaillances structurelles, pas un manque de talent. Un changement significatif nécessite des incitations fiscales R&D pour mobiliser l’investissement privé, des réformes de l’évaluation universitaire pour récompenser la recherche appliquée, et des institutions intermédiaires pour combler le fossé université-industrie. Les modèles existent à l’échelle mondiale ; la mise en œuvre est le défi.

Sources et lectures complémentaires

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