Le problème : où la valeur est créée vs. où les profits sont comptabilisés
Le système international d’imposition des sociétés a été conçu dans les années 1920 pour une économie d’usines, de mines et de routes maritimes. Les profits d’une entreprise étaient taxés là où elle avait une présence physique — une usine, un bureau, un entrepôt. Ce système a été systématiquement exploité par les géants du numérique dont la création de valeur est géographiquement diffuse. Google gagne des milliards grâce à la publicité diffusée aux utilisateurs en France, en Inde et au Brésil, mais comptabilise ces profits via des filiales en Irlande, aux Pays-Bas et aux Bermudes, où les taux d’imposition effectifs peuvent descendre sous les 2 %.
L’ampleur du transfert de bénéfices est vertigineuse. L’OCDE estime que le transfert de bénéfices des multinationales coûte aux gouvernements 100 à 240 milliards de dollars par an en recettes perdues, soit 4 à 10 % des recettes mondiales de l’impôt sur les sociétés. Le « Double Irish Dutch Sandwich » — une structure où les profits transitent d’une société d’exploitation irlandaise par un conduit néerlandais vers une société holding irlandaise résidente fiscale aux Bermudes — a permis à des entreprises comme Google de payer des taux d’imposition effectifs de 2,4 % sur les profits hors États-Unis. Apple détenait notoirement 252 milliards de dollars à l’étranger, accumulant des profits dans des filiales irlandaises qui payaient aussi peu que 0,005 % d’impôt — un chiffre confirmé par l’enquête de la Commission européenne de 2016 et finalement confirmé par la Cour de Justice de l’UE en septembre 2024, qui a ordonné à Apple de payer 13 milliards d’euros à l’Irlande.
Pour les pays en développement, l’impact est proportionnellement plus important. Lorsque Google, Meta et Amazon opèrent en Algérie via des services publicitaires consommés par des millions d’utilisateurs mais ne paient aucun impôt sur les sociétés en Algérie parce qu’ils n’y ont pas d’établissement physique, la substance économique de la transaction est entièrement déconnectée du résultat fiscal. L’économie numérique a rendu le concept d’« établissement stable » — fondement de l’allocation fiscale internationale — fonctionnellement obsolète.
Pilier Un et Pilier Deux de l’OCDE : la tentative de solution mondiale
Le Cadre inclusif OCDE/G20 sur l’érosion de la base d’imposition et le transfert de bénéfices (BEPS) a développé une solution à deux piliers, approuvée par plus de 135 juridictions en octobre 2021 ; le cadre compte désormais 147 juridictions membres. Le Pilier Un traite de l’allocation des bénéfices : pour les multinationales les plus grandes et les plus rentables (celles avec un chiffre d’affaires mondial supérieur à 20 milliards d’euros et une rentabilité supérieure à 10 %), une part des bénéfices — le Montant A — serait réallouée aux juridictions de marché indépendamment de la présence physique. Cela signifie que l’Algérie pourrait taxer une part des profits mondiaux de Google basée sur les revenus que Google tire des utilisateurs algériens.
Le Pilier Deux établit un taux minimum effectif mondial d’imposition des sociétés de 15 %. Par les règles GloBE (Global Anti-Base Erosion), si le taux effectif d’imposition d’une multinationale dans une juridiction tombe en dessous de 15 %, le pays d’origine peut imposer un complément d’impôt pour l’amener à 15 %. Début 2026, plus de 50 juridictions ont adopté la législation du Pilier Deux, dont 22 des 27 États membres de l’UE, le Royaume-Uni, le Japon, la Corée du Sud, le Canada et l’Australie. En janvier 2026, l’OCDE a annoncé que 147 pays se sont accordés sur un package « Side-by-Side » permettant au système fiscal international américain de coexister avec les règles GloBE du Pilier Deux.
Cependant, la mise en œuvre du Pilier Un est significativement au point mort. La Convention Multilatérale (MLC) pour mettre en œuvre le Montant A nécessite la ratification de 30 États représentant au moins 60 % des entités mères ultimes des multinationales concernées — nécessitant effectivement la participation américaine. Sans ratification américaine, le grand accord — les pays retirent les taxes unilatérales sur les services numériques en échange des droits du Pilier Un — reste inachevé.
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Taxes unilatérales sur les services numériques : le paysage fragmenté
Frustrés par le rythme lent de la réforme multilatérale, des dizaines de pays ont mis en œuvre ou proposé des taxes unilatérales sur les services numériques (DST). La France a été pionnière avec sa DST de 3 % sur les revenus de publicité numérique, de marketplace et de vente de données, adoptée en 2019. La DST britannique de 2 % cible les moteurs de recherche, les plateformes de médias sociaux et les places de marché en ligne. L’Espagne, l’Italie, l’Autriche et la Turquie ont toutes adopté des variations.
L’Inde, qui avait imposé un prélèvement d’égalisation de 2 % sur les opérateurs de commerce électronique non résidents et un prélèvement de 6 % sur la publicité numérique, a aboli les deux en 2024-2025. Le Nigeria a adopté une approche différente : plutôt qu’une DST traditionnelle sur le chiffre d’affaires brut, il a élargi sa définition de l’établissement stable pour intégrer les entreprises numériques non résidentes dans le filet de l’impôt sur les sociétés au taux standard de 30 %.
La position de l’Algérie est révélatrice. La Loi de finances 2020 a introduit la TVA sur les services numériques fournis par des entreprises non résidentes au taux réduit de 9 %, obligeant des plateformes comme Google, Netflix et Amazon à collecter et reverser la TVA sur les services consommés en Algérie. La Loi de finances 2022 a relevé ce taux au taux standard de 19 %. C’est une étape significative mais qui traite la taxe sur la consommation (TVA), pas l’impôt sur le revenu. L’Algérie n’a pas adopté de DST. La capacité administrative pour en mettre une en œuvre est un véritable défi. Mais les recettes en jeu sont significatives, et le principe de taxer la création de valeur numérique là où elle se produit est de plus en plus difficile à ignorer.
La voie à suivre et le prisme algérien
Le paysage fiscal numérique international en 2026 reste en évolution. L’impôt minimum mondial de 15 % du Pilier Deux avance. Le Pilier Un reste bloqué, créant un monde à double voie où l’impôt minimum progresse pendant que la réallocation des bénéfices attend. Le résultat probable est un système hybride.
Pour les pays en développement, les enjeux sont élevés mais la marge de manœuvre limitée. Le Cadre inclusif leur donne une place à la table, mais le droit de veto des grandes économies sur la mise en œuvre du Pilier Un signifie que les intérêts des pays en développement sont structurellement subordonnés. L’initiative de l’ONU pour établir une Convention-cadre sur la coopération fiscale internationale représente un forum alternatif. En novembre 2023, l’Assemblée générale de l’ONU a voté pour commencer les négociations sur ce cadre, avec 125 pays pour et 48 (principalement des membres de l’OCDE) contre.
L’Algérie devrait poursuivre une stratégie à trois volets. Premièrement, mettre en œuvre le Pilier Deux au niveau national. Deuxièmement, évaluer une DST unilatérale comme mesure de recettes et levier de négociation. Troisièmement, s’engager activement dans les négociations du cadre fiscal de l’ONU, où les intérêts de l’Algérie s’alignent avec la coalition plus large des pays en développement.
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🧭 Radar de Décision (Prisme Algérien)
| Dimension | Évaluation |
|---|---|
| Pertinence pour l’Algérie | Élevé — l’Algérie perd des recettes fiscales sur les services numériques consommés localement mais non taxés ; la TVA de 19 % sur les services numériques est un début mais ne comble pas le déficit d’impôt sur le revenu |
| Infrastructure prête ? | Partiel — l’administration fiscale algérienne peut gérer la collecte de TVA sur les services numériques mais manque de capacité pour la mise en œuvre d’une DST et le suivi de conformité du Pilier Deux |
| Compétences disponibles ? | Non — les compétences spécialisées en fiscalité de l’économie numérique sont rares ; l’expertise en fiscalité internationale au Ministère des Finances est sous tension |
| Calendrier d’action | 12-24 mois — législation nationale Pilier Deux (18-24 mois), évaluation DST (12 mois), engagement cadre ONU (continu) |
| Parties prenantes clés | Ministère des Finances (DGI), Ministère des Affaires étrangères (négociations fiscales ONU), Banque centrale (données de paiement transfrontalier), associations de l’industrie tech |
| Type de décision | Stratégique |
En bref : La taxation des géants du numérique est la question fiscale des entreprises qui définit la décennie. Les dispositions algériennes de TVA sur les services numériques sont un premier pas utile mais ne comblent pas le déficit d’impôt sur le revenu. Avec le Pilier Un bloqué et le Pilier Deux en progression, l’Algérie devrait mettre en œuvre l’impôt minimum mondial au niveau national, évaluer une DST unilatérale et s’engager activement dans les négociations du cadre fiscal de l’ONU où les intérêts des pays en développement sont mieux représentés.
Sources et lectures complémentaires
- OECD: Base Erosion and Profit Shifting (BEPS)
- OECD: International Community Agrees Way Forward on Global Minimum Tax Package (Jan 2026)
- Tax Foundation: Digital Services Taxes in Europe, 2025
- Tax Foundation: Pillar Two Implementation in Europe, 2025
- PwC: Pillar Two Country Tracker
- OECD: Pillar One Update — Co-Chair Statement (Jan 2025)
- India Briefing: India Abolishes 2% Equalisation Levy (2024)
- UN/African Union: UNGA Votes 125-48 on Tax Cooperation Framework (Nov 2023)
- VATupdate: Turkey Plans Gradual DST Reduction to 2.5% by 2027
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